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INTERVIEW DE JEAN-PIERRE MILOVANOFF Folie douce

Propos recueillis par Emilie Vitel pour Evene.fr, photos (c) Sébastien Dolidon - Janvier 2008 - Le 16/01/2008

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INTERVIEW DE JEAN-PIERRE MILOVANOFF

Expert en portraits de femmes, Jean-Pierre Milovanoff nous conte dans ‘Emily ou la Déraison’ le destin d’une jeune fille inapte à la vie en société. Rencontre avec un écrivain singulier, qui habite ses romans plus qu’il ne les écrit.

Chaleureux et souriant, Jean-Pierre Milovanoff se prête avec malice au jeu de l’interview. De son enfance à son adolescence, en passant par l’expérience marquante d’un père immigré, l’homme se confie volontiers sur sa vie, essence même de son oeuvre. Quand le passé nourrit le présent de la prose...

‘Emily ou la Déraison’ est avant tout l’histoire du lien particulier qui unit un frère à sa soeur. Qu’est-ce qui vous a poussé à choisir ce sujet ?

Plus que celle d’une folie, c’est en effet l’histoire du lien qui unit une personne à une autre qui m’intéressait. Pour moi c’était ça l’idée, si tant est que l’on écrive avec des idées. Ce lien est fort car le frère et la soeur ont ensemble un héritage. Ils ont partagé la même enfance, les mêmes folies. C’est ce qui renforce leur attachement, et qui fait que le narrateur ne peut pas laisser tomber sa soeur. Ce livre est une fiction, bien sûr, mais j’ai repris beaucoup de choses de mon enfance et de mon adolescence que j’ai brisées, morcelées, remontées autrement, surtout dans ce qui relève de l’émotion, du sentiment. Les péripéties du jeune provincial qui vient s’installer à Paris, bien sûr je les ai connues. Le mystère du père russe se rapporte aussi à mon histoire. C’est une façon pour moi de revisiter ma propre jeunesse. Ce livre est aussi une manière de faire le lien avec ceux qui ne sont plus là, avec les morts. En tant qu’écrivain, je suis très attaché à l’étude de ce qui reste en nous de ceux que l’on a pas connu.

Le thème de la quête, d’une fuite vers un ailleurs plus propice, est aussi très présent. Qu’est-ce qui, au fond, anime vos personnages ?

Il y a dans ce livre deux fils conducteurs. D’un côté, il y a ce narrateur animé par le désir et par une ambition. Quand il débarque à Paris, il est à la fois poète et dessinateur. Il veut s’installer, avoir du travail, vivre. Et de l’autre, il y a ce qu’on peut appeler un poids mort. Emily ne bouge pas, ne sort pas, elle reste enfermée dans l’appartement. Il n’y a que la naissance d’un amour qui peu à peu arrive à vaincre sa peur du monde et des autres. Ce livre, qui commence par un grand départ en voiture pour Paris, est constamment porté par un mouvement, et animé par cette double dynamique. D’un côté l’urgence de celui qui s’agite pour exister et fait sans cesse des allers-retours, et de l’autre l’angoisse de cette Emily qui la réduit à l’immobilisme, qui fait qu’elle n’attend rien, qu’elle a peur de tout, qu’elle veut être protégée.

Dans votre livre, il est souvent question d’idéaux, qu’ils soient bafoués, perdus ou au contraire bien vivants. Avez-vous une vision du monde idéal ?

Bien entendu ! On ne pourrait pas être écrivain ou poète sans avoir une vision du monde idéal. Mais elle est bien écornée aujourd’hui. Pour simplifier, disons que le monde n’a pas évolué dans le sens qui correspondait au rêve que l’on pouvait en avoir. En tout cas pas au mien. Ce monde extrêmement brutal, cruel et frivole ne peut pas avoir mes faveurs. Il contient en lui une violence presque invisible, celle de l’argent, qui devient la seule réalité. Mais il n’y a dans mes romans aucune prétention d’essayer de changer quoi que ce soit. Cela serait démesuré. Ce qui me touche vraiment, c’est précisément ceux que le monde oublie, les sentiments qu’on ne décrit jamais, les émotions qui ne servent à rien, ce qui n’entrera pas dans l’histoire. C’est en fait la substance, l’étoffe même de notre vie. Dès que l’on résume un livre, on le durcit. Mais c’est le ton d’un livre qui importe car c’est ce qui reste dans la mémoire quand on l’a fini. C’est comme un parfum, une musique. Ce sont quelques scènes, quelques images.

Le récit prend sa source à Nîmes, votre ville de naissance, et plus largement dans le sud de la France, région où se déroulent la plupart de vos romans. Dans quelle mesure le choix d’un lieu est-il important pour vous ? Pensez-vous que l’écriture nécessite un point de départ ?

