INTERVIEW JAMES FREY Prophète en son pays
Propos recueillis par Alexis Brocas - Le 11/07/2011
La célèbre journaliste Oprah Winfrey avait fait pleurer les États-Unis en invitant James Frey qui, dans son premier livre, évoquait son addiction à la drogue et ses années de prison. Scandale, le romancier a menti sur son sort ou fait œuvre de…romancier. Œuvre qu'il poursuit avec 'Le dernier testament de Ben Zion Avrohom' (Flammarion) ou le retour du messie dans le New-York d'aujourd'hui raconté par de bien curieux évangélistes. God bless America !
Aime-t-il la controverse à ce point-là ? Si James Frey voulait choquer l'Amérique puritaine, il ne s'y serait pas pris autrement. Son nouveau roman, 'Le dernier testament de Ben Zion Avrohom' qui paraît en France le 24 août, raconte rien moins que le retour du Messie dans l'Amérique d'aujourd'hui. Dénommé Ben Jones, ce Jésus sait tout, prône l'amour libre, la jouissance libre, le démantèlement des religions existantes et révère un Dieu indifférent et inconnaissable. Une provocation ? On pourrait le penser si le texte n'était pas si joliment, si poétiquement écrit, et si intelligemment construit : comme dans le Nouveau Testament, les Évangélistes dont Ben Jones a changé la vie s'y succèdent pour livrer leurs témoignages. Et quels évangélistes ! Une prostituée accro au crack, un chef de chantier, un agent du FBI, un clochard vivant dans les souterrains du métro, une femme obèse qui n'a jamais connu l'amour, un homo honteux… Chacun, avec sa voix différente, témoigne d'une même parole déiste, quasi-anarchiste, et apocalyptique. Le monde moderne croule déjà, assure Ben Jones, et vous ne le voyez pas. James Frey, lui, a déjà connu l'effondrement personnel après la publication son premier roman, 'En mille morceaux', qu'il avait fait passer pour la confession de ses déboires toxicomanes afin de séduire les éditeurs. Démasqué, il fut cloué au pilori. Depuis, apparemment, plus rien ne fait peur à ce géant barbu qu'Evene a rencontré au cours d'une de ses visites à Paris.
Le dernier testament de Ben Zion Avrohom, James FreyVotre messie, Ben Jones, apparaît à la fois proche de Jésus et très loin des églises humaines. Vouliez-vous montrer le hiatus entre le message divin et ce que l'homme en a fait ?
Mon messie est anti-religieux, c'est exact. Mais je ne crois pas avoir pensé les choses ainsi. Je me suis juste demandé : si le Messie revenait, comment considérerait-il les religions avec tous leurs interdits, leurs obligations ? Ne verrait-il pas comment ces religions ont été institutionnalisées pour dominer les gens par la crainte ? Une sorte de management par la peur. Le Messie, à mon sens, n'adopterait pas nos pratiques religieuses et il ne pourrait pas y croire.
Votre Messie assure que la Bible n'a rien de sacré, et y voit un livre comme les autres. Mais en même temps, il remplit exactement, par sa naissance, les conditions citées dans la Bible. N'y a-t-il pas là une contradiction ?
Pour être le Messie, vous devez remplir les conditions qui sont précisées dans la Bible. Et en même temps, oui, je pense que la bible est un livre comme les autres. Vous savez, quand j'écris et quand je vois surgir une contradiction, je ne me sens pas responsable. C'est au lecteur de décider s'il s'agit d'une contradiction ou pas…
Si la Bible est un livre ordinaire, on peut en étudier les techniques narratives, et se les accaparer. Ce que vous avez fait ?
Exactement. Dès le départ, c'était le but. J'ai étudié le chapitrage de la Bible, la façon de rapporter les faits, les voix différentes des évangélistes. J'ai été particulièrement attentif aux miracles de Jésus pour écrire ceux accomplis par Ben Jones. Le but était de suivre, et de subvertir ces schémas narratifs. J'ai par ailleurs placé de très nombreuses références religieuses, certaines évidentes, d'autres bien cachées.
