INTERVIEW DE GRIFFO Les Genèses d’un rêve
Propos recueillis par Mathieu Laviolette-Slanka pour Evene.fr - Novembre 2006 - Le 16/11/2006
‘Ellis’, la nouvelle série illustrée par Griffo, vient de sortir. En rupture graphique avec ses précédents dessins, le premier tome nous plonge au coeur d’un New York habité par nos plus beaux rêves… et nos pires cauchemars.
Avec un léger accent flamand et un air malicieux, Griffo nous explique comment un jeune dessinateur l’a sorti de sa retraite rêvée des Canaries. Cette série, l’air de rien, aborde des sujets aussi divers que l’immigration, l’espoir ou la mafia. Normal, pour un belge polyglotte, de toucher à tous les styles, à tous les thèmes. Des peintures à l’huile de son père aux menaces écologiques qui pèsent sur la Grosse Pomme, ce curieux de la vie nous retrace dans un café près de Beaubourg la genèse de cette nouvelle série qui promet de faire rêver.
Après la réalisation du ‘Petit Miracle’, vous avez voulu prendre une année sabbatique. Pourquoi ?
J’avais terminé les cycles de ‘Giacomo C’ et de ‘Vlad’. J’étais complètement libre, donc je me suis dit : c’est le moment de travailler tranquillement, de me balader avec mes chiens dans la montagne, c’était très romantique… et puis non. J’ai reçu plusieurs scénarios, dont quelques-uns très forts, mais avec des contenus que je connaissais déjà plus ou moins. Et puis il y a eu ce scénario de Sébastien Latour, que je trouvais très rafraîchissant. Il débute, mais il a des idées très originales qui m’ont plu tout de suite… Adieu mon année sabbatique !
Pourquoi ‘Ellis’ ?
Il y a trois éléments que nous avons dû expliquer dans ce premier tome ‘Lady Crown’. Ellis, tout d’abord : c’est une agence secrète de policiers constituée d’agents possédant des dons paranormaux. Les crimes et la matière qu’ils ont à combattre sont des rêves matérialisés. C’est comme de la petite délinquance, mais il y a aussi des rêves plus dangereux, les abominations, que l’on pourrait comparer à la mafia. Il faut aussi présenter Lady Crown, leur chef. On ne sait d’ailleurs pas très bien si elle est un rêve ou pas. Le héros, ensuite, Deep O’Neil. C’est le fils de l’agent Nine O’Neil, qui a été “flingué” par un cauchemar. Mais Nine n’est pas mort, et il rêve de son fils, un fils idéal. Antérieurement, Deep était aussi un policier, mais un peu voyou, frôlant l’illégalité. Pour finir, il faut expliquer la hiérarchie des différents rêves. Il y a des cauchemars, des rêves turbulents, des bons rêves, et puis des rêves criminels.
‘Ellis’ est aussi le nom d’une île de New York qui accueillait les immigrants au début du XXe siècle. Vous avez voulu évoquer ce sujet toujours sensible ?
Tout à fait ! Ellis est l’île de la statue de la Liberté, c’était la première chose que voyaient les immigrants dans le brouillard quand ils arrivaient. Tout commençait là-bas. Les gens n’immigraient pas par plaisir, ils fuyaient la pauvreté et cherchaient une vie meilleure. Ils venaient là avec leurs illusions mais aussi leurs peurs et leurs angoisses. Et toutes ces envies et ces peurs constituaient des rêves et des cauchemars. De là vient l’idée des rêves latents. Pendant ces cent cinquante années d’immigration, les rêves sont restés à New York, planant au-dessus de la ville et se concrétisant de temps en temps. Le travail des agents d’Ellis, c’est surveiller ces rêves pour les empêcher de sortir de la ville et de s’étendre au niveau de l’Amérique, voire de provoquer une véritable épidémie mondiale ! Par ailleurs, il existe un lien très fort, dramatique, entre Las Palmas, où j’habite, et New York. On a détecté une fissure dans l’île, qui est un gros volcan et qui risque, lors de la prochaine éruption, de couper l’île en deux. Si cette masse tombait dans l’océan, elle provoquerait un tsunami de plusieurs centaines de mètres de hauteur qui voyagerait à la vitesse de 700 km/h vers New York, rasant la ville. En parlant d’un cauchemar…
Parlons plus spécialement du graphisme. Les personnages que vous avez dessinés sont très caractérisés, par rapport à vos autres séries, pour quelles raisons ?
(c) Ed. Le LombardLa première histoire des quatre volumes explique un peu les choses. Mais par la suite il y aura un rythme plus rapide, inspiré des feuilletons américains. On a voulu utiliser les stéréotypes de ces séries-là.
Vous vous êtes inspiré de certaines personnes en particulier ?
C’est un amalgame. Sébastien Latour avait écrit que Lady Crown devait ressembler à la statue de la Liberté, inspirée elle-même de la mère du sculpteur : un peu austère. Celle-ci avait une caractéristique, un menton assez fort. Ce n’était pas une bonne idée de garder ce menton si l’on voulait garder une certaine élégance. J’ai cherché, puis j’ai trouvé le personnage. Elle se développe sous sa forme définitive dans le deuxième tome. Pour Sax, c’était Samuel L. Jackson. Mais finalement, je l’ai retransformé. Et pour Deep, c’est à partir de photos de mode, je le voulais très “fashion”. Peut-être que l’année prochaine il y aura une “mode Deep” ? (rires)
Une autre caractéristique de la série est l’utilisation de techniques informatiques...
