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Le Messie du peuple chauve
de Augustin Guilbert-Billetdoux
INTERVIEW DE FRANCOIS BOUCQ Trancher dans le vif
Propos recueillis par Mathieu Laviolette-Slanka pour Evene.fr – Janvier 2008 - Le 25/01/2008
Au Festival d’Angoulême, François Boucq est connu comme le loup blanc. C’est certain, à force d’explorer des domaines aussi variés que le western, l’onirisme fantastique ou l’humour potache, il touche et captive de plus en plus de lecteurs. Aussi, quand on le rencontre souriant et affable entre deux dédicaces, on en profite.
Il dessine les jambons comme personne et ses héros, qu'ils soient mutilés, monstrueux ou au contraire beaux comme le diable, sont des hymnes à la jouissance. Ce grand tendre, qui préfère rire de la mort plutôt que de la craindre, ne s'embarrasse d'ailleurs pas de précautions pour critiquer l'absence d'idéal de ses contemporains - un mal remarqué dans la BD, mais plus largement dans toute la société. Pourtant il n'a rien d'un râleur. Entre suaire et sang, rencontre avec un homme qui sourit à la vie.
Vous êtes réputé pour aborder des styles et des domaines très différents. Comment passe-t-on des plaines du Far West aux caves du Vatican ?
C'est dur comme question ! L’aspect le plus important du travail d’écrivain, c’est de trouver un angle original, intéressant, drôle, etc. pour aborder une histoire qui peut avoir été vue et revue. Renouveler les circonstances d’un récit, voilà le vrai sujet. C’est pourquoi je ne me sens pas de limite dans les thèmes que j'ai envie d'aborder. Le Vatican tel que je le montre dans la série ‘Le Janitor’ se fonde sur une trame connue : le roman d'espionnage. En revanche, en l’abordant sous l’angle du pouvoir spirituel, et en mêlant des éléments qui semblaient ne pas devoir s’associer, comme un espion amateur de femmes et prêtre à la fois, voilà qui relève le goût du récit ! En effet on peut imaginer que les problèmes qui se posent au Vatican sont d’ordre spirituel, mais qu’il faut parfois les régler à la manière forte. C’est un contexte qui me plaît, et qui renouvelle l’espionnage classique. De même, pour le western de ‘Bouncer’, Alexandro Jodorowsky et moi-même voulions envisager les personnages comme des samouraïs - historiquement parlant, bien sûr. Quand on étudie les images et les récits du Far West de l’époque, on voit des types à la psychologie bien particulière. C’était une époque où tout pouvait arriver, le péril était latent, banal. Nous avons voulu traduire cette ambiance de la manière la plus cruellement quotidienne, et la comparer à aujourd’hui, où nous vivons dans un contexte policé. Imaginons que d’un seul coup, tout le monde puisse tout se permettre. On se familiariserait avec cette violence, on vivrait avec, on ne la verrait plus.
Pourtant certaines de vos images sont techniquement violentes. Ca découpe, ça saigne, ça explose…
Certaines images appartenant au domaine de l'organique, comme des opérations chirurgicales par exemple, me déstabilisent. Pourtant, la violence que je dessine ne me tracasse pas. Il y a un aspect très esthétique dans la chair. C'est rarement utilisé dans les albums, parce que rébarbatif, angoissant, mais l'exposition d'organes qui dégoulinent ou qui surgissent peut être extrêmement poétique. Une poésie certes un peu cruelle, mais graphiquement, techniquement intéressante. Rembrandt pouvait peindre des natures mortes et des écorchés, et c'est magnifique. Cette intériorité jamais exposée au regard est captivante - sans évoquer la palette des couleurs, plutôt riche elle aussi.
Vous dessinez à cheval sur deux univers, l'un plutôt onirique et lissé, l'autre au contraire réaliste et tailladé par la vie.
(c) Les Humanoïdes associésJ'aime ces deux versions du monde - du mien en tout cas. Le dessin demande à explorer toutes les formes potentielles de la vie, et un peu plus. Certaines de ces formes peuvent être très concrètes, comme les habits, l'anatomie, des éléments d'architecture ou de perspectives, c'est-à-dire tout ce qui fait partie des habitudes quotidiennes. Puis il y a tout ce qui nous passe par la tête, des idées complètement surréalistes, qui demandent à être dessinées. Il faut savoir les attraper au vol et les incarner sur une feuille de papier, et ça me plaît beaucoup aussi. Quand je vois d'autres types de dessin que le mien, j'ai envie de me les approprier. D'un seul coup une nouvelle forme arrive dans mon champ de vision, c'est comme si j'augmentais mon vocabulaire d'une nouvelle sémantique. C'est passionnant mais je n'aurai jamais assez de ma vie pour explorer tous ces domaines. Je n’ai donc aucune hiérarchie dans mes ambitions.
