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INTERVIEW DE JEAN HATZFELD L’impasse

Propos recueillis par Pierre Michel pour Evene.fr - Octobre 2007 - Le 02/10/2007

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INTERVIEW DE JEAN HATZFELD

Après, ‘Dans le nu de la vie’ et ‘Une saison de machettes’, deux livres sur le Rwanda, Jean Hatzfeld revient avec ‘La Stratégie des antilopes’ qui aborde les conditions d’une réconciliation nationale. Récompensé par le prix Médicis 2007, ce recueil relève toutes les ambiguïtés et difficultés de la cohabitation forcée entre Hutus et Tutsis.

Ancien journaliste à Libération, Jean Hatzfeld a abandonné les salles de rédaction lors de sa découverte du génocide rwandais. Depuis, ce “journaliste-écrivain” ne cesse de s’interroger et de trouver un sens à cette catastrophe humanitaire. Il écoute et fait parler victimes et bourreaux dans ‘La Stratégie des antilopes’.

Une des questions qui semble se poser aujourd’hui dans la problématique de la réconciliation au Rwanda est celle de la mémoire. Au-delà des massacres, cette ultime dépossession est-elle un véritable obstacle à un nouveau vivre ensemble ?

Il y a certes un problème de mémoire mais ça n’est pas le noeud du problème. Les rescapés ont vu leur personnalité et leur mémoire se transformer. A un moment donné, ils ont été “animalisés”. Ils ont arrêté de se souvenir. Comme le dit une des rescapées, Angélique : “Certains souvenirs sont polis comme le verre alors que d’autres sont jetés dans l’oubli.” La mémoire trie les souvenirs d’une manière qui n’est pas objective. Paradoxalement, les tueurs ont, eux, une mémoire intacte. Ils ne sont que peu marqués et ne gardent pas de stigmates de ce qu’ils ont fait. Mais si leur mémoire ne leur joue aucun tour, ils s’en méfient dans la mesure où elle peut leur attirer des ennuis. Le souvenir, c’est de la parole. Ils se souviennent, ne parlent que de cela mais ne peuvent le faire qu’entre eux. C’est la complexité des rescapés : ils ne supportent pas le mensonge, le silence de la part des tueurs, mais ne supportent pas non plus la vérité car cela leur rappelle qu’ils ont été affaiblis et animalisés. Au fond le problème, c’est celui de l’humiliation davantage que celui de la mémoire, même si c’est aussi un vrai souci.

Vous citez Charlotte Delbo qui, dans un poème sur l’holocauste, dit : ”Sortir de l’histoire pour rentrer dans la vie, essayez et vous verrez.” Sur ce sujet, est-ce que la seule perspective que peut espérer le Rwanda, c’est d’attendre comme le dit une Tutsi, ”la disparition de tous les rescapés” ?

Le poème de Charlotte Delbo est d’une incroyable beauté et d’une grande lucidité. Il n’y a presque plus rien à dire après cela. Effectivement, les rescapés du génocide pensent tous que sortir de l’histoire est impossible. Au mieux, cela peut être une question de génération, mais on ne sait pas combien devront passer. Personne ne peut présumer de l’héritage que va être celui des enfants, au niveau de la mémoire, des sentiments, des secrets de famille. Concernant l’Allemagne, c’était encore un autre souci car il y a une partie de la société qui était restée neutre. L’après n’est donc pas le même. Ce qui est sûr, c’est que ce que l’on voit et vit aujourd’hui est de l’ordre du vertige…

D’autant plus que certains Hutus évoquent le génocide comme une sorte d’épreuve. Un ancien tueur dit notamment en être sorti “revigoré”...

C’est tout à fait surprenant ! Quand on discute avec les génocidaires, certains expriment des regrets, essentiellement des regrets pour eux-mêmes, comme d’avoir passé des années en prison, mais ils n’éprouvent aucun remords. Ils arrivent, par des phénomènes psychiques étonnants, à diluer leur responsabilité dans une espèce de culpabilité, de faute collective dont ils ne sont pas responsables. Le procès Eichmann, pour les tueurs nazis, illustre cela parfaitement. Ils ne font aucun cauchemar et l’absence de remords est vraiment extraordinaire. Ils vont même jusqu’à se victimiser. Je donne l’exemple de Pancrace qui dit à un moment ”Je suis un homme meilleur : j’étais un mauvais croyant, je suis devenu un bon croyant, j’étais un mauvais garçon, je suis maintenant un bon garçon”, et c’est vraiment d’une candeur obscène. C’est d’ailleurs très distinctif d’un tueur de génocide : un tueur de guerre est toujours marqué par la peur, la rage ou la haine et il en porte les stigmates. Le tueur de génocide, lui, éprouve des regrets mais aucun remords.

