dimanche 21 mars

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Le Brésil : entre amour, passion et répression

INTERVIEW DE JEAN-PAUL DELFINO


Marseillais de naissance, brésilien de coeur mais surtout "citoyen du monde", Jean-Paul Delfino nous entraîne dans l'histoire d'un pays qui lui est cher : le Brésil. A travers les deux premiers tomes d'une trilogie mêlant politique, musique, amour et mort, l'auteur rend hommage à un pays au passé tourmenté. Il nous livre aussi une superbe et passionnante invitation à l'aventure et au voyage...


On vous connaît pour avoir écrit plusieurs romans "noirs", publiés aux éditions Métailié. En 2005 et 2006 sont sortis successivement les deux premiers tomes d’une grande fresque romanesque, pourquoi ce changement ?

Depuis plus de vingt ans, le Brésil m’a nourri et m’a tout donné. Il m’a façonné et m’a offert parmi les plus grandes joies de mon existence. Dans le même temps, je voulais sortir de ce que la critique littéraire a appelé, avec un zeste de mépris, le polar marseillais. C’est pour ces deux raisons que j’ai entamé cette trilogie. Pour tenter de rembourser un peu de cette dette d’amour que j’ai, vis-à-vis du Brésil. Et pour sortir de cette appellation de romancier marseillais, moi qui adhère totalement à ce que disait Cendrars : "Je suis un citoyen du monde…"
Pour le Brésil, je pensais y être un peu parvenu. Mais 'Corcovado' a reçu, à sa sortie, la plus extraordinaire récompense à laquelle je n’osais même pas rêver : il a été traduit et publié au Brésil. Cela m’a plus ému que si j’avais reçu le prix Goncourt et ma dette, maintenant, est colossale puisque, de surcroît, 'Corcovado' remporte un succès étonnant, du côté de Santa Teresa.


Racontez-nous en quelques mots l'histoire de cette trilogie ?

J’ai écrit cette trilogie par réaction et par honte. Honte que la France ne connaisse pas mieux ce pays avec qui elle a entretenu, durant cinq cents ans, des relations d’une richesse incroyable. Honte que les Français ne perçoivent de ce pays-continent que des clichés mièvres et faciles, mélange naïf et méprisant de samba, de football, de prostitution et de violence. Honte que, plus largement, l’Europe se sente encore, inconsciemment, propriétaire de ces pays d’Amérique latine, d’Afrique ou d’Asie. Honte, enfin, que nous considérions toujours le Brésil tel que le Siècle des lumières le supposait : un pays de bons sauvages…


Quelles ont été vos sources d'inspiration ?

Tout d’abord, le pays tel que je le connais et où je me rends depuis plus de vingt ans. L’an passé, durant l’année du Brésil, des journalistes ont voulu faire de moi le chantre, le représentant du Brésil en France. Mais je ne suis pas et ne serai jamais, hélas, brésilien. J’ai écrit sur mon Brésil, sur celui que je connais, et mon Brésil est le fruit d’une succession de rencontres et d’émotions qui me sont propres et qui n’ambitionnent pas de représenter ce pays-continent. Pour le tome un, 'Corcovado', j’ai fait beaucoup de recherches dans les librairies et chez les bouquinistes de Rio. Pour 'Dans l’ombre du Condor', j’ai utilisé Internet, car des dossiers entiers du plan Condor venaient d’être déclassifiés par la CIA. Plus triste, hélas, j’ai rencontré et parlé aussi avec des femmes et des hommes qui ont été torturés par la police militaire, au Brésil comme en Argentine ou au Chili.

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Qu'est-ce qui vous a poussé à dénoncer la dictature et le plan Condor qui a eu lieu au Brésil et en Amérique latine ?

La brusque évidence, l’atroce évidence : depuis 1944, les USA et les multinationales qui gouvernent ce pays ont jeté à bas des démocraties par dizaines pour instaurer sur l’ensemble de la planète des dictatures économiques et idéologiques qui n’ont connu aucun précédent de cette envergure. Dans le livre 'Dans l’ombre du Condor', je n’ai rien inventé. Je n’ai fait que remettre en perspective les exactions commises par la CIA et qui, au total, on fait en un demi-siècle plus de victimes que lors des deux guerres mondiales réunies.


Le personnage principal dans ‘Corcovado’, Jean Dimare, quitte Marseille et s'installe au Brésil. Quelle est la part d'autobiographie et en quoi vous ressemble-t-il ?

A mon sens, tous les personnages principaux d’un roman ressemblent à leur auteur. A moins que ce ne soit l’inverse. Je n’ai jamais été docker sur le port de Marseille, dans les années 1920. Je n’ai encore tué personne et je n’ai pas non plus été l’un des cadres du Jogo do Bicho, la loterie clandestine carioca. Mais je partage avec Jean Dimare ce sentiment que, dans la vie, tout est toujours possible et que l’on peut sortir de sa condition et rattraper ses erreurs. De même, je possède aussi cet amour irraisonné pour le Brésil et cet attachement que ce pays possède encore pour la spiritualité et la lumière. En France, comme dans tous les pays dits développés, on nous enseigne qu’il faut avoir, pour exister. Au Brésil, on sait encore être, tout simplement.


Dans le deuxième tome, les personnages - notamment Lucina - endurent beaucoup de souffrance, mais restent fidèles à leurs convictions. Pensez-vous que cela fasse partie de la mentalité brésilienne et plus largement sud-américaine ?

