INTERVIEW DE BEZIAN Droit dans ses bottes
Propos recueillis par Mikaël Demets pour Evene.fr - Septembre 2007 - Le 21/09/2007
En BD aussi, la rentrée est l’occasion pour les éditeurs de sortir un paquet d’albums. Parmi ce flot incontrôlable, quelques titres se démarquent, comme ces ‘Garde-Fous’ de Bézian. Un album troublant, oppressant, aux graphismes purs, qui marque une vraie plénitude chez son auteur.
Frédéric Bézian fait partie de ces dessinateurs que l’on remarque. Un trait inimitable, une patte marquante, mais aussi des ambiances plus ou moins fantastiques, toujours marquées par l’expressionnisme, peuplées de personnages inquiétants, en ont fait un des auteurs les plus intéressants de ces dernières années. Son exposition relativement faible, du fait de son travail avec des éditeurs indépendants, ne lui a pas donné l’écho qu’il méritait. Le tome de ‘Donjon’ paru en janvier 2006, qui avait même bénéficié d’une édition noir et blanc rapidement épuisée, avait déjà permis au créateur de l’inoubliable ‘Adam Sarlech’ de conquérir un large public. Ce deuxième album chez Delcourt devrait confirmer son importance dans le 9e art. ‘Les Garde-Fous’, avec son tueur en série qui menace un couple de riches éditeurs, impressionne par la maîtrise des graphismes et des couleurs, qui en disent plus que les dialogues.
De quoi êtes-vous parti pour écrire cet album ? D’un fait divers, comme Magda, le personnage de l’écrivain ?
Plutôt d’un désir de travailler dans un décor ultracontemporain. Après avoir mariné pendant quinze ans dans la fin du XIXe et le début du XXe, j’en avais marre de dessiner des volutes, des meubles torsadés et des tapisseries compliquées. Et puis j’avais envie de travailler avec mon frère, qui est architecte. Je lui ai fait imaginer une bâtisse de 300 m2, épurée, sans un élément de décor. Starck expliquait, à propos des tendances que l’on devrait adopter si on était équilibré, qu’il faudrait enlever tout ce qui n’a pas de sens. Ne subsisteraient que quelques plantes, de quoi ranger des livres peut-être, et quelques objets. Plus rien de décoratif. J’ai suivi cette idée.
Cette villa agit comme un véritable personnage principal dans ‘Les Garde-Fous’.
Elle est omniprésente, puisqu’il n’y a que ça comme décor, avec le lac et la pinède qui l’entourent. Elle semble être le personnage principal, mais j’ai essayé de tout imbriquer pour qu’il n’y ait justement pas de prédominance d’un élément sur un autre. Depuis quelques jours, les interviews me font réfléchir, et je vis le dilemme de l’oeuf ou de la poule : je ne sais pas si cette maison est conçue comme ça parce que ces gens qui y vivent l’ont voulu, ou si c’est moi qui voulais y mettre ce genre de personne. Le côté contradictoire de la maison, c’est qu’on a une notion d’enfermement quand on la voit de l’extérieur, alors que de l’intérieur elle est spacieuse, ouverte, éclairée. Tout comme les personnages, doubles, un peu névrosés, avec des fragilités. Les contacts avec le monde sont altérés, et le couple d’éditeurs qui y vit a également cette relation biaisée, filtrée avec l’extérieur. Je joue beaucoup sur des notions d’enfermement et de liberté.
A côté de cette villa, on trouve ce bois et ce lac inquiétants. Vous avez beaucoup travaillé sur l’expressionnisme, également à travers les couleurs, dont le décalage avec la réalité crée une impression de malaise.
Le bois de pins et le lac participent à la dualité de l’endroit. La maison est faite de lignes pures, alors que le bois est obscur, les matières rugueuses. Au fur et à mesure que la situation pourrit, je me suis amusé à faire déborder ça sur les personnages : les traits linéaires deviennent des hachures, les ombres gagnent du terrain et les contrastes s’affirment. Au début je voulais faire un album en bichromie, mais cela n’a pas été possible. Alors quitte à faire de la couleur, autant qu’elle ait son rôle à jouer. J’ai fait de la fameuse phrase de Jacques Tati, très judicieuse, un principe : “Trop de couleur nuit au spectateur.” Ca m’empêche d’en faire trop, et d’être réaliste. Je n’aime pas le coloriage. Je m’attache aux atmosphères. Dans l’album, beaucoup de choses ne sont pas formulées, donc elles passent par les couleurs. La même pièce peut changer de couleur parce que l’atmosphère a changé. Rien qu’en feuilletant l’album, on doit pouvoir comprendre le rythme, les tensions.
Votre dessin est très particulier, si fin et puissant qu’il semble fait au couteau. Comment est née cette patte ? Vous la travaillez ?
Avant, j’avais un trait plus violent et plus acéré. Je travaillais avec des outils assez durs. Sur la trilogie ‘Adam Sarlech’ mon trait est ouvertement expressionniste. Depuis ‘Donjon’ l’an dernier, je me suis décontracté, j’ai changé d’outil, j’ai canalisé ma violence. J’aime donner l’impression que le dessin est en train de se faire. Mon trait est très fin, comme des cheveux, je le scanne, le retravaille pour faire cet effet photocopie. J’aime ce jeu avec le trait. Je n’essaye pas de faire du cinéma sur papier, je fais du dessin, et donc je travaille le dessin. Mais j’essaye d’être moins mécanique qu’avant.
