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INTERVIEW DE GILLES LEROY Vive Leroy !

Propos recueillis par Sophie Lebeuf pour Evene.fr, photos (c) Louis Monier - Novembre 2007 - Le 26/11/2007

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INTERVIEW DE GILLES LEROY

‘Alabama Song’, le dixième roman de Gilles Leroy a fait mouche dans les librairies avant de remporter le prix Goncourt. Entre fiction et réalité, l’auteur s’est glissé dans la peau de Zelda, belle du Sud et épouse du célèbre écrivain Scott Fitzgerald.

Quelques jours après sa victoire littéraire, Gilles Leroy nous reçoit avec le sourire. Malgré les interviews qui s’enchaînent et la fatigue de ce marathon médiatique, l’écrivain revient généreusement sur l’aventure d’’Alabama Song’. Sous sa plume, le couple glamour des Années folles revit et emporte avec passion le lecteur dans ses frasques, offrant à Zelda un premier rôle saisissant.

Vous le dites vous-même dans le prologue du roman, ‘Alabama Song’ n’est pas une biographie. Où se situe donc la limite entre la réalité et la fiction ?

Il n’y a pas de limite car je m’inspire de deux vies réelles, celles de Zelda Fitzgerald et son époux Scott. Je m’inspire de leurs vies comme dans d’autres romans on s’inspire de faits divers ou de personnages réels. La particularité ici, c’est qu’il s’agit de personnages célèbres. Mais la technique reste la même. C’est toujours la même transformation du réel en fiction. Personnellement, comme j’ai très peu d’imagination (rires), je me sers de choses que j’ai connues, de gens que j’ai rencontrés, parfois de ce que j’ai vécu moi-même. Ensuite, chaque écrivain a sa façon de transformer la réalité en fiction.

Pourquoi ce choix de parler à la première personne ?

Franchement, je crois que j’ai hésité dix minutes ! (rires) Je voulais raconter la vie de Zelda. Et sa vie est quand même très intense. Elle est extraordinaire, au sens “extra” ordinaire, qui sort vraiment du commun. Alors je me suis dit que je ne pouvais pas être dans la distance, ni dans la tiédeur. C’est quelqu’un qui a vécu de façon très extrême jusqu’au bout, même sa façon de mourir : elle va brûler vive dans les flammes de son hôpital psychiatrique. Elle a une vie qui plonge dans la tragédie après avoir commencé comme une légende dorée. Parce qu’au départ la vie de Zelda est un conte de fées, et devient en quelques années une descente aux enfers. Cette vie-là, je ne pouvais pas la raconter à la troisième personne. Alors j’avais le choix : soit je prenais la voix de Scott, soit je prenais celle de Zelda. C’est celle-ci qui m’a paru la plus intéressante d’un point de vue littéraire.

N’était-ce pas difficile de rentrer dans la peau d’une telle femme ?

Dans chaque livre, j’essaie de me poser un défi de forme. Parce que c’est ennuyeux si on ne pose pas de défis artistiques quand on écrit. La plus grande difficulté avec Zelda, ce n’était pas tellement de glisser dans la peau d’une femme, mais plutôt dans la psyché d’une femme. Le plus dur, c’était de faire vivre aux lecteurs ses moments de folie. Les moments où elle dérape.

Justement, quel était ce mal qui la rongeait ?

Je ne sais pas… Tous les psychiatres qui l’ont vue à l’époque, ont dit qu’elle était schizophrène. Mais il semblerait que les psychiatres américains qui ont réexaminé son cas dans les années 1980, 1990 disent qu’elle était sans doute maniacodépressive ou bipolaire. Si c’était le cas, elle a été traitée abusivement pour une schizophrénie dont elle ne souffrait pas. Ce qui me frappe dans son cas, c’est qu’elle a écrit un unique roman, ‘Accordez-moi cette valse’ quand elle était internée au début des années 1930. Elle l’a écrit en trois semaines. Et là, je mets au défi quiconque d’imaginer que c’est une cinglée qui a écrit ça. Ou surtout une schizophrène parce que la schizophrénie se prête très peu à écrire des romans. On peut peindre en étant schizophrène ou écrire des bribes de poésie je pense. Mais un roman demande d’être soi-même très construit…

Pensez-vous que Scott l’ait poussée dans cette folie ?

Je pense qu’on ne pousse personne vers la folie. Je pense qu’on porte ça en soi, dès l’enfance ou l’adolescence et que ça met plus ou moins de temps à éclater, à se révéler. C’est comme certains amis de Scott qui n’aimaient pas Zelda et qui disaient que c’était elle qui le poussait à boire. C’est stupide… Quand elle rencontre Scott, il est déjà complètement imbibé. Il a bu très tôt. Et je pense qu’elle n’a pas rendu Scott alcoolique, et lui ne l’a pas rendue folle, parce qu’ils avaient chacun en eux leurs propres failles. Bien avant de se rencontrer.

