INTERVIEW DE FRANCOIS VALLEJO Vent d'Ouest
Propos recueillis par Thomas Flamerion pour Evene.fr - Août 2006 - Le 23/08/2006
Angoissant, suffocant, perturbant, magistralement construit, autant de qualificatifs qui collent au nouveau roman de François Vallejo, en lice pour la seconde sélection du prix Goncourt 2006. ‘Ouest’, qui sort chez la discrète mais avisée maison Viviane Hamy, fait déjà parler de lui, mais son auteur veut garder la tête froide et dévoile avec modestie et passion les ressorts de son roman. Avis au lectorat, il souffle comme un vent de succès sur cette rentrée littéraire...
L’idée de ‘Ouest’ vous est-elle venue grâce à une photo, comme dans le prologue du roman ?
C’est la partie autobiographique du roman. Moi qui ne suis pas à l’aise dans ce genre, là il se trouve que le cliché dont je parle est une photo que je possède, et qui m’a fait connaître ce choc avec les images de la prison d’Abou Graïb. C’est là qu’est la matrice du livre. Passé le prologue, le roman est de la fiction nourrie de faits historiques et d’histoires familiales. J’ai en effet un arrière-grand-père qui était garde-chasse là où se situe l’histoire. Le roman est une marmite dans laquelle je fais bouillir plusieurs ingrédients. La partie véritable est complètement débordée, mais il est bon d’avoir des éléments véridiques qui permettent de raconter "n’importe quoi".
Quel est cet ‘Ouest’ qui sert de cadre au roman, et que vous semblez bien connaître ?
Je suis né par là. C’est un Ouest fictif qui est composé d’un peu de Normandie, d’un peu de Maine, d’un petit peu de Bretagne. C’est un lieu carrefour entre ces différentes régions, où j’ai vécu. La géographie de ce lieu imaginaire est empruntée à différents aspects qui ne coexistent pas dans la réalité, un peu comme le comté de Yoknapatawpha de Faulkner. C’est un lieu de création, une géographie composite, qui donne la liberté d’être dans la création, et non dans l’illustration d’un lieu de terroir.
Avec votre précédent roman, ‘Le Voyage des grands hommes’, vous passiez du contemporain à l’historique. Un genre qui vous ouvre de nouvelles perspectives ?
L’idée m’est venue, en faisant ‘Le Voyage des grands hommes’ au XVIIIe siècle, de constituer une sorte de diptyque. En conservant le nom du personnage de Lambert comme valet du XVIIIe puis comme son descendant au XIXe, ce qui m’importe c’est la mise en parallèle des deux époques. Même si chaque livre est indépendant, il y a ce point d’ancrage qui crée une passerelle. Avec le précédent roman, j’étais dans le voyage, l’esprit des lumières, la fantaisie et l’invention, avec ‘Ouest’, au XIXe siècle, je suis parti sur une tonalité beaucoup plus sombre liée à l’époque. Mais ça ne va pas être un procédé systématique à réutiliser. Et je pense que j’en aurai fini pour un temps au moins avec les périodes historiques. J’ai l’intention de revenir à du plus contemporain.
Le "récurrent" Lambert est un personnage d’observation qui semble prendre une toute nouvelle dimension dans ‘Ouest’...
Dans ‘Le Voyage des grands hommes’ il est en effet spectateur de ses maîtres. Ils étaient trois et lui se trouvait relégué à un rôle secondaire, même s’il était le regard au premier plan. Dans ‘Ouest’, il n’est plus le regard unique. D’autres viennent se greffer, entre autres celui de sa fille. Lambert devient donc un personnage plus actif, il est l’homme en confrontation directe avec le maître. Il est obligé de répondre aux sollicitations de l’autre et la situation en devient plus conflictuelle. La donne narrative est changée.
Il veut obstinément rester aveugle aux extravagances de son maître, une bonne manière de préserver l’équilibre des rapports humains ?
Dans le cas de Lambert, le but est de préserver une situation sociale qu’il avait connue avec le père du baron, et qui correspondait parfaitement au schéma ancien du pouvoir. Il devait obéir mais en même temps avait des responsabilités au sein du château. Il croyait à une sorte de noblesse de son rôle. Or, avec le nouveau maître, la donne est bouleversée. Il ne veut pas exercer totalement son pouvoir. Il lui demande d’être libre, de ne pas se comporter comme un valet. Lambert perd donc ses références et la vie devient une menace perpétuelle. La volonté de ne pas voir lui permet de préserver son rôle, continuer à être le bon garde-chasse qui élève bien sa meute. Quand il le soupçonne d’avoir commis des actions criminelles, il préfère ne pas dénoncer le baron, car c’est encore remettre en cause la notion de pouvoir du maître.