Revenons aux personnages de l’album, qui appartiennent à une élite. Vos albums se déroulent souvent dans ce milieu social. Il vous permet d’exprimer plus de choses ?
Comme on dit toujours : on ne fait pas de la littérature avec de bons sentiments. Ca m’intéresse de semer des fragilités chez des personnages qui ont tout : ils gardent les mêmes fragilités que tout le monde. Leur richesse me permet en plus de jouer sur un décor attirant, un décor qui ne fait pas partie de notre quotidien - il y a aussi un côté voyeur bien sûr… Si vous allez faire un tour dans la maison de Bill Gates, même si c’est impossible, c’est un peu ce genre-là : une maison fermée, difficile à atteindre. Bill Gates peut suivre le parcours de sa femme n’importe où dans sa maison sur un écran. C’est là que ça devient intéressant. Les gens qui ont tout ne peuvent pas en rester au stade où ils ont tout.
Vous en profitez pour livrer une vision champagne et petits-fours de l’édition. Si l’on regarde votre parcours, on remarque qu’à quelques exceptions près, vous n’avez écrit que chez des éditeurs indépendants. Est-ce un choix, par peur de perdre votre liberté ?
Pas seulement. C’était un peu - un peu trop d’ailleurs - une façon de me faire porter par les événements. J’allais où on me demandait. Tout en essayant d’être le plus droit dans mes pompes possible. Mon modèle pourrait être Jean Vigo : après avoir fait un film interdit partout (‘Zéro de conduite’ en 1933), avec une expression inégalée, personnelle, étrangement aboutie si jeune, il se voit proposer un scénario avec lequel il n’y avait rien à faire, vraiment rien, qui allait devenir ‘L’Atalante’. Il a réussi à prendre cette histoire nullissime, bourrée de clichés, et à faire de cette commande une météorite, en y imprimant sa manière. A mon niveau, je veux aussi parvenir à trouver ce juste milieu. Sans faire quelque chose de lénifiant, ça ne m’intéresse ni en tant que lecteur ni en tant qu’auteur. Mais sans non plus mourir de faim parce que je ne vis pas de mon travail. C’est trop naïf de reprocher au monde entier de ne pas réussir à en vivre, je l’ai trop fait. Je préfère réussir à publier ‘Les Garde-Fous’ chez Delcourt, en étant normalement payé, que de faire de l’alimentaire super bien payé que je n’arriverai pas à assumer. Si je peux gagner ma vie avec un propos dans lequel je me retrouve, c’est l’idéal. Mais je ne peux pas compter sur ça : donc j’ai un orteil dans le dessin animé, un dans la musique, un dans la BD indépendante, etc.
Dessin, scénario, couleurs : vous faites - sauf exception - tout tout seul. Vous n’aimez pas le travail à plusieurs ?
Je ne me suis pas posé la question... C’est très difficile de travailler à plusieurs, et les deux exemples que j’ai sont tellement atypiques que je n’ai pas pu en tirer de conclusion. Pour ‘Ne touchez à rien’, Noël Simsolo n’avait jamais travaillé pour la BD et moi je n’avais jamais collaboré avec un scénariste, il a fallu trouver nos marques. Pour ‘Donjon’, on s’est retrouvé entre professionnels, en sachant de quoi on parlait. Si Lewis Trondheim et Joann Sfar vous contactent, c’est parce qu’ils aiment votre boulot, parce que vous êtes un copain - ou les deux. J’ai eu un découpage blanc : j’avais le texte à la virgule près, c’est tout. Liberté totale pour le dessin. Hormis une ou deux idées de Lewis, rien. Pour la fameuse scène d’agonie, j’avais juste “Il se fait bouffer par les charognards.” J’en ai fait 4 pages. Cerise sur le gâteau, ils ont adoré ce que j’ai fait. Donc je ne sais pas définir le travail en commun. Simplement, je crois aux alchimies. Des couples fonctionnent. Uderzo et Goscinny, Morris et Goscinny, Mezzo et Pirus aujourd’hui. Je n’ai sans doute pas encore trouvé mon Goscinny, mais je ne le cherche pas particulièrement, j’ai encore assez de projets en tête.
Pour finir, quel est, parmi vos albums, celui que vous préférez ?
Réponse traditionnelle : le dernier. Je pense que c’est le plus abouti et, malgré moi, c’est un projet très vieux, qui date d’il y a plus de dix ans. Et en dix ans, j’ai appris à élaguer, j’ai progressé dans la narration, dans le non-dit. Certains auteurs m’ont marqué, par exemple Blutch, comme certains films asiatiques : ‘Après la pluie’ de Takashi Koizumi, ‘A la verticale de l’été’ de Tran Anh Hung, entre autres… Ils m’ont appris l’économie. L’émotion, en très peu de mots. J’envie ça. Je tends vers ça. Et ça rejaillit sur ‘Les Garde-Fous’.
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Frédéric Bézian
Scénariste et illustrateur de BD françaisNé à Revel Né le 25 Mai 1960Plongé très tôt dans l'univers de la fiction, Frédéric Bézian commence par des interventions diverses sur des fanzines et notamment sur 'Djinn', une revue naïve publiée par Bayard Presse....
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