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Le Messie du peuple chauve
de Augustin Guilbert-Billetdoux
INTERVIEW DE FRANK GIROUD ET JEAN-CHARLES KRAEHN Duo pour un quintett(e)
Propos recueillis par Mikaël Demets pour Evene.fr - Septembre 2006 - Le 05/09/2006
Voilà le tome 4 ! Le scénariste Frank Giroud, cette fois associé au dessinateur Jean-Charles Kraehn, nous offre le quatrième opus de 'Quintett', série dont l'originalité et la qualité en ont fait le succès. Rencontre croisée de deux auteurs talentueux enfin réunis sur un projet commun.
Pour commencer j'aimerais revenir sur le concept de 'Quintett' : un lieu unique, un temps unique, les mêmes événements vus par quatre personnages différents. D'où vous est venue cette idée ?
Frank Giroud : Elle me trotte dans la tête depuis longtemps. Depuis le début des années 80 pour être précis, lorsque j'ai découvert 'Rashomon' d'Akira Kurosawa (1950). Le film raconte l'enquête d'un policier japonais qui accumule les témoignages contradictoires, jusqu'à celui de la victime elle-même, recueilli par le biais d'un chamane. Plus tard, la lecture du 'Livre des crânes', de Robert Silverberg, a nourri davantage encore ma fascination pour le sujet, à savoir une réflexion sur l’absence de vérité objective. Mais ce thème ayant déjà fait l’objet de films et de romans remarquables, je ne voyais pas trop l’intérêt d’y rajouter un album de BD. Et puis un jour m’est venue l'idée de ce fameux coup de théâtre, que vous découvrirez dans le dernier tome. Un retournement qui me permet d’aller bien plus loin dans la réflexion… et dans le plaisir apporté au lecteur. C’est alors que j’ai mis ‘Quintett’ en chantier.
Jean-Charles, comment s’est passée la rencontre avec Franck, comment vous a-t-il présenté le projet ?
Jean-Charles Kraehn : On se connaît depuis très longtemps. On a débuté ensemble à Glénat. C’est vraiment quelqu’un que j’apprécie beaucoup humainement et dont j’aime en plus les scénarios en tant que lecteur. Pourtant nous n’avions jamais eu l’occasion de travailler ensemble. Sur ‘Quintett’, ça a été un hasard puisque son équipe était formée, bouclée. Ma venue n’est due qu’à un désistement : il y a deux ans, j’étais passé en voisin au Festival de Saint-Malo. Je suis tombé sur Frank qui m’a annoncé qu’il avait un souci sur son projet ‘Quintett’ puisqu’il venait de perdre le dessinateur du tome 4 alors que les trois premiers tomes étaient déjà bien avancés. Il m’a demandé si je ne connaissais pas un dessinateur de libre. Moi, je venais de terminer le 2e tome du ‘Ruistre’ et j’avais envie de changer d’univers, je lui ai donc proposé de faire cet épisode. Il n’avait pas osé me le proposer, me pensant débordé. Il m’a alors envoyé le scénario, j’ai aimé le projet. De mon côté j’ai fait une planche d’essai qui lui a plu.
FG : Jean-Charles m’intéressait pour son classicisme solide, capable de servir une histoire au mieux et sans esbroufe.
Frank, avec 'Le Décalogue' vous aviez déjà proposé une narration originale. 'Quintett' innove en proposant quatre angles sur une même histoire. Vous aviez la volonté de redynamiser la construction classique des séries ?
FG : ‘Le Décalogue’ est né à un moment où je commençais à ressentir une certaine lassitude, à la fois en tant que lecteur et en tant que scénariste. Créateurs et public n’avaient alors le choix qu’entre le "one shot" (histoire en un seul tome, ndlr) et la série. Le premier offrait l’avantage de connaître très vite la fin de l’histoire et, pour l’auteur, de conserver son énergie créatrice intacte jusqu’à la fin ; mais l’univers n’était pas complètement développé. La série, par contre, permettait de s’immerger complètement dans un univers, mais il fallait attendre des années un hypothétique dénouement. Je cherchais donc un moyen de cumuler les avantages de l’un et de l’autre.
Par ailleurs, j’avais terminé la première partie de mon "apprentissage" professionnel : durant dix ou quinze ans, en artisan consciencieux, je m’étais familiarisé avec un outil avec lequel je me contentais d’imiter au mieux les grands anciens. Mais lorsque j’ai eu la sensation de manier correctement cet outil, de me sentir complètement à l’aise avec lui, j’ai commencé à m’ennuyer. A tel point que, parallèlement au scénario, je me suis mis à explorer des genres nouveaux pour moi, comme le théâtre, le roman, le conte ou la chanson. Mais je gardais le sentiment qu’il était également possible de faire du neuf avec la BD. Un sentiment d’autant plus fort que la BD restait mon média préféré, celui dans lequel j’éprouvais le plus grand plaisir créatif. C’est ce désir, mêlé à l'envie du lecteur que j'étais, qui a débouché sur 'Le Décalogue'.
Vous avez également eu l'idée, avec 'Le Décalogue', de changer de dessinateur à chaque épisode. Vous utilisez à nouveau cette idée dans 'Quintett'. Quelles en sont les raisons ?