Les génocidaires, que ce soit dans le film de Claude Lanzmann ou dans votre livre, parlent de la structure dans laquelle ils étaient impliqués, mais jamais d’eux-mêmes…

Dans ‘Une saison de machettes’, ils ont parlé parce qu’ils étaient dans une situation exceptionnelle - derrière des murs - et pensaient l’être à vie. Mais lorsqu’ils sont sortis, ils ont cessé de parler. C’est une manière de survivre, s’ils y pensaient ils deviendraient fous. Le négationnisme est une condition vitale de leur vie future.

Cette libération précoce, est-elle due à une impossibilité de se passer des Hutus ou est-ce réellement une volonté de refaire cohabiter tout le monde ?

Un de mes personnages dit : ”On ne peut pas imaginer une justice humaine face à un événement inhumain.” Au lendemain d’un génocide, la justice est complètement impuissante, inenvisageable pour des raisons pratiques notamment, parce que l’appareil judiciaire vole en éclats. L’obstacle demeure insurmontable car les gens à juger sont trop nombreux, parce que tout le monde a participé d’une manière ou d’une autre au génocide. L’Etat rwandais a donc décidé d’être pragmatique et de rendre une justice symbolique. Cette justice peut paraître cynique mais je ne suis pas sûr que l’on puisse en inventer une autre. La réconciliation, c’est le partage équitable de la confiance. La politique de réconciliation, c’est le partage équitable de la méfiance. ”Si les lèvres pouvaient murmurer ce que pense le coeur, c’est le chaos pour tout le pays.”

Justement à ce sujet, vous interrompez une discussion avec une rescapée sur l’Afrique, parce que l’expérience est trop extrême. Est-ce que c’est justement une volonté de ne pas verser dans l’affectif ?

Les gens qui parlaient de l’Afrique parlent d’une certaine Afrique. Après ce qu’ils ont traversé, leur conception du monde a changé. C’est pour cela que j’ai pensé que ces propos n’étaient pas destinés à quelqu’un qui habite Bamako ou Ouagadougou par exemple. Même chose pour les personnes qui sortaient d’Auschwitz et à qui on posait des questions sur l’Europe à cette période, vous imaginez le décalage.

Quand Claudine vous dit “encore des questions”, que sous-entend-elle ?

Il est évident qu’elle ne comprend pas, mais elle est malicieuse lorsqu’elle dit cela. Elle fuit le fait que je me sois enfoncé dans quelque chose sans fin. Là-dessus, elle souligne, d’une manière assez pertinente, que je ne m’en sortirai pas. Elle peut continuer à répondre aux questions, elle acceptera encore, mais elle me signifie que c’est sans fin.

Vous vous demandiez dans ‘La Ligne de flottaison’, si en tant que journaliste, un événement comme la guerre pouvait redonner sens à une vie, ou du moins inciter à en chercher. Maintenant que vous avez consacré trois livres au Rwanda, avez-vous des réponses ?

C’est très dur à dire. Un reporter de guerre touche à un moment le génocide et se lance dans une aventure littéraire. On écrit un livre sans imaginer le second. Et puis il y a ces gens incroyables, leur langue, leurs pensées. Il y a la littérature aussi, car s’il n’en sortait rien, ce serait particulièrement malsain. Ce n’est pas tant le parcours de quelqu’un qui vient au Rwanda et trouve un sens à sa vie que celle d’un homme qui touche quelque chose, est intrigué, sort un premier livre avant que tout s’enchaîne. Les relations se créent et le comportement change.

Vous vous qualifiez comme un journaliste-écrivain, c’est-à-dire que votre écriture se situe dans un espace entre intimité et vision historique de l’événement ?

Je pars d’un constat d’échec : journaliste en 1994, je me suis planté, je n’ai rien compris. A l’époque, les médias ont parlé de tous les personnages, les Casques bleus, etc. Mais on avait complètement oublié les rescapés. On savait, mais il y a une différence entre savoir et comprendre. J’ai décidé d’y retourner un jour comme écrivain. Je me suis alors comporté différemment. Plutôt que d’être en relation avec les lecteurs et la rédaction, je l’ai été avec l’événement, et j’ai répondu à la question qu’on s’est tous posée dans les rédactions par un livre personnel. J’ai fait du journalisme pendant vingt-cinq ans et d’un coup, j’ai changé...

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