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Le Messie du peuple chauve
de Augustin Guilbert-Billetdoux
INTERVIEW DE LAURENT MARTY Ecrivain, pas ethnologue
Propos recueillis par Emilie Valentin pour Evene.fr - Photographies (c)Marie Bruggeman - Septembre 2006 - Le 07/09/2006
Laurent Marty est l'auteur d'un livre dont il est le héros. Son premier roman, 'La Vie est un miracle' (Le Cherche-Midi), raconte l'univers torturé et fantaisiste d'un agent d'accueil. Rencontre autour d'un demi avec un écrivain à part entière.
On a pris rendez-vous avec Laurent Marty par téléphone et avant de raccrocher, il a demandé, un peu inquiet : "Et vous voulez me voir pour parler de... ?". Bêtement, on a répondu : "du roman". Il n'a pas semblé soulagé. Quand on l'a retrouvé dans un bar de son quartier, dont il est vraisemblablement un habitué, il a dit : "Déjà, rectifiez sur votre site, c'est marqué que je suis ethnologue, c'est faux." On a alors mieux compris les craintes de l'écrivain. D'ethnologie, il ne sera pas question aujourd'hui, même si, à la réflexion, l'environnement naturel du Laurent Marty que l'on rencontre dans le roman - l'accueil d'un immeuble, le comptoir des bistrots et l'appartement en colocation - dissimule une faune sacrément bigarrée. Mais manifestement, le véritable objet d'étude de Marty, c'est lui.
Vous écrivez depuis longtemps ?
On écrit parce qu'on a lu, et la première fois que j'ai écrit, c'était à l'âge de dix ans, quand j'ai recopié le premier chapitre d'un livre de la collection rouge et or. Etant d'un naturel feignant, par bonheur, mon plagiat a connu une fin assez rapide. Ensuite, j'ai écrit un roman préhistorique, là encore, un premier chapitre, avec, je crois, déjà des gens qui bossaient. Ce texte existe encore, mais je ne l'ai plus, je l'ai offert.
Et vous avez continué à écrire…
Je devais rendre un conte à la Revue littéraire. Un conte, que j'avais mené avec brio, mais peut-être pas avec suffisamment de persévérance. Donc quelques heures avant de le rendre il n'était pas fini. Et c'est comme ça que la Revue littéraire, avec ce texte que je n'ai pas pu rendre, m'a permis de chercher dans les tiroirs et d'arracher aux carnets que j'écris tout le temps des pages qui ont plu. C'est à partir de là que Florent Georgesco, de la Revue littéraire (1), m'a dit : "Tu vas m'en faire un petit parcours, tu vas m'en faire cinq ou six."
Elles racontaient quoi, ces pages arrachées ?
Des choses que j'écrivais à la réception. Je suis agent d'accueil, je m'occupe des gens coincés dans les ascenseurs, des colis qui arrivent, des alertes incendie, de payer le café à la maintenance… Il y a une vie assez intéressante, somme toute, dans une réception. J'écris parce que je m'ennuie, parce que je trouve qu'écrire c'est une manière d'investir le temps. J'écris parce que je bois, aussi. Et quand on boit, ça discute beaucoup, ça parle, c'est un peu comme une cocotte minute. La difficulté, c'est que tout ce que j'écris, je l'écris saoul, ou dans des situations délicates, pénibles, sur des feuilles qui traînent. Il a donc été très difficile de construire le livre. Car le livre est arrivé à partir du deuxième texte de la série, où un éditeur du Cherche-Midi, Vincent Roy, m'a contacté pour savoir si j'avais envie d'en faire un roman. J'ai dit oui tout de suite. C'est-à-dire au bout de cinq ou six verres, et les ennuis ont commencé. Parce que je ne pouvais absolument pas rendre un livre. Je comprends les écrivains qui ont un plan, un projet, certes, mais je ne crois pas qu'on le respecte comme on traverse une rue, toujours dans les clous. Ça n'existe pas. La difficulté, ça a été de construire une histoire et d'échapper au journal intime. Donc il y a évidemment des choses assez vraies, d'autres assez fausses. Le livre existe, mais je l'ai quand même écrit en catastrophe, sur un tabouret, le soir, dans un bar, au 218, alors que je travaille au 220, avec Jacques, mon cher barman, qui me disait : "Mais rentre chez toi." C'était presque un travail d'équipe. La difficulté, c'était de mêler le vrai et le faux. Et c'est là que je suis assez fier, parce que moi-même j'ai du mal à les démêler. Je n'ai pas fait ça comme un appartement qu'on repeint avant de partir pour récupérer sa caution. Et au boulot, les gens sont ravis. C'était pourtant délicat. J'avais peur qu'on ne voie pas que je parlais de moi et pas des autres. Quand je parle de mon travail à la réception, je ne cherche pas à dénoncer quoi que ce soit ni à me moquer d'un fonctionnement, de "mordre la main qui me nourrit", même si elle met des cailloux dans la pâtée, sinon je l'aurais fait différemment.