Quand on connaît vos précédents ouvrages, on est surpris par l'extrême bonté du personnage principal. Depuis Gide, en France, on croit encore qu'on ne peut faire de la bonne littérature avec de bons sentiments…
La bonté m'intéresse, c'est quelque chose auquel je pense souvent, sur lequel j'écris souvent. Ce monde ne compte que peu d'éléments pouvant mener à la rédemption. Cette pure bonté en est un. L'amour en est un autre.
James Frey, © Circe Hamilton / Camera press / Gamma raphoAu fond, écrire 'Le dernier testament', n'est-ce pas l'ultime fantasme pour un auteur ?
Oui, c'est le projet le plus grand, le plus ambitieux auquel je me sois jamais attelé. Il n'y a pas d'histoire plus importante que celle du messie. Réussir à écrire, avec 13 voix différentes, l'histoire de ce Messie, était un défi. Cela représentait beaucoup de travail, et un peu d'inspiration. Et non, Dieu ne m'a pas soufflé le contenu du livre.
Justement, croyez-vous en Dieu ?
Certains jours, il se pourrait que je croie en Dieu. Mais par Dieu, je n'entends pas la créature patriarcale promue par la religion, qui justifie l'exclusion des uns et des autres. Si Dieu existe, il n'est pas celui que nous imaginons. Il est quelque chose au-delà de notre pensée. Ben Jones, lui, est son messie, un messie en lequel je pourrais croire, et que je pourrais suivre.
Votre Messie voit, partout dans le monde moderne, les signes d'une apocalypse imminente. Les distinguez-vous aussi ?
Bien sûr que oui. Notre économie s'effondre, notre environnement se détruit….
Peut-être, mais au Moyen Âge aussi, les gens ont eu l'impression que le monde s'effondrait. Et pourtant nous sommes toujours là…
Certes mais à l'époque, l'arme nucléaire n'entrait pas dans l'équation !
Votre 'Dernier Testament' cherche à submerger d'émotions son lecteur. Éprouviez-vous ces émotions au moment de la rédaction ?
Je cherche bien à submerger mon lecteur d'émotions, et s'il pleure, c'est réussi. Quant à moi, lorsque j'écris, je ressens bien quelque chose, mais il ne s'agit pas d'un état de transe ou de fièvre. Au contraire, c'est un processus laborieux, lent, qui se déroule dans le calme. Oui, dans un grand calme.
Mille morceaux, James FreyAprès l'affaire provoquée par 'Mille morceaux', votre précédent roman, vous vous exposez de nouveau à la polémique. Est-ce pour cela qu'aux États-Unis, vous avez choisi de faire publier votre roman par un éditeur d'art lié à une galerie, et non par une maison d'édition traditionnelle ? Et cette liste de remerciements à des personnages fictifs qui conclue l'ouvrage, n'est-ce pas une autre provocation ?
Comme vous le savez, j'ai eu quelques problèmes avec le classement de mes livres en fiction ou en essai. Or, pour moi, ce sont juste des livres et peu importe. Quant au choix de la maison d'édition, si vous publiez dans le circuit traditionnel, vous devez suivre leurs règles. Notamment pour le classement de l'ouvrage. Et même pour la couverture : je n'aurais pas pu avoir cette couverture blanche, on m'aurait collé des dessins fluos dessus pour attirer le chaland. De même, bien entendu, jamais on ne m'aurait laissé entretenir l'ambiguïté en remerciant des personnages fictifs. Enfin, publier par cette galerie d'art me permettait d'éviter la controverse. Il s'agit d'une publication à tirage limité à 14 000 exemplaires, qui a été très vite épuisée. Il n'y aura pas d'autodafé, ni de scandale : les gens ne pourront brûler un livre qu'ils ne pourront obtenir.
'Le dernier testament de Ben Zion Avrohom', James Frey, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Michel Marny, éditions Flammarion, 384 p., 23 €.
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James Frey
Ecrivain américainNé à Cleveland, Ohio Né le 12 Septembre 1969Convaincu que la frontière entre la fiction et la réalité est instable et mouvante, James Frey ne cesse de brouiller les pistes, au risque de déplaire... Propulsé sur le devant de la scène...
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30/05/2012 06h14 Moi qui n'aime pas lire , j'ai du lire ce livre dans le cadre du cours de français en 4e année secondaire . J'avais le choix...
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