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Le Messie du peuple chauve
de Augustin Guilbert-Billetdoux
INTERVIEW D’HELENA MARIENSKE Nos amis les vieux
Propos recueillis par Emilie Valentin pour Evene.fr - Photographies (c) Marie Bruggeman - Octobre 2006 - Le 11/10/2006
Chez Héléna Marienské, ce ne sont pas les HLM, mais les maisons de retraite, qui brûlent. Car son premier roman, ‘Rhésus‘, raconte comment une poignée de vieillards et un bonobo aux mains baladeuses réclament le R.E.S.P.E.C.T. qui leur est dû à grands coups de déambulateur. C’est à se demander pourquoi ça n’est pas arrivé plus tôt.
C’est la première fois que ça nous arrive. On avait pourtant juré sur la bible Evene (un exemplaire collector du Guinness World Record 2006) de ne jamais au grand jamais nous comporter en groupie lors d’une interview. C’était la règle d’or. Nous voilà donc en route, l’air pénétré et la moue sceptique, à la rencontre d’Héléna Marienské. Objectif : ne rien laisser paraître de l’engouement que nous portons à son premier roman, ‘Rhésus’ (éditions P.O.L). Quelle ne fut pas notre surprise de nous retrouver, quelques secondes plus tard, récitant de mémoire des passages entiers du livre, parlant du singe-titre comme d’un camarade de chambrée et gloussant, la joue rose, à l’évocation des meilleurs moments des aventures de Céleste, Raphaëlle et Hector. Le masque était tombé. Tant pis, et tant mieux aussi, car le plus incorrect aurait sans doute été de s’adresser avec retenue à l’auteur du roman le plus surprenant, le plus insolent, le plus émouvant, attachant, engagé et militant, de cette rentrée littéraire. Aaaah.
Dans ‘Rhésus’, vous racontez la révolte des pensionnaires d’une maison de retraite, menés par un singe bonobo. Ça vient d’où une idée pareille ?
Tout est parti d’un fait divers que j’ai lu dans un quotidien. Il tenait en quelques lignes. Il s’agissait d’un singe, la vedette d’un cirque, qui s’était évadé. Déjà, c’était un singe intéressant. Cette démarche de fugitif m’a plu. Et surtout, il s’est réfugié dans une maison de retraite. La première réaction c’est de se dire : "Si je devais me réfugier quelque part, ça ne serait pas dans une maison de retraite." Mais c’est là qu’il se réfugie, et il est accueilli par des vieilles personnes qui le cajolent, qui lui donnent des bonbons, des bananes. Lui, en retour, leur donne tellement d’affection, que quand le directeur du cirque veut récupérer sa vedette, les vieillards refusent. Alors on a été obligé d’envoyer la police pour récupérer le singe. C’est ça que j’ai adoré, cette anarchie chez les vieillards, et l’apparition de policiers venus récupérer la bête. Ça se passait en Allemagne. Ensuite, mon imagination s’est emballée. Je suis partie de ce qui m’a semblé être une fable sociale potentielle. Dans une société où l’on est tellement préoccupé de notre jeunesse, de notre beauté, on veut nier l’âge et le fait que la vie est faite de différents âges, de l’enfance, de la maturité. Et on vit de plus en plus vieux ! On l’occulte. Je suis très frappée par ça. On occulte la fin de la vie qui est pourtant une étape importante. Une étape qui était autrefois entourée de respect. On refuse même de la représenter. Quand on représente des vieillards, ce sont des mamies liftées, superbes.
Oui, vous écrivez : "scintillantes sous leurs brushings".
On ne représente pas les vieux comme ils sont vraiment, c’est-à-dire dans un moment où leurs facultés motrices et psychiques s’érodent, mais où malgré tout, ils restent en vie. Et parfois ils sont placés en maison de retraite contre leur volonté. Et c’est terrible. Car à partir du moment où on entre dans ce genre d’institution on devient un corps. Un corps qu’on ne respecte pas toujours. J’ai enquêté sur tout ça, et il y a vraiment des choses qui sont proches de la barbarie. Vraiment. Donc je me suis dit, dans notre société, au moment du grand passage, qui sera là pour nous tenir la main ? Quel humain sera là pour nous ? Ce ne sera peut-être pas un humain. Ce sera un animal ? Un singe ? C’est ce relais du singe qui m’a inspirée.
Vous vous faites porte-parole, vous parlez même de la possibilité d’un "lobby vieux", à la fin du roman. On peut dire que vous prenez parti, même si la révolution que vous décrivez prend des proportions délirantes.
Délirantes, je ne sais pas. Il faut voir. Si vous prenez les gens qui ont l’âge de mes parents, qui donc étaient jeunes en 1968, est-ce que vous croyez vraiment qu’ils vont se laisser enfermer ? Ils ont l’habitude de la contestation, ils ont l’habitude de l’organisation politique. Est-ce qu’ils vont vraiment se laisser faire ? Bon, je ne suis pas sûre qu’ils sodomisent Jean-Pierre Foucault en direct !
Avant de le tuer ! C’est ce qui se passe dans ‘Rhésus’ !