J’ai passé les dix-huit premières années de ma vie à Nîmes, c’est une ville que je connais bien. J’y ai donc situé ce récit, et inventé la demeure de Belle Ombre, qui ressemble un peu à celle dans laquelle j’ai grandi, évidemment. Puis je l’ai détruite, j’en ai fait une épave dans laquelle la nuit entre et emporte tout. Alors que la maison de mon enfance je l’ai quittée, mais elle existe toujours. Détruire les lieux qu’on a aimés est une manière de liquider son enfance. C’est le travail du temps. Car tout roman est une histoire de temps. Celui qui passe sur les personnages, ce qu’il fait d’eux, de nous, de l’histoire, ce que deviennent nos illusions… C’est donc aussi le livre des illusions perdues. Pour moi, le roman relève toujours du particulier, il doit donc être rattaché à un lieu, ou plusieurs. Puisqu’on invente une histoire, on peut inventer une géographie. J’ai même écrit un livre sur la Turquie sans y être allé. Même si on ne peut situer l’endroit sur une carte de manière précise, les personnages doivent bien être de quelque part, à un moment, sinon le livre relève du conte de fées.

Pour le frère d’Emily, l’issue de ses efforts est un échec. Vous semblez plutôt en attribuer la faute au destin. Doit-on considérer que vous êtes fataliste ?

Fataliste… c’est peut-être un peu fort. J’ai fait un portrait de mon père dans un livre qui s’appelle ‘Russe blanc’. On y trouve une forme de fatalisme asiatique. Il y a chez moi l’humour et l’énergie qui me sauvent de la mélancolie. Si j’étais sujet à cette soumission, cet abandon, cet accablement, alors je n’aurais pas l’énergie nécessaire à l’écriture. Il y a dans l’univers que je décris beaucoup d’événements qui portent le poids d’un passé, de blessures qui ont mal cicatrisées. Mais si l’on est vraiment fataliste, on cesse d’écrire. J’ai toujours pensé par exemple que Beckett était un écrivain optimiste, dans le sens où il a toujours cru qu’il pouvait fait quelque chose avec une page et un crayon. Je ne suis donc pas du tout fataliste en ce sens-là, mais il y a dans l’univers dans lequel évoluent mes personnages plus de passé que d’avenir, c’est certain.

Dans ‘Emily ou la Déraison’, vous avez une approche positive de la folie, comme une attendrissante différence plutôt qu’une maladie incontrôlable…

Absolument. Je ne veux pas être provocant, mais je partage un peu la folie d’Emily. Je ne dirais pas comme Flaubert, "Emily, c’est moi", ça serait vraiment excessif, néanmoins il faut bien nourrir cette folie du personnage. On l’alimente donc en partie avec ce qu’on a été, ce qu’on a aimé, en amplifiant nos propres émotions. Moi je suis dans tout, dans chaque personnage, pour un peu je suis dans le sanglier qui traverse devant la voiture. Il faut savoir que ce livre n’est pas du tout un portrait psychiatrique, ni un document. J’ai volontairement essayé de brouiller les pistes de cette folie pour qu’on ne puisse pas lui mettre d’étiquette. Il y a simplement au départ cette peur de l’enfant que l’on estime coupable parce que sa mère est morte quand elle est née. J’ai chargé sa hotte un peu lourdement. Ecrire provient d’une émotion première, que l’on puise dans l’innocence de l’enfant qui est en nous et qui a mal grandi. Il ne s’agit pas seulement de raconter une histoire, mais de revisiter son histoire, de casser des liens et de les renouer autrement. Devenir écrivain, c’est commencer à donner une langue à ce qui en nous était resté silencieux, muet, tétanisé. C’est un long travail de construction. Ecrire c’est s’avancer, c’est s’aventurer.

Finalement, peut-on vivre normalement quand on est différent ?

Ca n’a jamais été mon problème de vivre normalement ! Plus sérieusement, je crois qu’il n’y a que des cas particuliers. La seule chose vraiment importante, c’est ce qu’il y a de singulier en nous. Que ce soit dans notre façon de vivre, d’aimer, de se nourrir, de se vêtir… Il n’y a aucune raison de céder à la pression, qu’elle soit publicitaire, commerciale, normative. L’instrument de travail du violoniste, c’est le violon. Mais celui de l’écrivain, ce n’est pas la plume, c’est le langage. Or ce n’est pas quelque chose de mort. Il est en nous, il passe par nous, et donc notre instrument, c’est nous-mêmes. La première sincérité est d’accepter l’être particulier, bizarre, que l’on est. Le mot que je déteste le plus au monde est "identité", parce qu’il n’y a que des identités particulières, même à l’intérieur d’un pays, d’un groupe, d’une religion. Il existe des lois qu’il faut respecter et des usages que l’on doit suivre si l’on veut être à peu près tranquille. Et il y a tout le reste, qui appartient au domaine des sensations, des impressions, des sentiments, et qu’il faut accepter. Si j’avais une devise à donner, ce serait "Ne pas hurler avec les loups, ne pas bêler avec les moutons". C’est-à-dire essayer, avec le peu de raison qui nous reste, de vaincre cette déraison qui est en nous.

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