Faire découvrir cet article à un ami
Duo pour un quintett(e)INTERVIEW DE FRANK GIROUD ET JEAN-CHARLES KRAEHN
Frank Giroud : Elle me trotte dans la tête depuis longtemps. Depuis le début des années 80 pour être précis, lorsque j'ai découvert 'Rashomon' d'Akira Kurosawa (1950). Le film raconte l'enquête d'un policier japonais qui accumule les témoignages contradictoires, jusqu'à celui de la victime elle-même, recueilli par le biais d'un chamane. Plus tard, la lecture du 'Livre des crânes', de Robert Silverberg, a nourri davantage encore ma fascination pour le sujet, à savoir une réflexion sur l’absence de vérité objective. Mais ce thème ayant déjà fait l’objet de films et de romans remarquables, je ne voyais pas trop l’intérêt d’y rajouter un album de BD. Et puis un jour m’est venue l'idée de ce fameux coup de théâtre, que vous découvrirez dans le dernier tome. Un retournement qui me permet d’aller bien plus loin dans la réflexion… et dans le plaisir apporté au lecteur. C’est alors que j’ai mis ‘Quintett’ en chantier.
Jean-Charles, comment s’est passée la rencontre avec Franck, comment vous a-t-il présenté le projet ? Jean-Charles Kraehn : On se connaît depuis très longtemps. On a débuté ensemble à Glénat. C’est vraiment quelqu’un que j’apprécie beaucoup humainement et dont j’aime en plus les scénarios en tant que lecteur. Pourtant nous n’avions jamais eu l’occasion de travailler ensemble. Sur ‘Quintett’, ça a été un hasard puisque son équipe était formée, bouclée. Ma venue n’est due qu’à un désistement : il y a deux ans, j’étais passé en voisin au Festival de Saint-Malo. Je suis tombé sur Frank qui m’a annoncé qu’il avait un souci sur son projet ‘Quintett’ puisqu’il venait de perdre le dessinateur du tome 4 alors que les trois premiers tomes étaient déjà bien avancés. Il m’a demandé si je ne connaissais pas un dessinateur de libre. Moi, je venais de terminer le 2e tome du ‘Ruistre’ et j’avais envie de changer d’univers, je lui ai donc proposé de faire cet épisode. Il n’avait pas osé me le proposer, me pensant débordé. Il m’a alors envoyé le scénario, j’ai aimé le projet. De mon côté j’ai fait une planche d’essai qui lui a plu. FG : Jean-Charles m’intéressait pour son classicisme solide, capable de servir une histoire au mieux et sans esbroufe. Frank, avec 'Le Décalogue' vous aviez déjà proposé une narration originale. 'Quintett' innove en proposant quatre angles sur une même histoire. Vous aviez la volonté de redynamiser la construction classique des séries ?
Par ailleurs, j’avais terminé la première partie de mon "apprentissage" professionnel : durant dix ou quinze ans, en artisan consciencieux, je m’étais familiarisé avec un outil avec lequel je me contentais d’imiter au mieux les grands anciens. Mais lorsque j’ai eu la sensation de manier correctement cet outil, de me sentir complètement à l’aise avec lui, j’ai commencé à m’ennuyer. A tel point que, parallèlement au scénario, je me suis mis à explorer des genres nouveaux pour moi, comme le théâtre, le roman, le conte ou la chanson. Mais je gardais le sentiment qu’il était également possible de faire du neuf avec la BD. Un sentiment d’autant plus fort que la BD restait mon média préféré, celui dans lequel j’éprouvais le plus grand plaisir créatif. C’est ce désir, mêlé à l'envie du lecteur que j'étais, qui a débouché sur 'Le Décalogue'.
Vous avez également eu l'idée, avec 'Le Décalogue', de changer de dessinateur à chaque épisode. Vous utilisez à nouveau cette idée dans 'Quintett'. Quelles en sont les raisons ?
L'utilisation de plusieurs dessinateurs dans 'Quintett', par contre, obéit à d'autres envies. FG : Oui, comme je l’ai dit plus haut, ‘Quintett’ est une réflexion sur la subjectivité. Chacun des personnages raconte ce qu'il a vécu, et la vision des uns diffère radicalement de celle des autres : or il me semblait indispensable que ces diverses approches de la "réalité" soient traduites par des graphismes différents. JCK : Je pense que ça a un autre avantage : s’il n’y avait eu qu’un dessinateur, il se serait épuisé à dessiner les quatre tomes. Malgré leurs différences il aurait eu l’impression de se répéter, surtout que la pagination est importante. C'aurait pu devenir fastidieux, et dans ces conditions c’est difficile de garder un enthousiasme. Là c’est parfait, chacun apporte sa fraîcheur. FG : Chaque dessinateur disposait des trois ou quatre cents photos que j’avais ramenées de mon repérage en Macédoine. Ce qui est passionnant, c'est qu'en utilisant des éléments identiques, ils ont créé des univers tout à fait différents, marqués par leur patte personnelle. JCK : Ca prouve que sur un même lieu, sur un même personnage, plusieurs personnes s’exprimeront toujours différemment. Nous avions en plus chacun notre personnage, donc il y avait, hormis quelques passages obligés, une latitude pour s’exprimer. C’était amusant de redessiner des lieux ou des événements déjà traités par les autres, en respectant leur point de vue mais en apportant ma contribution. Cinq dessinateurs et un scénariste, une série qui demande un gros travail commun, d'harmonisation et de partage des informations : 'Quintett' est un vrai travail d'équipe, ce qui est plutôt rare dans la BD.
JCK : Malheureusement, je suis arrivé tard, je n’ai pas participé à la genèse du projet : les projets de personnages avaient été faits par mon prédécesseur. Je me suis mis dans les souliers d’un autre. Quand j’ai commencé, les deux premiers tomes étaient pratiquement terminés. Je n’ai eu qu’à m’adapter, à mettre les personnages à mon style. Justement, ce n’était pas trop difficile d’arriver à travailler dans un cadre déjà défini avant même votre arrivée ?
Franck, vos travaux sont désormais reconnus, vous travaillez sur un grand nombre de séries : est-ce que vous vous bridez pour ne pas être submergé ? FG : Malheureusement oui ! J'ai une étagère bourrée de projets que je m’oblige à laisser dormir. Mais je ne m’en plains pas. J’ai parfaitement conscience de jouir d’un privilège rare, surtout lorsque je regarde en arrière : il y a dix ans je devais présenter cinq scénarios pour en voir accepté un. Aujourd'hui, il suffit que je raconte une histoire de vive voix pour obtenir un contrat. Cela dit, quand une idée particulièrement originale vient vous titiller, il est très frustrant de la laisser de côté pour des questions de temps. D’autant plus que la phase la plus excitante, c'est ce moment où l’histoire se met en place, où des idées s'emboîtent soudain... C'est un instant magique, presque orgasmique. Mais après, il y a tout un travail, et si je veux conserver la même qualité dans mes albums, je ne peux pas les multiplier à l’infini. Il me faudrait des journées de 70 heures ! Mais encore une fois, je ne me plains pas : raconter des histoires constitue ma raison de vivre et tant que le lecteur y trouvera son compte, tout ira pour le mieux. Propos recueillis par Mikaël Demets pour Evene.fr - Septembre 2006
|
Réagissez à l'article "Duo pour un quintett(e)"
Tous les avis sur les articles et interviews
Frank Giroud a d'abord mené de front deux ou trois carrières : celle d'agrégé d'histoire, celle d'accompagnateur de voyages organisés, et celle, à laquelle il se destinait depuis toujours, de scénariste de bande dessinée. Le succès de la série qu'il a créée avec Jean-Paul Dethorey, 'Louis La Guigne', lui a rapidement permis de vivre de ce métier et de laisser tomber le reste. Dans tous [...]
Plus sur "Frank Giroud"
Merwan Khadder fut un jeune islamiste intégriste. Mais Merwan Khadder a changé. Car depuis qu'il a tué le chercheur Halid Riza, auquel il reprochait de vouloir révéler au monde l'existence de Nahik, un mystérieux ouvrage dont les écrits [...]
Plus sur "Le Labyrinthe de Thot"


