INTERVIEW DE KUNZANG CHODEN Le karma d’un peuple
Propos recueillis par Thomas Flamerion pour Evene.fr - Janvier 2007 - Le 22/01/2007
Elle est une exception, de celles qu’on voudrait voir devenir règle. Kunzang Choden, première Bhoutanaise à publier une fiction, débarque dans nos librairies hexagonales avec son premier roman, ‘Le Cercle du karma’. La faute à Actes Sud, découvreur de talents en série.
Dans son petit royaume, enclavé dans la chaîne himalayenne, Kunzang Choden a acquis une sagesse, une humilité et une sincérité déroutantes. Rencontre au sommet avec une dame distinguée, qui de sa voix apaisante conte les boires et les déboires d’une nation entrée de plein fouet dans l’ère moderne.
Qu’est-ce que le cercle du karma ?
Dans le monde occidental, on voit la vie comme quelque chose de linéaire, avec un début et une fin. Pour les Orientaux, principalement les bouddhistes, les choses avancent de façon circulaire, il n’y a ni début ni fin, on continue à vivre, toujours. On ne peut jamais abandonner quelque chose qu’on a fait, l’oublier derrière soi. On y revient toujours. Ainsi, on est plus conscient de nos actions.
Une fois refermé votre roman, reste l’impression d’avoir découvert un peuple et sa culture plus que d’avoir lu une fiction. Etait-ce intentionnel ?
Non. Je n’avais pas vraiment l’intention de présenter mon pays. Il existe beaucoup de livres sur le Bhoutan, des livres écrits par des étrangers, des impressions de touristes. Mon principal souhait était de raconter l’histoire d’une femme. Je n’imaginais pas qu’elle soit publiée, ni même traduite en français.
Mais quand on sait qu’au Bhoutan la culture est plutôt orale, raconter l’histoire de Bhoutanais est aussi un travail de mémoire, de transmission...
Tout à fait. Il y a cinquante ans, la société bhoutanaise reposait principalement sur des productions orales. On racontait des histoires parce que seule une infime partie de la population était lettrée. Apprendre à lire et écrire était lié à l’étude de la religion et les seules écoles bhoutanaises étaient monastiques. Dans les années 1960, quand le pays a commencé à se moderniser, les gens ont voulu envoyer leurs enfants à l’école, mais il n’y en avait pas ! Beaucoup d’entre nous furent envoyés en Inde pour étudier et pour la première fois des Bhoutanais fréquentèrent des écoles conventionnelles.
Certains éléments de votre vie sont proches de l’histoire de votre héroïne, Tsomo, mais il semble que vous ayez été plus chanceuse qu’elle. Son parcours était-il plus représentatif d’une vie bhoutanaise ?
Oui, je pense. Mais je ne crois pas que ma vie soit plus une réussite que la sienne. Ce sont deux réussites différentes, et son histoire est plus ancienne. En un sens sa vie est dure, elle part à cause de malheurs familiaux, elle doit marcher, travailler, sans savoir où elle va. Tout est découverte pour elle. Mon voyage en Inde était préparé. J’étais privilégiée. Je savais que mes parents m’envoyaient à l’école, que le chemin serait long. J’ai même voyagé sur la route qu’elle a construite. Mais plus l’histoire avance, plus la vie de Tsomo est une réussite, pas matériellement, mais spirituellement. Elle se découvre elle-même, alors que moi je ne sais pas encore qui je suis ni où je vais. Elle est heureuse de tout, reconnaissante. Elle devient une bonne personne, douée de compassion. J’ai beaucoup d’admiration pour elle.
Votre écriture est très sereine, calme, presque apaisante. Est-ce le reflet du rythme de vie au Bhoutan ?
Il y a des années, tout était très silencieux, très tranquille. Nous n’avions pas de montre et nous nous référions au soleil, aux ombres. Il n’existait pas réellement de rendez-vous et quand nous devions voyager, il n’y avait pas de téléphone pour prévenir de notre arrivée. Et surtout nous n’avions pas beaucoup à voir ; nous ne produisions que ce dont nous avions besoin, nourriture, vêtements... Vous ne pouviez pas aller en acheter en magasin. Mais depuis que nous nous sommes engagés sur la route du progrès, des villes se sont développées et les choses ont changé. Nous avons vu le monde à travers la télévision et compris tout le retard à rattraper. L’évolution que nous avons connue en cinquante ans équivaut à celle de l’Europe en deux ou trois siècles. Alors peut-être perdons-nous de ce mode de vie tranquille et serein.
Quels sont, selon vous, les effets positifs et négatifs d’une évolution si rapide ?
Une fois que vous avez pris conscience que la société doit se développer et que vous avez lancé le processus, il est très difficile de l’arrêter. Mais l’évolution a eu de nombreuses conséquences positives, principalement sur la santé. Aujourd’hui les soins sont gratuits et pour tout le monde. Quand mon père est mort à l’âge de 37 ans, et ma mère à 32 ans, nous ne savions même pas ce dont ils souffraient. Il n’y avait pas de docteurs, la seule chose que vous pouviez faire, c’était prier et espérer. Un autre changement positif est l’éducation. Tout le monde peut aller à l’école, garçons et filles ! En de nombreux points, la qualité de vie s’est améliorée. La modernisation a amené plus d’opportunité, plus de choix. Vous pouvez être autre chose qu’un moine, un fermier ou une femme au foyer. Pour les femmes les choses ont beaucoup évolué. Mais tout cela va aussi trop vite. Plus de 34 % de la population a moins de 25 ans et l’emploi commence à poser problème. De plus en plus de gens quittent les fermes pour les villes, afin de trouver du travail... C’est le problème de tout pays qui s’industrialise.
