INTERVIEW DE IRVINE WELSH Aux fourneaux et au turbin
Propos recueillis par Thomas Flamerion pour Evene.fr, photos (c) Sébastien Dolidon - Janvier 2008 - Le 07/01/2008
Double actualité pour l’écrivain écossais Irvine Welsh. Le père du mythique ‘Trainspotting’ est de retour dans les librairies hexagonales avec une suite attendue, ‘Porno’, et de truculentes ‘Recettes intimes de grands chefs’. Vous avez l’eau à la bouche ? Ca tombe bien, il passe à table.
En 1996, l’adaptation au cinéma de ‘Trainspotting’ par Danny Boyle propulse Irvine Welsh et son éponyme premier roman au rang d’icônes de toute une génération. ‘Porno’, ou les aventures 10 ans après de Sick boy et ses potes dans l’industrie du X, débarque au Diable Vauvert, accompagné de ‘Recettes intimes de grands chefs’, un roman néogothique sur une rivalité aliénante. Deux fois plus de chance d’infiltrer l’univers dur et déjanté d’un écrivain très fréquentable...
L’écriture de ‘Porno’ a-t-elle été motivée par le succès de ‘Trainspotting’ ou plus par l’attachement à ses personnages ?
Je n’avais pas réellement l’intention d’écrire une suite. Mais je me suis aperçu, en rédigeant le premier brouillon de ‘Porno’, que le personnage principal n’était autre que Sick boy, le paumé de ‘Trainspotting’. Ce second volume est donc véritablement né des personnages. J’ai réalisé en écrivant que je revenais vers eux, alors qu’au départ, je voulais seulement raconter l’histoire d’un groupe d’individus qui a le projet de réaliser un film porno. En introduisant les héros de ‘Trainspotting’ dans le scénario, j’ai dû intégrer leurs parcours depuis leurs premières aventures, doublant au passage les ressorts de l’intrigue.
Quelles sont les nouvelles conjonctures sociales qui différencient ‘Trainspotting’ de ‘Porno’ ?
‘Trainspotting’ traitait principalement de l’exclusion et de l’inaptitude à la vie dans la société dite normale sous l’aire Thatcher. L’action de ‘Porno’ se déroule sous le gouvernement de Tony Blair. Le roman aborde également le parcours de personnes qui se sentent hors norme, mais pas nécessairement parce qu’ils sont exclus. Ils se construisent sous la contrainte, ils doivent s’intégrer. En terme d’évolution de la société britannique, c’est là que réside la différence : avant elle vous rejetait, maintenant elle vous construit de force. De rebelles dans ‘Trainspotting’, mes personnages sont devenus des acteurs de la vie sociale, même si c’est dans l’industrie transgressive de la pornographie... Dans notre société consumériste, dominée par l’économie de marché, il n’y a plus vraiment de programmes sociaux. Les problèmes de la pauvreté ou du chômage sont toujours d’actualité, mais les partis politiques, quels qu’ils soient, semblent d’accord sur un consensus au niveau des taxes et des dépenses qui bloque la situation. L’idée de ce statu quo de la politique sociale est aujourd’hui communément intégrée.
La drogue est un élément récurrent dans vos romans, comme chez William Burroughs...
Chez Burroughs, la prise de drogue s’apparente à une expérience transcendantale, hédoniste, existentialiste. Il venait d’une famille aisée, appartenait lui-même à une classe moyenne confortable. La drogue permettait d’exprimer une différence, un désaccord avec la société en général. Dans ‘Trainspotting’, elle correspond plus à un contexte social. Il s’agit de défavorisés d’Edimbourg qui ont adopté cette culture de la drogue parce qu’ils n’avaient pas d’autre choix. Ils ignoraient les conséquences, si bien que quand l’héroïne a fait son apparition, ils l’ont consommée comme du speed. Ils ne faisaient pas le lien avec des maladies comme le SIDA. Dans mes romans, la drogue relève d’une réalité plus que d’une expérience.

Vos romans sont souvent considérés comme subversifs. Pensez-vous qu’il faille choquer pour marquer le public ?