(ndlr : le serveur apporte un verre et se penche sur la table pour lire mes notes. Laurent Marty enchaîne donc en faisant référence aux habitués et au personnel du bar dans lequel se déroule l'interview.)
Ils ont été d'un grand secours. Vers la fin surtout, quand au lieu de retravailler le bouquin et de le terminer je le prolongeais. J'étais ici et ils m'accusaient de leur voler leurs brèves de comptoir. Ce n'était pas faux. Ils m'ont bien soutenu, ils ont tiré la prise pour que je puisse me mettre au fond avec mon ordinateur, j'ai même été interdit de bières, à un moment. C'est amusant cette mobilisation. Au 'Pré carré', le fameux 218 dont je parle beaucoup, ils m'ont offert le tabouret sur lequel j'ai écrit. Et ils ont mis le roman en vitrine. Il y a un petit fan club.
Et vous, vous êtes "fan" de quelqu'un ? Qu'est-ce que vous lisez ?
Il y a beaucoup de livres qui ont compté, mais je ne m'en souviens jamais au bon moment. Je suis gêné de répondre à cette question. Elle est brutale. Enfin, ce que j'ai aimé, c'est les romans d'aventure avant tout. C'est les Jules Verne, les Alexandre Dumas, Robert Louis Stevenson. C'est prendre peu de risques, finalement. C'est vrai que ce n'est pas moi qui les ai découverts. Mais John Meade Falkner aussi, avec des grands thèmes qui s'affrontent. J'ai eu des passions à un moment pour Roger Nimier. Je ne sais pas ce qui m'a pris. Enfin, si, je sais très bien ce qui m'a pris, j'aimais bien. Mais si lui est un écrivain politique, il n'y a rien de politique, en revanche, dans ce que j'écris. Ce qui m'a plu chez lui c'est qu'il était tout le contraire de moi : il est brillant, toujours là dans les situations. Et il avait le sens de la formule. Ce qu'on retrouve chez Antoine Blondin. Sinon, il y a Louis Calaferte. Avec un seul : 'Septentrion'. J'ai eu beaucoup de mal à le lire. Je l'ai lu une quinzaine de fois, mais jamais en entier. Une fois que je l'ai lu en entier j'ai arrêté de le lire. Louis-Ferdinand Céline, lui aussi, m'a beaucoup plu. J'aime la manière dont il rigole. Beaucoup de gens me disent que c'est sinistre, mais bon. Le style m'a plu. Et le style étant indépendant de l'histoire, c'est pour cela qu'on raconte la même chose depuis des siècles. Parce qu'on la raconte différemment.
En ce moment, vous écrivez ?
J'aurais dû venir avec ma valise rouge. Une grosse valise avec des sous-bocks, des morceaux de papier, plein de trucs sur lesquels j'écris. J'écris énormément. Mais finalement, depuis la publication je n'écris plus du tout. Et ça, ça m'inquiète un petit peu.
Ne vous en faites pas trop, le roman vient juste de paraître, ça ne doit pas faire bien longtemps que vous n'écrivez pas.
Ah oui ? Peut-être. Je n'ai aucune notion du temps. Mais pendant que je n'écris plus, je me relis, et je déchire énormément. Les passages d'hôpitaux que je raconte dans le roman sont vrais. D'où la nécessité de l'hôpital, d'ailleurs. Si mon appartement est enfin rangé et propre, il a encore des stigmates, sur les murs. J'ai un gros problème, du fait de ne plus écrire. Enfin, je continue à être au comptoir, à m'imprégner de ce qui se passe.
Laurent Marty a conclu la rencontre par : "J'ai souffert pendant cet entretien." On s'est bien gardé de lui dire que nous, on avait passé un bon moment et qu'on aurait juré que les interviews, il avait fait ça toute sa vie, évitant les blancs, enchaînant, répondant aux questions que l'on avait pas osé poser et se pliant, élégamment, au jeu de la séance photo. Merci.
(1) Dans la Revue littéraire de la rentrée (numéro 26, septembre-octobre), vous trouverez un grand entretien de Laurent Marty par Florent Georgesco.
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09/02/2012 10h18 Un petit bijoux! Amusant, intriguant, éclairé. Quel style! Entièrement sous le charme.
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