Algérie 1957. Au coeur de la guerre qui oppose l'armée française aux rebelles luttant pour l'indépendance de leur pays, un événement préoccupe au plus haut point l'état-major français : une section de vingt-deux hommes a disparu, avec armes [...]
Plus sur "Azrayen’"


Le monde dans lequel évolue le personnage Myrkos est un monde imaginaire qui évoque l'antiquité à une époque indéterminée ; de l'antic-fantasy mise en scène avec le sens du dialogue reconnu de Kraehn, illustrée par Miguel, un nouveau venu [...]
Plus sur "L’Ornemantiste"


Myrkos, élève à l'Ecole impériale des arts, a de plus en plus de mal à supporter l'enseignement imposé par les prêtres. Sa remise en question de l'art sacré aboutit à son renvoi : les convictions et le tempérament de feu de Myrkos, devenu [...]
Plus sur "L’Insolent"
» Escale dans le passé » La Chute » Histoire de Dora Mars » Histoire d’Alban Méric » L’Histoire d’Elias Cohen » Histoire de Nafsika Vasli » Ninon » Le Rendez-vous de Glasgow » L’Echarde » Le Serpent sous la glace » Le Serpent sous la glace » Le Déserteur » L’Ombre du connétable » Le Maillon perdu » L’Ecorché » Benjamin » Le Rebelle » Edition intégrale 2e cycle
Actualité [livres] |
En directLE PRINTEMPS DES POETES 2010 |
Le sens des réalitésINTERVIEW D'ETIENNE DAVODEAU |
Chaîne conjugaleINTERVIEW DE RACHEL CUSK |
La fantaisie est un perpétuel printemps.
[Johann Friedrich von Schiller]
Abonnez-vous à la Citation du jour
ROMANS
» Sept ans
ESSAIS - DOCUMENTS
» La République ou la burqa
POCHES
» Un été ardent
B.D.
» Bandonéon
BEAUX LIVRES
» Architecture Now !
PRATIQUES
» Délicieux légumes pour jardiniers [...]
MANGA
» Les Fruits sanglants
JEUNESSE
» Shéhérazade
|