FG : Il y a deux raisons distinctes, propres à chaque série. Dans 'Le Décalogue', mes motivations étaient purement éditoriales. Si j'avais travaillé avec un seul dessinateur, le lecteur n'aurait eu le fin mot de l'histoire que 10 ou 15 ans plus tard. Un délai qui ne collait pas à mon aversion des séries interminables. En outre, quand j'ai mis 'Le Décalogue', en chantier, j'étais plein d'énergie, comme au début de chaque nouvelle création. Or pour garder cette étincelle, il ne me fallait pas aller au-delà de 2 ou 3 ans d’écriture. Et grâce à ce système, je n'ai effectivement ressenti aucune lassitude. Mieux : à la fin du cycle, j’étais si loin d’avoir épuisé mon excitation de départ, mon amour pour mes personnages, mon désir de raconter leur histoire, que j'ai prolongé le plaisir en créant 'Le Légataire' et 'Les Fleury-Nadal', deux séries dérivées du 'Décalogue'.
L'utilisation de plusieurs dessinateurs dans 'Quintett', par contre, obéit à d'autres envies.
FG : Oui, comme je l’ai dit plus haut, ‘Quintett’ est une réflexion sur la subjectivité. Chacun des personnages raconte ce qu'il a vécu, et la vision des uns diffère radicalement de celle des autres : or il me semblait indispensable que ces diverses approches de la "réalité" soient traduites par des graphismes différents.
JCK : Je pense que ça a un autre avantage : s’il n’y avait eu qu’un dessinateur, il se serait épuisé à dessiner les quatre tomes. Malgré leurs différences il aurait eu l’impression de se répéter, surtout que la pagination est importante. C'aurait pu devenir fastidieux, et dans ces conditions c’est difficile de garder un enthousiasme. Là c’est parfait, chacun apporte sa fraîcheur.
FG : Chaque dessinateur disposait des trois ou quatre cents photos que j’avais ramenées de mon repérage en Macédoine. Ce qui est passionnant, c'est qu'en utilisant des éléments identiques, ils ont créé des univers tout à fait différents, marqués par leur patte personnelle.
JCK : Ca prouve que sur un même lieu, sur un même personnage, plusieurs personnes s’exprimeront toujours différemment. Nous avions en plus chacun notre personnage, donc il y avait, hormis quelques passages obligés, une latitude pour s’exprimer. C’était amusant de redessiner des lieux ou des événements déjà traités par les autres, en respectant leur point de vue mais en apportant ma contribution.
Cinq dessinateurs et un scénariste, une série qui demande un gros travail commun, d'harmonisation et de partage des informations : 'Quintett' est un vrai travail d'équipe, ce qui est plutôt rare dans la BD.
FG : La série comporte deux fois moins d'albums que 'Le Décalogue', mais le travail est beaucoup plus complexe. Dans 'Le Décalogue', personnages, époques et lieux sont différents, si bien que les dessinateurs peuvent travailler en toute indépendance. Pour ‘Quintett’, il a fallu réunir toute l’équipe dès le départ, pour mettre un certain nombre d’impératifs à plat. Chacun, entre autres, a dû réaliser ce qu’on appelle un "model-sheet", une représentation du personnage sous tous les angles (face, profil, trois quart, etc.), afin que les autres puissent l’intégrer sans difficulté à leur propre univers. De mon côté, j’ai dû veiller en permanence à la cohérence de l'ensemble. J'ai commencé par écrire les histoires à la suite, puis je me suis aperçu que plusieurs erreurs de date et de lieux s’étaient glissées dans mes récits. Il m’a donc fallu tracer un plan de Pavlos et mettre en place une chronologie générale extrêmement précise, allant jusqu’aux demi-heures pour les épisodes cruciaux… et intégrant même les variations de la météo ! Un travail vraiment considérable.
JCK : Malheureusement, je suis arrivé tard, je n’ai pas participé à la genèse du projet : les projets de personnages avaient été faits par mon prédécesseur. Je me suis mis dans les souliers d’un autre. Quand j’ai commencé, les deux premiers tomes étaient pratiquement terminés. Je n’ai eu qu’à m’adapter, à mettre les personnages à mon style.
Justement, ce n’était pas trop difficile d’arriver à travailler dans un cadre déjà défini avant même votre arrivée ?
JCK : Chaque série a ses contraintes, je trouvais même ça plutôt excitant de reprendre un univers déjà bien installé. Il y a quelques petites choses qui m’ont gêné puisque j’aurais vu différemment certains personnages, mais c’était à moi de respecter le cahier des charges. J’avais tout de même une liberté d’expression : Frank est extrêmement ouvert, il accepte toutes les discussions. Il a remodelé son travail, fait quelques modifications en fonction de ce que je lui disais quand je lui envoyais des planches. Il avait en plus fait un tel travail de repérage que c’était confortable : je n’avais presque pas de recherches à faire puisque toute la documentation m’était déjà fournie. Je pouvais me consacrer au dessin.
Franck, vos travaux sont désormais reconnus, vous travaillez sur un grand nombre de séries : est-ce que vous vous bridez pour ne pas être submergé ?
FG : Malheureusement oui ! J'ai une étagère bourrée de projets que je m’oblige à laisser dormir. Mais je ne m’en plains pas. J’ai parfaitement conscience de jouir d’un privilège rare, surtout lorsque je regarde en arrière : il y a dix ans je devais présenter cinq scénarios pour en voir accepté un. Aujourd'hui, il suffit que je raconte une histoire de vive voix pour obtenir un contrat. Cela dit, quand une idée particulièrement originale vient vous titiller, il est très frustrant de la laisser de côté pour des questions de temps. D’autant plus que la phase la plus excitante, c'est ce moment où l’histoire se met en place, où des idées s'emboîtent soudain... C'est un instant magique, presque orgasmique. Mais après, il y a tout un travail, et si je veux conserver la même qualité dans mes albums, je ne peux pas les multiplier à l’infini. Il me faudrait des journées de 70 heures ! Mais encore une fois, je ne me plains pas : raconter des histoires constitue ma raison de vivre et tant que le lecteur y trouvera son compte, tout ira pour le mieux.
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