Oui, mais ceux-là sont issus de la meilleure institution de Neuilly ! Ils sont terribles ! Enfin, en tout cas je me demande s’ils vont se laisser faire. Ce n’est pas sûr ! Moi, quand je serai âgée, est-ce que je vais me laisser attacher sur un lit quand j’aurai mal et que je crierai ? Est-ce que mes enfants, qui ont huit et treize ans, quand elles seront âgées, est-ce qu’elles se laisseront faire ? Je crois que toute situation d’oppression génère un mouvement, soit de mutinerie, soit carrément de révolution. Bon, évidemment, dans ‘Rhésus’, la révolution des vieux, elle est romanesque.
Elle est romanesque, mais elle est là. C’est là que vous sortez de la fiction, d’ailleurs. Surtout quand vous faites entrer en scène des personnages politiques.
Sinusy et la Cour du Pin sont des personnages du roman que j’ai empruntés au personnel politique français parce qu’ils forment un couple médiatique et romanesque extraordinaire. C’est une sorte de fascination / répulsion, un rapport d’amour vache, c’est très amusant de les voir faire. Pour un romancier, alors là, vraiment, il y a de quoi s’en donner à coeur joie. Et encore, j’ai censuré certains passages ! Parce que comme Sinusy, je le crains, va bientôt être président de la République, je me suis dit : "Faisons attention ! Restons en vie pour continuer à écrire des romans !" Je ne sais pas s’il est au courant de la scène où le bonobo l’embrasse sur la bouche et où il se retrouve avec les jambes flageolantes. Je ne sais pas comment il vivrait ça. J’aimerais bien qu’il le lise, en fait !
En tant qu’auteur, vous êtes un peu dissimulée derrière le mode de narration que vous avez choisi, avec dans chaque partie un personnage différent qui prend le flambeau de l’histoire.
Je crois que c’est une particularité du roman moderne que d’être polyphonique, d’être ouvert à plusieurs voix. Varier les points de vue, ça permet de varier les perspectives, mais aussi les styles. Je trouve amusant d’explorer tout ce qu’un style peut receler. Et ça permet des ruptures de vraisemblance. C’est-à-dire que dans les romans à plusieurs voix, généralement, le même fait est présenté sous des angles différents, mais toujours au même moment de l’histoire. Tandis que là, on a un fil chronologique, on avance, de manière à peu près suivie. Mais il y a des ruptures : le lecteur est obligé de se demander ce qui est vrai. Par exemple, quand on lit le chapitre dans lequel Ludovic est le narrateur, on est obligé de remettre en question ce qu’ont dit les autres narrateurs avant lui. Ce n’était peut-être que le délire de Raphaëlle et Céleste !
C’est un peu déroutant, ces changements de style, parce qu’on croit savoir comment vous écrivez, et puis ça change de narrateur, et on a le sentiment que non seulement ce n’est plus la même personne qui raconte, mais qu’en plus, ce n’est pas la même personne qui écrit…
En fait, je n’ai pas souhaité unifier les tons. Witold n’a aucune raison de parler comme un académicien ou un aide-soignant. En revanche, dans le dernier chapitre, qui s’intitule ‘D’après moi’, c’est ma voix "non narrative" qui s’exprime. Il ne s’agit plus de rajouter une version à l’histoire de ‘Rhésus’, ni de proposer une visée unificatrice qui risquerait de clore la lecture. Je préfère que le lecteur se fasse son idée, qu’il décide ce qui se passe en réalité. Au début de la dernière partie, quand je dis : "Ce faisant, je me déplie", cela veut dire que je suis un peu pliée dans chacun de mes personnages, quelque part.
C’est donc votre avis sur la société que vous développez à travers les différents personnages ? Le monde que vous décrivez est fou !
Est-ce que c’est le roman qui est fou ou la réalité qui est folle ? Quand on voit le sort réservé aux vieillards, quand on voit ce qui se passe dans les émissions de téléréalité, et quand on voit à quel point les gens adhèrent à ce genre de représentations, à l’humiliation des êtres, rendus hystériques par ce média qu’est la télé, qu’est-ce qui est délirant ? Un livre qui en témoigne où la réalité qui l’inspire ?
Oui, si le style de ‘Rhésus’ est délirant, le propos, lui, est sérieux.
En fait, à partir d’un sujet qui est absolument terrible - notre mort et l’abandon qui va la précéder - je voulais arriver à imaginer que des gens résistent, vivent jusqu’au bout et s’amusent ! C’est peut-être un effet de résilience, au sens où il y a des gens qui, dans des situations calamiteuses devraient normalement perdre la raison ou renoncer à vivre, et décident malgré tout de continuer. Souvent ce sont des gens qui ont rencontré à un moment de leur existence quelqu’un qui leur a donné de l’affection. Rhésus, ce bonobo qui donne de l’amour, de la tendresse - et plus !- à ces personnes âgées, pourrait jouer ce rôle. Le bonobo, c’est le singe qui ressemble le plus à l’homme, et dans la société bonobo, on règle tous les conflits par l’empathie et l’érotisme. La société n’est pas régulée par des mâles dominants, comme chez les chimpanzés. Que serait notre société dans laquelle le modèle bonobo aurait primé sur le modèle chimpanzé ?
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09/02/2012 10h18 Un petit bijoux! Amusant, intriguant, éclairé. Quel style! Entièrement sous le charme.
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