L’Inde et la Chine connaissent un développement économique exceptionnel. Un petit pays comme le Bhoutan profite-t-il de cet essor ?
Le Bhoutan n’est qu’un petit point dans l’Himalaya, entre ces deux nations. Historiquement, c’est une terre de subsistance, ne produisant que de quoi vivre. Les rares échanges commerciaux concernaient le sel, mais le pays est toujours resté indépendant, même aux heures les plus dures de l’expansion coloniale, quand les Britanniques, installés en Inde, ont voulu trouver une route vers le Tibet. Onze guerres firent rage entre Bhoutanais et Anglais, mais jamais ils ne nous colonisèrent. La dernière eut lieu en 1865, et se solda par un traité de paix et de non-agression. Même quand l’Inde obtint son indépendance, elle ne tenta pas de nous coloniser. Et quand le Tibet fut envahi par la Chine, le Bhoutan se tourna plus résolument au sud, vers l’Inde. Depuis le début de notre développement économique, l’Inde est notre plus gros partenaire. Notre monnaie est liée à la roupie, et l’Inde est vue comme un pays ami, un voisin généreux qui n’essaie pas de nous assimiler culturellement. Nous avons beaucoup de chance. Ca doit être notre karma ! (rires)
Au cours de sa vie, Tsomo, votre héroïne, souffre beaucoup sans vraiment se plaindre. Ce positivisme est-il ancré dans la culture bhoutanaise ?
Oui, je pense que cela vient du bouddhisme. Nous croyons au karma. Ce que vous faites maintenant affecte votre avenir. Tsomo se rassure en répétant sans cesse : “Ca doit être mon karma.” Cependant, ça n’est pas du fatalisme. Il est toujours possible de changer en faisant de bons choix. Quand Tsomo est malade, elle pense que cela est dû à quelque chose qu’elle a fait dans une vie antérieure, mais elle cherche aussi des opportunités d’améliorer la situation. Elle va voir un docteur, un guérisseur, elle se soigne. Elle reste positive. C’est assez difficile à comprendre pour les Occidentaux... Je suis qui je suis à cause de ce que j’ai fait, et bien sûr, je peux changer.
Ca n’est pas un peu lourd à porter un karma parfois ?
Oui, c’est aussi un fardeau. Mais une fois que vous avez fait au mieux avec ce fardeau, alors vous ne sentez plus son poids. Tsomo porte toute sa peine, toute sa souffrance, mais à mesure qu’elle vieillit, son fardeau devient plus léger. Quand, après de nombreuses années, elle retrouve son premier mari qui est alors marié avec sa soeur, elle rit ! Son rire franchit les ans et tout est oublié. Son coeur et sa compassion ont grandi. Pour les bouddhistes, la compassion est fondamentale, il faut la cultiver comme un jardin.
La maladie de Tsomo, son ventre qui reste gonflé, symbolise-t-il le poids de son karma ?
C’est possible. Peut-être est-ce une métaphore. Des gens m’ont demandé ce qu’était sa maladie. Mais je n’en sais rien. J’ai moi-même connu une femme qui avait eu ce problème. Elle avait été soignée mais n’avait jamais su ce dont elle souffrait à cause des problèmes de communication. C’est un peu ‘Lost in Translation’... Tsomo sait juste qu’on lui a enlevé quelque chose dont elle n’avait pas besoin. Mais elle se dit que cela faisait partie d’elle et qu’elle aimerait savoir ce que c’était. Souvent, nous ne savons pas ce que nous perdons dans la vie. La métaphore est double...
A en croire votre roman, la religion semble très importante dans le quotidien des Bhoutanais. Est-ce toujours le cas aujourd’hui ?
Absolument. Etonnamment, plus les gens deviennent forts économiquement, plus ils sont pieux. Ils donnent plus aux temples, y passent plus de temps. C’est très différent de l’Europe où les églises se vident.
Mais comme on le voit à la fin du roman, certains ne donnent que pour accumuler des mérites, sans grande piété...
Cela arrive et c’est ce que je crains pour le futur. J’ai peur que les gens ne donnent pas avec leur coeur, mais uniquement pour s’attirer la protection...
Que souhaitez-vous pour l’avenir du Bhoutan ?
Ce que j’espère, c’est que le Bhoutan atteigne un niveau de développement suffisant, qu’il ne devienne pas avide, consumériste, mais qu’il sache quand s’arrêter. Je souhaite également qu’il n’oublie pas sa culture, ses traditions, son histoire. Le Bhoutan doit trouver un équilibre entre son développement économique et son développement spirituel.
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30/05/2012 06h14 Moi qui n'aime pas lire , j'ai du lire ce livre dans le cadre du cours de français en 4e année secondaire . J'avais le choix...
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