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Le Brésil : entre amour, passion et répressionINTERVIEW DE JEAN-PAUL DELFINO
Depuis plus de vingt ans, le Brésil m’a nourri et m’a tout donné. Il m’a façonné et m’a offert parmi les plus grandes joies de mon existence. Dans le même temps, je voulais sortir de ce que la critique littéraire a appelé, avec un zeste de mépris, le polar marseillais. C’est pour ces deux raisons que j’ai entamé cette trilogie. Pour tenter de rembourser un peu de cette dette d’amour que j’ai, vis-à-vis du Brésil. Et pour sortir de cette appellation de romancier marseillais, moi qui adhère totalement à ce que disait Cendrars : "Je suis un citoyen du monde…" Pour le Brésil, je pensais y être un peu parvenu. Mais 'Corcovado' a reçu, à sa sortie, la plus extraordinaire récompense à laquelle je n’osais même pas rêver : il a été traduit et publié au Brésil. Cela m’a plus ému que si j’avais reçu le prix Goncourt et ma dette, maintenant, est colossale puisque, de surcroît, 'Corcovado' remporte un succès étonnant, du côté de Santa Teresa. Racontez-nous en quelques mots l'histoire de cette trilogie ? J’ai écrit cette trilogie par réaction et par honte. Honte que la France ne connaisse pas mieux ce pays avec qui elle a entretenu, durant cinq cents ans, des relations d’une richesse incroyable. Honte que les Français ne perçoivent de ce pays-continent que des clichés mièvres et faciles, mélange naïf et méprisant de samba, de football, de prostitution et de violence. Honte que, plus largement, l’Europe se sente encore, inconsciemment, propriétaire de ces pays d’Amérique latine, d’Afrique ou d’Asie. Honte, enfin, que nous considérions toujours le Brésil tel que le Siècle des lumières le supposait : un pays de bons sauvages… Quelles ont été vos sources d'inspiration ?
Qu'est-ce qui vous a poussé à dénoncer la dictature et le plan Condor qui a eu lieu au Brésil et en Amérique latine ? La brusque évidence, l’atroce évidence : depuis 1944, les USA et les multinationales qui gouvernent ce pays ont jeté à bas des démocraties par dizaines pour instaurer sur l’ensemble de la planète des dictatures économiques et idéologiques qui n’ont connu aucun précédent de cette envergure. Dans le livre 'Dans l’ombre du Condor', je n’ai rien inventé. Je n’ai fait que remettre en perspective les exactions commises par la CIA et qui, au total, on fait en un demi-siècle plus de victimes que lors des deux guerres mondiales réunies. Le personnage principal dans ‘Corcovado’, Jean Dimare, quitte Marseille et s'installe au Brésil. Quelle est la part d'autobiographie et en quoi vous ressemble-t-il ?
Dans le deuxième tome, les personnages - notamment Lucina - endurent beaucoup de souffrance, mais restent fidèles à leurs convictions. Pensez-vous que cela fasse partie de la mentalité brésilienne et plus largement sud-américaine ? Très modestement, je l’ignore. Il y a tellement de différences entre un Brésilien et un Argentin, un Chilien et un Guatémaltèque. De même, dans ce pays qui fait seize fois la France, il y a tant de décalage entre un Carioca et un Sertanejo, un Pauliste et un Indien d’Amazonie. Tout ce dont je suis sûr, c’est que des femmes et des hommes se sont battus, durant vingt ans, pour relever la tête et dire non à l’american way of life et aux fruits pourris qu’engendre le libéralisme économique : la misère, la violence, l’analphabétisation, la prostitution ou la famine. Où et comment avez-vous écrit ces deux tomes ? J’ai écrit ces deux premiers tomes au Brésil, mais aussi en France, à Aix-en-Provence, ville où je réside. Comment les ai-je écrits ? Avec passion, bonheur, jouissance, révolte, colère, tristesse, jubilation, en maculant des cahiers blancs avec mes pattes de mouche absolument illisibles, en tremblant de peur que cette histoire ne touche pas son but, en me raccrochant à mes souvenirs avec Jorge Amado dont j’ai eu l’honneur de croiser la route, en ne doutant de rien et en doutant de tout. Jusqu’au jour où j’ai été récompensé, par deux fois. Tout d’abord par un article du supplément littéraire du Globo, l’équivalent brésilien du Monde, où la journaliste avait consacré à 'Corcovado' toute la couverture et une double page centrale. Après un article dithyrambique, elle terminait par ces mots : "Avec 'Corcovado', l’écrivain Jean-Paul Delfino a écrit au Brésil la plus belle lettre d’amour qu’aucun romancier étranger n’a jamais écrite."
Vous avez reçu deux prix pour 'Corcovado'. Vous qui écrivez des scénarios pour la télévision, avez-vous songé à adapter cette trilogie au cinéma ? Pas plus tard qu’hier, Anne-Marie Métailié m’a téléphoné pour m’apprendre que 'Corcovado' venait d’être acheté par des producteurs qui désirent réellement adapter ce livre pour la télévision, en trois épisodes de quatre-vingt-dix minutes… De plus, il s’agit d’une coproduction franco-brésilienne, ce qui me garantit, j’espère, le respect dû à ce pays et à mon histoire. Car, pour moi, il est hors de question de présenter le Brésil sous ses traits les plus exotiques et, ce faisant, les plus faux et les plus absurdes ! Pouvez-vous nous dévoiler les prochaines aventures de Lucina ? Et la date de sortie du dernier tome ? Pour l’instant, j’en suis à l’écriture du dernier tiers et, selon toute vraisemblance, ce tome trois sortira en librairie en avril prochain. Il raconte le retour de Lucina au Brésil, mais il cherche surtout à lever le voile sur les avatars de la dictature : l’apparition des travailleurs pauvres, l’augmentation de la délinquance et de la violence, les gamins des rues, l’extension des bidonvilles, les magouilles politiques et la quasi-impunité de la police. Le Brésil des années 1970 et du début des années 1980 me fait terriblement songer à la France d’aujourd’hui… Quel livre lirez-vous cet été ?
(1) Les grandes heures INA, Radio France, SCAM Propos recueillis par Héloïse Padovani pour Evene.fr, photos (c) Stan Guigui - Juillet 2006
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