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Le Messie du peuple chauve
de Augustin Guilbert-Billetdoux
INTERVIEW DE JOSE CARLOS LLOP L'Hérisson ibérique
Propos recueillis par Monia Zergane et traduits de l'espagnol par Anne Batteux pour Evene.fr - Septembre 2006 - Le 17/08/2006
Il est une voix à part dans la littérature espagnole contemporaine. Après ‘Parle-moi du troisième homme’, José Carlos Llop réactive son thème préféré dans un nouveau roman au titre mystérieux : ‘Le Messager d’Alger’.
L'air souriant et détendu, José Carlos Llop est pourtant un amateur de l'immersion pénible dans les méandres de la mémoire et un terrible "traqueur" des hésitations du souvenir. Pour nous il a accepté de se laisser prendre au jeu des questions–réponses, et nous livre quelques mystères...
Dans votre précédent roman 'Parle-moi du troisième homme', le personnage principal est un adolescent. Dans 'Le Messager d’Alger', on a plutôt affaire à un "quadra" qui tente de reconstituer son enfance, à quoi correspond ce changement de perspective ?
Le philosophe Isaiah Berlin a parlé de "l’écrivain renard" et "l’écrivain hérisson". "L’écrivain hérisson" est celui qui, avec les matériaux qui lui sont propres, ceux qu’il trouve autour de son terrier, bâtit un univers littéraire qui n’a pas à rougir devant celui de "l’écrivain renard" qui part chasser des matériaux extrêmement différents dans des territoires éloignés de son terrier. Marcel Proust pourrait être le paradigme de "l’écrivain hérisson". Toutes proportions gardées, bien entendu, mes romans appartiennent au clan des écrivains hérissons. Du moins jusqu’à présent. La mémoire de l’enfance, de l’adolescence et de la jeunesse est leur territoire. Je ne crois pas pour autant qu’il y ait un changement excessif de perspective. La différence se situe dans le fait que 'Le Messager d’Alger' est, d’une certaine manière, un roman d’idées, ce que n’est pas 'Parle-moi du troisième homme'.
La famille est un thème récurrent dans vos deux romans, pourquoi avoir choisi de raconter des histoires de famille ?
La famille est le vrai roman de l’individu. Aux chapitres qui se succèdent en lui répondront les chapitres de sa relation au monde. Et quand je dis monde, ici, je veux parler de la littérature.
Vous faites un parallèle entre "l’homme des glaces" et le personnage d’Orfila, qu’ont-ils en commun ?
La conscience de la solitude. La douleur. Le ressac de cette douleur qui insensibilise, comme la glace. Et l’obsession de la mémoire. L’homme des glaces est en soi mémoire. Carlos Orfila part à sa recherche.
Le roman se développe dans une étrange atmosphère faite de violence sourde, de bombes, de cris de sirènes, de bruit d’hélicoptères… Un monde apocalyptique. Telle est votre vision du monde contemporain ?
C’est le monde en crise de la fin des idéologies et de la disparition de la mémoire. J’ai commencé à l’écrire avant les événements du 11 septembre. La littérature est parfois prémonitoire. Il existe un savoir poétique qui est un savoir intuitif. Sans mérite pour celui qui le possède : c’est comme être blond ou brun. Je crains qu’aujourd’hui, le monde sécuritaire dans lequel nous vivons ne soit guère différent de celui du roman.
Certains ne manqueront pas de vous reprocher le ton sombre, la tonalité "mortifère" et nihiliste de votre roman. Pourquoi avoir donné à la mort autant de place ?
Un rayon de lumière filtre à la fin du roman, comme un espoir de reconstruction de la vie elle-même, malgré tout ce qui s’est passé. Le scénario dans lequel s’inscrit la trame est sombre, mais l’esprit du roman ne l’est pas. En ce qui concerne la mort, le roman est aussi - d’une certaine manière - une recherche, une quête du XXe siècle baptisé le siècle de "la mort de masse". Il suffit de se référer à l’histoire de l’Europe.
La figure du père est intrigante. Voyou ou idéaliste ? Le personnage évoque Hannibal, pourquoi ?
Le père est le symbole de ma génération qui a été celle des utopies éphémères. Une génération vaincue, comme le furent sans doute les Carthaginois par les Romains. D’où la figure d’Hannibal. En plus, une légende raconte qu’Hannibal est né dans une petite île proche de Mallorque où je suis né également. Palma de Mallorque est une des rares villes à posséder une rue Hannibal. Dans 'Le Messager d’Alger', c’est une métaphore de plus.
Le franquisme, la Seconde Guerre mondiale et la collaboration traversent votre oeuvre. Dans quelle mesure ces événements historiques que vous n’avez pas vécus directement vous ont-ils influencé ?
C’est une mémoire obscure que nous n’avons pas directement mais qui flotte - comme une menace et comme un mythe sombre - dans notre enfance. Le monde civilisé a été capable de tout cela. Et la génération de nos parents et de nos grands-parents savait jusqu’où l’homme pouvait aller avec ses semblables. Et de toute évidence ils se sont tus. Déchiffrer ce silence est un des rôles des romans de la mémoire.
Dans un remarquable passage du roman, le personnage retrouve un long inventaire littéraire qui appartenait au père disparu. Une façon de rendre hommage à vos écrivains préférés ? Lesquels vous ont particulièrement marqué ?
Ces lectures sont celles de mon adolescence et de ma jeunesse. Comme les chansons qui apparaissent dans le roman et qui étirent le temps l’emplissant de méandres, de ports et de baies secrètes que le lecteur découvre peu à peu dans le mystère de la carte de la narration.
Dans un passage du livre vous dites : "Ecrire n’est qu’un geste qui sait qu’il s’épuise en lui-même", c’est votre vision de l’acte d’écriture ?
Pas nécessairement, c’est une vision. Et même plus : écrire est une école permanente d’incertitude.
Vous consacrez dans votre roman une place particulière à Paris, alors que la ville où se passe la majeure partie de l’action est une ville anonyme. Pourquoi Paris ?
Paris est le refuge de la famille protagoniste, comme un cercle qui se ferme à ce qui l’entoure pendant plusieurs générations et, à la fin, la pièce qui enserre tout le mécanisme et lui donne sens et en même temps de l’espoir. Dans ma relation à Paris, disons que je n’éprouve que de la reconnaissance. J’ai toujours été heureux dans cette ville.
Et pourquoi Alger… ?
A vrai dire le titre m’est venu pendant que j’écrivais le roman, contrairement à la majorité de mes livres. Alger est plus proche de Mallorque que le reste de l’Europe. Le magnat Juan March - qui était mallorquin - a installé ici les bases de sa fortune, les fabriques de tabac... Et Mallorque a été le refuge, quand j’étais enfant, de nombreux pieds-noirs qui se sont installés ici. Sans parler de Camus, bien sûr. Peut-être est-ce pour toutes ces raisons ou peut-être n’est-ce qu’un élément fortuit du récit. S’il y a quelque chose de fortuit dans l’écriture.
A la sortie de votre premier roman, vous avez été salué par la critique comme "une voix à part de la littérature espagnole contemporaine", qu’est-ce que ça vous fait ?
C’est une expression qui me plaît, car au fond, c’est une chose qui m’est apparue pendant les années où j’ai écrit et publié mes romans. Mais cela n’a pas plus d’importance que le fait d’être insulaire ou de posséder deux langues - le castillan et le catalan. Pas plus, je pense.
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