N’importe quelle technique qui peut me servir pour mes dessins m’intéresse. J’ai fait l’académie des beaux-arts à Anvers, j’ai peint, j’ai fait des gravures, j’ai sculpté, et pour moi l’informatique n’est qu’un outil, comme un pinceau ou un crayon. Seulement c’est plus compliqué. J’ai une amie qui m’a un peu montré, et peu à peu je me suis rendu compte de toutes les possibilités. Un autre ami, Roberto Burgazzoli, à qui j’ai dit ce que je voulais, m’a aidé à réaliser ce que je n’arrivais pas à faire. En fait, c’est un peu un dessin à six mains !
Au sortir des Beaux-Arts, pourquoi vous êtes-vous orienté vers la BD ?
J’ai toujours dessiné, depuis mes six ou sept ans ! Finalement, quand j’ai eu quinze ans, j’avais pas mal de dessins, qui apparemment n’étaient pas trop mauvais… Et je suis entré à l’académie des beaux-arts d’Anvers ! Comme je suis belge, j’ai grandi avec la bande dessinée. Je me souviens que j’avais tous les bouquins de ‘Tintin’, de ‘Bob et Bobette’. J’analysais, je notais quelles étaient les bagnoles qui étaient dedans, les armes qu’ils utilisaient, toutes les particularités, j’avais des archives de tout ça. Et puis j’ai copié ‘Lucky Luke’. A dix-neuf ans, je suis devenu indépendant, j’ai fait mes propres histoires. En fait je ne sais pas d’où ça vient. Peut-être de mon père, qui dessinait. Mais lui faisait des copies méticuleuses des anciens maîtres… Quand je rentrais de l’école, il y avait toujours cette odeur de peinture à l’huile… C’est séduisant, il faudrait en faire un parfum… (rires, et puis plus sérieux) C’est quelque chose de très lié à la terre...
Vous avez à votre actif une grande diversité stylistique...
Ce n’est pas si compliqué que ça. Et puis c’est très élastique, un style. Pendant longtemps, les critiques n’ont pas supporté que le dessinateur explore un autre style que le sien. Le seul cas que je connaisse de ma génération est Moebius, qui avait plusieurs styles. Il osait. Je crois avoir lu dans une interview de lui qu’il regrettait que les dessinateurs n’expérimentent pas plus. Dans un magazine allemand, quelqu’un appréciait énormément que je sois capable d’adapter mon style à l’histoire que j’illustrais. La mentalité a donc évolué. De toute façon, je ne peux pas concevoir de ne garder qu’un seul style, ce serait ennuyeux.
A propos de changement, vous avez travaillé avec plusieurs grands noms de la BD. Sébastien Latour est un jeune auteur, comment s’est passée votre collaboration ?
Peut-être l’expérience compte-t-elle, mais pas l’âge, ou juste sur le plan technique. La technique, tout le monde peut l’apprendre, mais le talent de dire quelque chose, on l’a en soi, je crois. Si demain un gamin de douze ans vient me proposer un scénario, je vais y réfléchir à deux fois, mais… Et puis Sébastien Latour n’est pas aussi jeune que ça, il a trente-deux ans, c’est un homme qui a vécu.
Néanmoins, du fait de votre expérience, avez-vous agi sur le scénario ?
(c) Ed. Le LombardAu départ, le premier tome était prévu en quarante-six planches. Mais comme l’histoire était assez dense, il n’y avait plus beaucoup de place pour le dessin. J’ai demandé au Lombard de nous accorder plus de planches. De cette manière, j’ai un peu aéré l’histoire. Voilà un petit défaut de quelqu’un qui n’a pas beaucoup d’expérience.
Un scoop pour le tome 2 ?
Dans le deuxième tome, on explique qu’il y a pas mal d’aberrations enfermées dans une prison secrète. Il y a aussi un personnage très important pour les rêves, le Marchand de sable ! C’est lui qui va essayer de manipuler ces aberrations, avec son frère. Parce qu’il n’est pas seul ! Il y a le Marchand de sable blanc, et le Marchand de sable noir, un qui manipule les rêves, l’autre qui manipule les cauchemars. Il faut donc faire attention à ces deux-là ! L’un est déjà en prison, l’autre est libre. Ils vont essayer de libérer leurs forces et les cauchemars pour prendre le contrôle du monde. Vont-il y arriver ?
D’autres projets en cours ?
Bernard Yslaire met en place un projet très ambitieux : il veut expliquer toute la saga de ‘Sambre’ dès le début des temps. Il va reprendre ‘La Guerre des yeux’ du Néolithique jusqu’à l’heure actuelle, ce qui constituera une série de trente albums, illustrés par différents dessinateurs. Il m’avait proposé de m’occuper du XIXe siècle, mais je lui ai demandé si je ne pouvais pas faire le XVIIIe siècle. Maintenant j’attends le scénario. Mais ma femme n’est pas très heureuse que je ne prenne pas de vacances !
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