INTERVIEW DE JASON Ce doux sage venu du Nord
Propos recueillis par Mathieu Laviolette-Slanka pour Evene.fr - Janvier 2007 - Le 29/01/2007
L’auteur du très spécial ‘J’ai tué Adolf Hitler’ est venu défendre son album, sélectionné pour le 34e Festival international de la bande dessinée d’Angoulême. Mais qui se cache réellement derrière le visage atone de ses héros ? En 2008, Jason est encore dans la sélection officielle, cette fois pour l’album ‘Le Dernier Mousquetaire’.
Avec ses airs de géant blond, Jason en impose par sa force tranquille et une bonhomie que le brouhaha du Festival, les allers et venues incessants des journalistes et la fatigue de ces premiers jours de dédicaces intensives n’entameront pas d’un pouce. L’idée nous avait bien traversés de réaliser l’interview en norvégien et puis finalement, non, ce sera l’anglais qui l’emportera. Et dire que Jason vit depuis deux ans à Montpellier...
Partons des origines : pourquoi ce pseudonyme de Jason ?
Ce sont mes initiales, tout simplement (son nom complet est John Ame Saeteroy, ndlr). Et j’ai rajouté “-on” à la fin. C’était à l’adolescence - ce qui fait un sacré bout de temps - et maintenant je suis complètement associé à ce surnom. Il n’a d’ailleurs aucun rapport avec le Jason des Argonautes, ni avec les héros de film d’horreur comme Freddy, Jason...
Et en ce qui concerne votre dessin, quelles sont vos sources d’inspiration ?
Pour la plus grande partie, ‘Tintin’. Mais pas mal de films aussi, comme ceux de l’Américain Jim Jarmusch, le Finlandais Aki Kaurismaki... En gros, des réalisateurs et des auteurs plutôt tournés vers une approche minimaliste de leur art.
Pourquoi spécialement Tintin ?
Hergé est un auteur très important, vraiment. La première bande dessinée que j’ai faite, je l’ai réalisée à 12 ans, après avoir lu ’Les Cigares du pharaon’. Ce dessin très clair m’a inspiré et est devenu une référence importante dans mon travail. J’aimais bien aussi ‘Spirou’, ‘Gaston’, mais pas autant que ‘Tintin’... Et puis je n’y trouvais pas autant de plaisir. Quand on regarde les dessins d’Hergé, on croit que c’est facile à faire, alors que Franquin pas du tout. C’est comme ‘Astérix’, que j’aimais beaucoup, mais qui me semblait vraiment complexe.
Nous sommes au coeur du Salon des éditeurs. Quel est votre sentiment par rapport au Festival d’Angoulême ?
C’est la septième fois que je viens. La première fois c’était vraiment excitant - parce que c’était la première fois, et aussi parce qu’il y avait des expositions gigantesques. Maintenant, quand je viens, c’est pour le boulot et c’est beaucoup moins marrant... Presque ennuyeux. (rires)
Oui, mais cette fois, vous venez défendre un album qui a été officiellement sélectionné. Vous en êtes fier ?
Oui. Mais pas seulement. C’est aussi une question pratique : une nomination permet de tenir le public au courant des parutions. Il y a tellement de bandes dessinées qui sortent chaque semaine...
Ca existe un événement comparable en Norvège ?
Euh... On a bien un festival de bande dessinée, mais il est moins intéressant qu’Angoulême, et plus commercial.
Pourquoi, ici ce n’est pas commercial ?
Si, bien sûr, mais ici c’est plein d’expositions, et les auteurs viennent de toutes les régions du monde. Il y a un véritable public, une super ambiance, les gens viennent de loin pour se rencontrer... C’est très professionnel, et bon enfant.
Et comment se porte la bande dessinée en Norvège ?
Oh, il n’y pas tellement de bandes dessinées là-bas. Il ne faut pas oublier qu’il y a seulement quatre millions d’habitants en Norvège. Alors la bande dessinée se résume à des strips très courts dans des journaux. C’est rare de tomber sur des albums comme on en trouve ici. Par ailleurs, les Norvégiens se tournent plutôt vers des comics comme ‘Batman’, ‘Spiderman’, ce genre de choses. Quant aux mangas, il y en a vraiment très peu. Ca débute, on en est encore à ‘Dragon Ball’...
Dans ‘J’ai tué Adolf Hitler’, qui fait partie de la sélection officielle, vous évoquez une période sensible de l’histoire, pourquoi ce choix ? C’était important pour vous ?
Tout d’abord parce que Hitler est un personnage facile à dessiner. Une moustache, une mèche, et c’est bon, tout le monde comprend. Ensuite, j’avais tout simplement envie de raconter une histoire avec une machine à remonter le temps. En fait, Hitler reste un prétexte. L’histoire de ’J’ai tué Adolf Hitler’ est plus exactement centrée sur la relation entretenue par les deux personnages principaux, le tueur et sa copine.
… qui sont représentés, comme tous vos personnages, sous les traits d’animaux domestiques. Pourquoi un tel choix ?
J’aime bien les personnages animaliers parce que chacun peut s’identifier à eux ; c’est pour ça que des bandes dessinées comme ‘Mickey Mouse’ sont devenues aussi populaires dans le monde entier. Les chats, les chiens, les lapins sont les animaux les plus communs... Tu peux les trouver partout, et donc t’identifier à eux. Je ne pourrais pas imaginer des personnages éléphants, sauf si mon histoire se passait en Afrique, par exemple. J’ai vu que des jeunes auteurs ont gardé cette idée du monde animalier ; on en a parlé avec Lewis Trondheim, et ce qu’il m’a dit m’a conforté dans ce choix.
Pourtant, vous avez un style bien particulier. On peut avoir l’impression que, dans l’ensemble, votre travail reste toujours triste et un peu noir. Par exemple, vos personnages n’ont pas de pupilles, ce qui leur donne un côté “mort-vivant”. Même quand l’héroïne se masturbe, elle ne montre rien...
Je tente de privilégier la pureté du trait. En plus, je trouve que l’émotion ne doit pas résider dans le dessin, mais dans les relations qu’entretiennent les personnages entre eux. Ce serait trop simple d’exhiber les émotions dès le dessin. C’est au lecteur d’aller les chercher.
Est-ce une manière de transmettre un point de vue plus général sur l’humanité ?
On a fait beaucoup d’erreurs. Regardez le réchauffement climatique... Tout cela fait que je n’ai plus vraiment confiance en l’humanité. Elle me rend pessimiste. Néanmoins, mes dessins ne sont pas tous noirs. Par certains aspects ils sont même optimistes ! Je fais aussi des happy ends ! Même si mes personnages ne gesticulent pas dans tous les sens, cela reste une sorte de happy end. Une ambiance douce-amère.
Pensez-vous que la bande dessinée puisse avoir une action politique ?
Peut-être, mais ce n’est pas ce qui est important ; en tout cas ce n’est pas ce qui m’intéresse. Si ça l’est, chez moi ce n’est pas intentionnel. Moi, j’essaye avant tout d’être divertissant. Je ne cherche surtout pas à faire passer un message, à prêcher pour telle ou telle chapelle. C’est à chaque lecteur de se faire son propre avis, et de lire dans mes albums ce qu’il a envie de lire.
Et quant à vous, quel serait votre pronostic pour le vainqueur de cette édition 2007 ?
Je n’ai pas lu toute la sélection mais je voterais pour ‘Black Hole’ de Charles Burns. C’est un univers qui me correspond bien... et puis c’est un excellent album.
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