Sans Zelda, Scott aurait-il été l’écrivain qu’il fut ?

C’est difficile à dire, car ce qui saute aux yeux lorsqu’on lit Scott, ses romans comme ses nouvelles, c’est que tous ses personnages féminins sont des avatars de Zelda. Dans les premiers temps, ce sont des jeunes filles absolument séduisantes et charmantes et dans un second temps, dans ‘Tendre est la nuit’, elle devient une femme très problématique. Qu’est-ce qu’il aurait écrit sans elle, je ne sais pas. Peut-être autre chose ou alors a-t-il choisi Zelda pour qu’elle devienne l’héroïne de son oeuvre.

Un couple d’intérêt plus qu’un couple d’amour ?

C’est possible qu’il ait senti en elle une femme exceptionnellement étrange, mais aussi très douée. C’est sûr même ! Car elle était très douée. Zelda avait peu de culture, mais une grande intuition. Elle savait très bien juger de la qualité littéraire de Scott et de ses copains. Il a été complètement vampé par cette jeune fille. Et la question que je pose dans le livre, mais que je me pose aussi dans la vie, c’est “Qu’est-ce qui nous attire vers quelqu’un ?” C’est l’éternelle question.

Vous avez un début de réponse pour le couple Fitzgerald ?

Zelda exerce une séduction folle sur Scott et inversement. Mais Zelda ne cherche pas vraiment l’amour à travers Scott et les autres garçons. C’est une jeune femme qui cherche à s’échapper de son milieu très pesant. Elle appartient à l’aristocratie de l’Alabama. Sur le papier, ça semble joli, mais en réalité ça recouvre une grande austérité, un grand puritanisme. Elle rêve de paillettes, du firmament. Elle va l’obtenir avec Scott pendant au moins quelques années. Pour chuter ensuite d’encore plus haut. Ils étaient attirés l’un vers l’autre, mais pas pour des raisons habituelles. Je pense qu’ils se sont associés. C’est en ça qu’ils sont très modernes. C’est un partenariat Scott et Zelda ; pour le meilleur et pour le pire. C’est assez intéressant l’idée que l’on est attiré par quelqu’un pour des côtés physiques et romantiques, mais derrière tout ça, parce que chacun a un intérêt dans l’autre. Sinon, ça ne dure pas.

Comment est né votre engouement pour Zelda et les Fitzgerald ?

Par Scott bien sûr ! J’avais 20 ans. Je connaissais mal la littérature étrangère alors j’ai attaqué la littérature américaine et j’ai lu Scott très vite. Il m’a fasciné. Il y a un côté vie de rêve dans ses débuts avec son premier roman qui fait un carton. Il est célèbre dans le monde entier à seulement 20 ans. Donc quand on a soi-même cet âge-là et qu’on veut écrire, Scott apparaît comme une icône. Les années passant, j’ai compris qui était vraiment Scott : quelqu’un de profondément désespéré qui cachait des failles intimes épouvantables derrière le glamour, la vie de bohème et le luxe. Mon cheminement avec les Fitzgerald est en fait lié à ma propre évolution. D’abord ça a été une sorte d’illusion. Et puis j’ai compris que Scott n’était pas Gatsby et ça, peu de gens l’ont compris ! C’est un personnage réel bien plus complexe… fait de chair, d’émotions et parfois de choses pas géniales, comme tous les êtres humains. Je suis passé d’une vision idyllique à une réalité que j’essaie de décrire dans le roman.

D’où vient ce titre, ‘Alabama Song’ ?

C’est une jolie histoire. Je voulais le mot “Alabama” dans le titre car c’était le ciel de Zelda. C’était vraiment le lieu d’ancrage de ce livre et de sa vie. En plus dans son unique roman qui est autobiographique, Zelda se donne le prénom d’Alabama. Cela se fait souvent aux Etats-Unis de prendre le nom d’un Etat pour prénom, comme Tennessee Williams par exemple. Ensuite, je me suis souvenu de la chanson ‘Alabama Song’ chantée par les Doors puis par David Bowie. Une chanson un peu bluesy sortie d’un opéra de Bertolt Brecht datant des années 1930. Historiquement, elle colle parfaitement avec le livre. D’autant plus qu’il y est question d’alcool, de perdition… L’idée s’est donc imposée. Nous avons alors demandé sans y croire la permission à la fille de Brecht de reprendre le titre. Elle a voulu lire le roman puis elle a dit oui tout de suite. J’étais flatté et étonné car peu d’héritiers d’une oeuvre acceptent de céder un titre. C’est d’une grande élégance de sa part.

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