Accident de parcours ou bien personnage à part entière, la mort joue un rôle essentiel dans l'ensemble de votre oeuvre...
'Les Aventures de la Mort et Lao-Tseu' (c) Casterman La Mort est l'un des premiers personnages que je dessinais quand j'étais môme ! Je trouvais qu'il était très rigolo, ce squelette, je ne sais pas pourquoi. En le refaisant quelques années plus tard dans 'Les Aventures de la Mort et Lao-Tseu', je me suis rendu compte que c'était bien d'avoir dans son sac un personnage connu de tout le monde. Pas besoin de le définir, d'emblée on sait de quoi on parle. Aujourd'hui, la mort joue un rôle qu'on pourrait qualifier d'hygiénique, on l'occulte la plupart du temps. Quand j'étais petit, on allait facilement voir les morts sur les lits d'hôpitaux. Entretenir un tabou autour de la mort, c'est faire perdurer une peur, une défiance… à un truc qui risque de nous arriver un jour ! Bon, je n'en suis pas certain pour moi, mais je connais des gens qui ont eu moins de chance ! (rires) C'est tellement rassurant d'avoir à sa disposition un personnage qui malgré les apparences n'est ni mortifère, ni morbide, mais qui pousse à la vie, tout au contraire ! Cette mort me fait dire "Mais qu'est-ce que tu as à t'emmerder avec toutes ces conneries puisqu'il est possible que tu meures un jour ?" Cette fatale échéance se fout de notre gueule en permanence ! Quand j'apprends que Louis XIV a failli mourir à cause d'une fistule, je suis mort de rire ! C'est quand même incroyable de penser que le Roi-Soleil a failli mourir d'un pet au cul ! Bon, plus sérieusement, la représentation permet d'alléger le poids des croyances.
Et Lao-Tseu, l'épicurien cochon ? Un pied de nez supplémentaire ?
Il n’y a pas plus concupiscent qu'un cochon, je pense que c'est l'alter ego le plus excessif de la mort. D'un côté un personnage squelettique où il n'y a plus rien, et de l'autre coté ce débordement de chair, de gras qui se roule dans la boue et la fange, et qui en plus est omnivore ! Les deux se complètent parfaitement, d'autant plus qu'un ne sait pas qui est l'homme, qui est la femme là-dedans ! (rires) Parfois on fait des trucs, et ce n'est qu'après que les idées arrivent pour corroborer cette impulsion.
Vous avez déjà reçu plusieurs consécrations au Festival d'Angoulême : meilleur album pour 'La Femme du magicien' en 1986, puis Grand Prix en 1998. Un mot sur la sélection de cette année ?
Malgré de nombreux albums qui me semblent tout à fait avoir leur place dans la sélection, j'ai l'impression qu'on ne veut pas s'impliquer dans de la BD populaire bien faite. 'Skarbek', d’Yves Sente et Grzegorz Rosinski, avec sa facture classique et son succès public, ne pourrait pas en faire partie. Je reste assez partie prenante pour cette rigueur de la narration, cette obligation de respecter un ton et des formes. Ces contraintes n'empêchent pas, voire favorisent l'élaboration d'un bon album. Je pense aussi que si la BD peut être autobiographique, c'est avant tout un art héroïque. On crée des héros, des mythes, qui peuvent être dérisoires et ridicules comme Gaston Lagaffe. Mais en fin de compte ces personnages sont plus connus que les auteurs qui les ont créés. J'aime cette idée qui consiste à créer des héros, à renvoyer le lecteur vers un idéal, fût-il fantastique.
Manquerait-on de héros ?
'Bouncer' (c) Les Humanoïdes associés On vient de sortir d'une période où la mode était à l'antihéros. Claire Bretécher, que j'aime beaucoup par ailleurs, met en scène des personnages tout à fait lambda dans des séries comme 'Les Frustrés'. Mais alors qu'elle le fait avec adresse, d'autres sont moins fins. La peinture du quidam est un piège, car rien n'est plus difficile à bien montrer que la banalité. Je préfère quant à moi le héros reconnaissable, typique, véhiculant un certain nombre de valeurs. Il y a dans la BD une vocation héroïque qui s'apparente plus au conte qu'au roman émotionnel de littérature.
François Boucq, du lard ou du cochon ?
Je suis un peu hybride. J'aime bien l'art, mais j'aime aussi l'aspect charcutier de la vie, son aspect organique. J'essaie de faire un trait d'union entre l'art et la cochonnaille.
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