Très modestement, je l’ignore. Il y a tellement de différences entre un Brésilien et un Argentin, un Chilien et un Guatémaltèque. De même, dans ce pays qui fait seize fois la France, il y a tant de décalage entre un Carioca et un Sertanejo, un Pauliste et un Indien d’Amazonie. Tout ce dont je suis sûr, c’est que des femmes et des hommes se sont battus, durant vingt ans, pour relever la tête et dire non à l’american way of life et aux fruits pourris qu’engendre le libéralisme économique : la misère, la violence, l’analphabétisation, la prostitution ou la famine.


Où et comment avez-vous écrit ces deux tomes ?

J’ai écrit ces deux premiers tomes au Brésil, mais aussi en France, à Aix-en-Provence, ville où je réside. Comment les ai-je écrits ? Avec passion, bonheur, jouissance, révolte, colère, tristesse, jubilation, en maculant des cahiers blancs avec mes pattes de mouche absolument illisibles, en tremblant de peur que cette histoire ne touche pas son but, en me raccrochant à mes souvenirs avec Jorge Amado dont j’ai eu l’honneur de croiser la route, en ne doutant de rien et en doutant de tout. Jusqu’au jour où j’ai été récompensé, par deux fois. Tout d’abord par un article du supplément littéraire du Globo, l’équivalent brésilien du Monde, où la journaliste avait consacré à 'Corcovado' toute la couverture et une double page centrale. Après un article dithyrambique, elle terminait par ces mots : "Avec 'Corcovado', l’écrivain Jean-Paul Delfino a écrit au Brésil la plus belle lettre d’amour qu’aucun romancier étranger n’a jamais écrite."
Puis, par ces mails, reçus de lecteurs inconnus. Ils avaient adoré 'Corcovado' et rentraient tout juste de Rio où ils avaient passé deux ou trois semaines, partis sur les traces de Joao Domar et de Bartolomeu Zumbi, aiguillonnés par les émotions qu’ils avaient ressenties à la lecture du livre. Si j’avais une définition à donner de la littérature, ce serait bien celle-ci. La littérature, c’est avant tout la possibilité de fournir de l’émotion et de l’amour. Avec de l’encre et du papier, on peut chambouler l’existence de lecteurs inconnus et, subitement, avec la seule arme d’une simple histoire, les faire s’envoler à douze mille kilomètres de chez eux, dans un pays qu’ils n’auraient vraisemblablement jamais connu sans cela.


Vous avez reçu deux prix pour 'Corcovado'. Vous qui écrivez des scénarios pour la télévision, avez-vous songé à adapter cette trilogie au cinéma ?

Pas plus tard qu’hier, Anne-Marie Métailié m’a téléphoné pour m’apprendre que 'Corcovado' venait d’être acheté par des producteurs qui désirent réellement adapter ce livre pour la télévision, en trois épisodes de quatre-vingt-dix minutes… De plus, il s’agit d’une coproduction franco-brésilienne, ce qui me garantit, j’espère, le respect dû à ce pays et à mon histoire. Car, pour moi, il est hors de question de présenter le Brésil sous ses traits les plus exotiques et, ce faisant, les plus faux et les plus absurdes !


Pouvez-vous nous dévoiler les prochaines aventures de Lucina ? Et la date de sortie du dernier tome ?

Pour l’instant, j’en suis à l’écriture du dernier tiers et, selon toute vraisemblance, ce tome trois sortira en librairie en avril prochain. Il raconte le retour de Lucina au Brésil, mais il cherche surtout à lever le voile sur les avatars de la dictature : l’apparition des travailleurs pauvres, l’augmentation de la délinquance et de la violence, les gamins des rues, l’extension des bidonvilles, les magouilles politiques et la quasi-impunité de la police. Le Brésil des années 1970 et du début des années 1980 me fait terriblement songer à la France d’aujourd’hui…


Quel livre lirez-vous cet été ?

Actuellement, je suis en train de relire les oeuvres complètes de Voltaire, mais je commence aussi à m’immerger à nouveau dans Zola, mon premier grand choc littéraire lorsque j’ai eu onze ans et que j’ai lu 'Germinal'. En revanche, l’immense majorité de la production littéraire française contemporaine, quelle qu’en soit sa valeur - et ce n’est certes pas à moi de la juger ! -, ne m’émeut pas et m’ennuie passablement. Je me rabats donc sur les écrivains qui m’ont fait rêver : Calvino, Buzzati, Garcia Marquez, Amado, Chester Himes, Brautighan, Vian-Sullivan, Salinger, etc. Si je peux me permettre de donner un conseil, en forme de clin d’oeil complice : précipitez-vous chez votre disquaire pour acquérir le coffret de quatre CD intitulé 'Blaise Cendrars, en bourlinguant…' (1) Ce sont les interviews que Cendrars a données à Michel Manol, en 1951, et où il parle avec un talent extraordinaire de ses amis Apollinaire, Chagall, Picasso, Braque, Modigliani, où il vole dans les plumes de toute l’intelligentsia française et où il vous emmène du Brésil à Chicago, de la Chine à l’Afrique, de la pêche à la baleine à la chasse au crocodile, des carbets amazoniens aux lupanars parisiens… Vous ferez peut-être beaucoup de trajets en voiture sur la route de vos vacances. Invitez Cendrars à vos côtés !



(1) Les grandes heures INA, Radio France, SCAM


Propos recueillis par Héloïse Padovani pour Evene.fr, photos (c) Stan Guigui - Juillet 2006


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