Le personnage du baron est assez difficile à cerner...
Le baron fonctionne dans l’inversion totale des valeurs de son père, des valeurs sociales et sexuelles. C’est un homme "contre" en permanence, qui se heurte aussi à une pesanteur sociale. Il ne peut se débarrasser de son statut et cette ambiguïté personnelle finit par le mettre en danger. C’est le noeud qui emporte la construction du roman. Ses pulsions politiques et sexuelles viennent par alternance. Il délaisse l’un quand l’autre prend le devant. Son affection peut se transformer en brutalité très rapidement. C’est ce qui fait sa richesse. Mais sa part d’obscurité doit demeurer. On ne peut aboutir à une clarté. A sa manière Lambert, même s’il paraît plus monolithique, est aussi poussé à faire sortir de lui une part obscure. Chacun va là où il ne pensait pas aller. D’une certaine manière, en écrivant, je suis moi-même allé dans des contrées profondes qui m’échappaient. J’ai eu le sentiment d’entrer dans une complexité de moi-même qui m’a troublé.
Après Rousseau, Diderot et Grimm dans ‘Le Voyage des grands hommes’, Victor Hugo est la célébrité de ‘Ouest’. Des écrivains choisis par admiration ?
La première partie du diptyque, ‘Le Voyage des grands hommes’, m’était venue d’une lecture de Rousseau où le voyage est évoqué comme une possibilité qui aurait dû se faire. Ce sont des auteurs que j’aime - Rousseau et Diderot en particulier - et c’est un fait que j’ai eu plaisir à les utiliser. Pour Victor Hugo, c’était le personnage littéraire du XIXe siècle qui avait l’aura suffisante pour qu’un individu se mette à l’aduler. Hugo s’imposait par sa dimension littéraire et en même temps politique, sous le Second Empire. Et dans l’idée des passerelles entre les deux romans, l’idée était qu’il y ait une célébrité littéraire qui joue un rôle. Hugo n’est peut-être pas mon auteur favori du XIXe siècle, mais il a suffisamment de richesse pour être exploité.
Dans une première version du roman, les personnages partaient rencontrer Hugo. Ce passage a été supprimé. Pas trop frustrant ?
Frustrant... Il est vrai que dans cette première version le rêve de rencontrer Hugo devenait réalité. C’était également intéressant mais avait le défaut de nous faire sortir de l’Ouest, de l’enfermement. J’ai voulu d’abord en sortir puis j’ai pris conscience que c’était peut-être une erreur. C’était un sacrifice, c’est vrai. Cette cinquantaine de pages avaient leur cohérence mais soulageaient trop la tension. La logique du récit était dans la tension jusqu’au bout. J’ai eu l’idée de la séquestration du baron par Lambert, ce qui permettait d’être dans le désir et dans l’impossibilité du voyage, ce qui donnait une densité plus forte à la relation des deux personnages et à la souffrance du baron. Le passage de la rencontre avec Hugo a donc été sacrifié, mais, peut-être, cette version pourra un jour paraître sous une forme parallèle. Le chapitre auquel le lecteur a échappé par exemple.
Le style de ‘Ouest’ crée indéniablement une grande tension, au-delà même de l’histoire. Cela demande-t-il un gros travail de remaniement ou est-ce spontané ?
Il y a les deux. Quand je travaille il y a une sorte de flux assez rapide qui se met en place, mais il y a du travail derrière. J’affine, je reprends jusqu’au point de rupture de la tension. Il y a les deux en moi, à la fois le surgissement, qui peut être jubilatoire mais se répandre un peu trop, et le travail de resserrement, de création d’un staccato, de la recherche de la tonalité juste pour chaque personnage, quand leur voix traverse la mienne. Je joue sur les superpositions de la voix, ce qui peut perturber. Les voix des personnages s’ajoutent, circulent et peuvent se heurter, entraînant une perte de repères pour le lecteur, à l’image de ce que vivent les personnages. Mais je tiens à la fluidité, à la liquidité de la parole qui finit par sortir des heurts.
’Ouest’ sort pour la rentrée littéraire. Craignez-vous qu’il se perde au milieu de la masse de livres à paraître ?
Je n’ai pas l’impression d’être perdu parce que le livre a déjà une presse assez étonnante, à laquelle je n’étais pas habitué. Cette fois la presse vient tôt, et pas mal de belles choses ont déjà été écrites. Il y a comme un frémissement, un peu plus qu’un frémissement... Mais je ne m’en inquiète pas. Le rôle de l’écrivain est de donner. Tant qu’il y aura des gens pour recevoir, alors j’aurai envie de donner.
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