Il faut d’abord se faire réagir soi-même avant d’attendre une réaction du public. Ce qui importe vraiment, ce sont les personnages et le scénario. Choquer pour le plaisir n’a pas d’intérêt parce que cela ne peut fonctionner. Ce qui peut être subversif, c’est la trajectoire des personnages et la manière dont ils interagissent. De ces rencontres naissent des événements parfois choquants. Je ne pense pas vraiment à l’impact sur les lecteurs lorsque j’écris.
Vous avez cependant un statut d’écrivain atypique dans le milieu littéraire britannique...
Quand on écrit, il faut parvenir à mettre de côté la manière dont les gens vous perçoivent, et se concentrer sur son travail. Mais ça n’est pas forcément évident, parce que la confusion entre l’oeuvre et son auteur se crée facilement. Les gens pensent vous connaître parce qu’ils lisent vos livres. Ils font de la psychanalyse à partir du texte, mais pour l’expérience que j’ai des écrivains, si certains ressemblent à leurs histoires, d’autres sont très différents. Il faut rester prudent, maintenir la distance entre soi, son oeuvre et l’image que les gens ont de vous.
Vos personnages sont assez caricaturaux. Ne craignez-vous pas de donner une image réductrice de la marginalité ?
Je crois qu’ils sont plus des archétypes que des stéréotypes. S’ils avaient été des stéréotypes, ‘Trainspotting’ n’aurait sûrement pas marché de cette façon. Chacun peut reconnaître des traits de caractère chez mes personnages. Je les compose à partir de ce que j’observe, de ce que j’entends. Certains auteurs écrivent sur ce genre de vies difficiles dans des contextes hostiles, mais ils créent de gentils héros. Je pense qu’il est plus offensant d’en faire des bons sauvages que de les montrer comme ils sont, avec leurs failles.
L’univers que vous créez dans vos romans est-il finalement plus fictif ou réel ?
C’est assez compliqué, parce qu’on ne se connaît pas vraiment soi-même. L’écriture est un travail où le subconscient est à l’oeuvre. Ecrire, c’est convoquer des éléments imaginaires et vécus. Il est difficile de faire la genèse de chaque roman, cependant, à l’évidence, ‘Trainspotting’ ou ‘Glue’ sont des romans plus personnels que ‘Une ordure’ ou ‘Recettes intimes de grands chefs’. Mais il y a toujours dans ce que j’écris une part de moi, une part d’invention et une part de réalité.
‘Recettes intimes de grands chefs’, justement, aborde la relation ambiguë et surnaturelle entre deux inspecteurs de l’hygiène. D’où vient l’idée de cette fable ?
J’ai d’abord pensé écrire un livre sur la rivalité et l’obsession qui peut exister entre deux êtres. Puis j’avais cette image d’un personnage qui se désintègre, qui devient sale, glauque et qui va dans les cuisines recommander de nettoyer... Cela m’amusait. Ensuite, faire du père absent de Skinner - l’autre inspecteur de l’hygiène - un cuisinier permettait une infinité de destins possibles : du vendeur de steaks du coin de la rue au chef cinq étoiles.
Mais n’est-ce pas plus l’aliénation que la rivalité qui domine les rapports des personnages ?
‘Recettes intimes de grands chefs’ est un roman sur les conséquences de l’obsession, lorsque l’on se concentre plus sur la vie d’un autre que sur la sienne. L’observation excessive de l’autre et le fait d’envier chez lui des traits ou de vouloir les lui ôter provoque d’importants dégâts. De tels rapports peuvent exister entre deux personnes, mais aussi entre deux états. Le phénomène peut être extrapolé. Cela relève en effet d’une obsession aliénante.
Quelles sont les lectures qui nourrissent l’imaginaire de Irvine Welsh ?
Je lis de tout, de la fiction - des classiques au pulp -, mais aussi de nombreux essais. Mais ce ne sont pas toujours les ouvrages que j’aime qui m’inspirent. On peut au contraire s’inscrire contre ce que l’on n’aime pas. Pour ‘Recettes intimes de grands chefs’, j’ai décidé de faciliter la tâche aux critiques en incluant des références explicites à la ‘Confession du pêcheur justifié’ de James Hogg, au ‘Portrait de Dorian Gray’ de Oscar Wilde et à ‘L’Etrange cas du Docteur Jekyll et Mister Hyde’ de Stevenson. Il y a aussi le personnage de la sorcière, qui fait référence à Shakespeare, mais beaucoup passent à côté...
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