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Partager l’humainINTERVIEW DE KEN BUGUL
Pour être honnête, comme beaucoup d’auteurs francophones, de pays d’Afrique ou des Caraïbes, je me sens un peu marginalisée quand on me qualifie d’"écrivain francophone". Cela me donne l’impression de ne pas être juste "auteur", mais d’appartenir au ghetto des "auteurs francophones". C’est toujours un peu frustrant d’être nommée ainsi car il est rare qu’on utilise une telle expression pour parler d’Olivier Rolin, de Jean Echenoz, d’Antoine Volodine, ou de Milan Kundera. Ils ne sont pourtant pas de souche française non plus. Pour accepter cette expression, il faut la décomposer. Je suis d’abord auteur, et j’écris en français : il paraît qu’on nomme cela "auteur francophone". Que diriez-vous à tous les réticents à la francophonie ?
En écrivant, avez-vous le sentiment d’aider au processus d’assimilation de l’histoire coloniale française et sénégalaise ? Des années 1960 aux années 1980, il y a eu une littérature abondante sur le passé colonial, destinée à assimiler le passé colonial. Aujourd’hui, c’est terminé. Il reste que quand on essaie d’expliquer des éléments du présent, on est obligé de parler du passé. Quand, dans 'La Pièce d'or', j’écris sur la corruption des instances dirigeantes, sur la dégradation de l’environnement, sur l’errance métaphysique des peuples, de tous ces gens qui veulent partir, je fais référence au passé pour expliquer ces dérives. Aujourd’hui, il y a des gens âgés qui regrettent encore la période coloniale. Après l’indépendance, les choses sont allées de plus en plus mal. Les gens qui s’étaient battus contre les colons, avec de grands discours, ont occupé les palais des anciens gouverneurs, ont pris des avantages, etc. Dans 'Riwan ou le Chemin de sable', vous racontez le parcours d’une jeune femme, devenue 28e épouse d’un Sérigne, ce récit est-il autobiographique ?
Quelles sont les lectures - aussi bien françaises qu'étrangères - qui ont forgé votre style ? J'ai énormément lu mais je n’ai pas l’impression d’avoir assimilé un style particulier. Je n’arrive pas à écrire comme les écrivains et je n’aime pas trop qu’on dise que je suis un écrivain. Par contre, c’est ce que je veux devenir. Je ne réfléchis pas, je ne fais pas de plan, j’écris comme je suis, j’obéis à des pulsions intérieures. Maintenant, je peux dire d’où vient mon écriture : de mon village, de mon environnement, de la langue que l’on parle chez moi, de la chaleur, du soleil, et puis peut-être du vécu que j’ai eu un peu partout, en ayant vécu en Afrique, en Europe, en ayant voyagé.
Dans quelle mesure la langue est-elle le miroir de la civilisation ? La langue véhicule toutes les odeurs, toute l’alimentation, la manière de parler, de s’interpeller. La langue se transmet par le sein de la mère, je crois que quand on tète le sein, qu’on sent l’odeur de la mère, et qu’on entend sa langue, ces sonorités et cette atmosphère véhiculent déjà toute une vague culturelle affective, émotionnelle. La langue véhicule des sonorités propres à une civilisation. C’est pour cette raison que mon style peut apparaître si particulier, redondant, aux lecteurs franco-français. C’est que la culture dont je suis issue est traversée par de nombreuses répétitions et redondances qui viennent nécessairement rythmer mon écriture, même en français. Un Africain ne pourra jamais écrire comme un Franco-Français du fait de cette particularité, là où le Français est linéaire et synthétique, l’auteur sénégalais est circulaire et répétitif. Cette différence stylistique se retrouve dans des situations culturelles aussi simples que les salutations : un Français s’arrête généralement à un simple "Bonjour" alors qu’un Sénégalais a besoin de prendre dix minutes pour saluer son interlocuteur et ce, plusieurs fois par jour. Propos recueillis par Victoria Kaiser et Marie-Colombe Afota pour Evene.fr - Mars 2006
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