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Ling Zhang, sommet sino-canadien

Propos recueillis par Alexis Brocas - Le 01/12/2011

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Ling Zhang,  sommet sino-canadien

Il a fallu dix-sept années de recherches à la romancière Ling Zhang pour retracer à travers une superbe saga romanesque l’existence de cinq générations de migrants chinois au Canada. Ou comment le rêve d’exil s’est transformé en cauchemar, en vies sacrifiée… Explications.

Premier roman publiée en français de Ling Zhang, Le rêve de la montagne d’or est précédé d’une odeur de souffre.  La romancière a été en effet accusée de plagiat par trois auteurs canadiens qui, comme elle, sont d’origine chinoise. L’affaire a été portée devant la justice. L’éditeur américain de Zhang plaide pour une coïncidence, car tous ces écrivains évoquent le thème commun de l’exil. Avant que la justice ne tranche un débat dont les enjeux échappent, avouons-le, au public français, il faut lire ce livre. Une saga brillante qui applique un traitement grandiose aux destins de personnages modestes : en l’espèce Six-Doigts, jeune villageoise chinoise éveillée, et son mari Afa, issu d’une famille sans fortune, qui partira donc chercher celle-ci au Canada. Du percement des voies de chemins de fer à la dynamite qui coûtèrent la vie à des  milliers d’immigrés aux fameuses blanchisseries dans lesquelles les survivants se spécialisèrent, le roman explore, à travers Afa, le sort fait à ces déracinés, citoyens de troisième zone, qui vivaient encore avec la Chine au cœur. Une Chine alors faible et misérable, décrite à travers la vie de Six-doigts, l’épouse d’Afa… D’ailleurs, les avanies et outrages essuyés par l’Empire du Milieu inspirent aux personnages des réflexions qui sonnent, aux oreilles du lecteur occidental contemporain, comme des justifications par l’histoire de certaines positions de la Chine d’aujourd’hui. Comment ne pas penser à Taiwan quand les personnages s’écrient (à propos des terres prises par les Japonais) : « Rendez nous nos montagnes et nos rivières » ?

Ling Zhang, comment vous en êtes venue à vous intéresser aux migrants Chinois qui partirent chercher du travail dans ce qu’ils appelaient La Montagne d’or – le Nouveau Monde ?

C’était en 86, je venais d’arriver au Canada et je me trouvais à Calgary. À la suite d’une panne de voiture, je me suis retrouvée près d’une friche où, par hasard, j’ai découvert un alignement de pierres tombales. Elles devaient être là depuis un certain temps  puisqu’il m’a fallu écarter les herbes qui les entouraient pour lire leurs inscriptions. C’est là que j’ai vu que ces tombes renfermaient les corps des premiers travailleurs chinois arrivés au tout début des années 20. Les dates, sur les tombes, montraient bien qu’ils n’étaient pas morts de mort naturelle. Or, pour un Chinois, il est capital de pouvoir reposer dans la terre de ses ancêtres. Je me suis donc demandé pourquoi ils étaient restés, quelle vies avaient-ils pu avoir… J’ai commencé à réfléchir au livre, mais c’était un projet gigantesque, dont l’énormité, je dois l’avouer, m’effrayait. Je n’étais pas prête à écrire ce livre à l’époque.

Il y a donc eu un second déclic ?

Oui, c’était en 2003. Entre 1986 et 2003, je me suis construit une vie au Canada, j’ai passé des diplômes universitaires et je suis devenue audiologiste. En 2003, je suis retournée en Chine, dans le village de Kaiping, que Six-Doigts habite dans mon roman. C’est là que j’ai découvert les diaolous, ces forteresses à plusieurs étages que les immigrés faisaient construire pour protéger des bandits leur épouse et leur famille  restés au pays. À l’intérieur de l’un d’eux, j’ai découvert une garde-robe, et à l’intérieur, un bas à l’occidental – un cadeau somptueux fait par un immigré à sa femme. Quand j’ai touché le nylon, j’ai été comme électrocutée…

Comme Emmy, la descendante d’Afa et de Six-Doigts au début du livre ?

Oui, ces émotions sont les miennes. Et ce sont elles qui, après la découverte des tombes, m’ont permis d’écrire ce livre. Les tombes m’ont donné l’histoire de ces hommes au Canada. Le Diaolou m’a donné l’histoire de celles qui attendaient leur retour dans la crainte.

Votre roman montre aussi le conflit entre l’aspiration à la liberté et la tradition chinoise, très prégnante – conflit parfois internes à certains personnages. Ainsi Six-Doigts : dans sa jeunesse, c’est une fille émancipée (elle gagne sa vie en peignant), mais devenue mère, elle mariera ses enfants de force…

J’ai mis beaucoup de ma grand-mère dans Six-Doigts. Ma grand-mère avait été quatre ans à l’école, ce qui, pour une villageoise chinoise de son temps, était proprement extraordinaire. Elle savait lire et écrire. Elle a vécu une vie de villageoise chinoise ordinaire, mais quand elle est morte, nous avons trouvé, dans sa taie d’oreiller, les poèmes qu’elle écrivait. C’étaient des poèmes sur sa vie. Pas des poèmes élégiaques : ils parlaient de ses rêves jamais réalisés, de ses déceptions… Pour en revenir à Six Doigts, je crois qu’elle a deux faces. L’une est très en avance sur son temps, lui permet d’instruire tout le monde, de programmer sa fille pour qu’elle ait un futur brillant. Et en même temps elle a planifié le mariage de ses fils, et traite sa belle-fille avec la même dureté que jadis, sa propre belle-mère avec elle.

Vous insistez beaucoup sur la faiblesse de la Chine d’alors, sur les territoires dont elle a été amputée,  sur l’influence néfaste des puissances étrangères. Faut-il y voir une justification en creux de l’expansion de la Chine d’aujourd’hui ?

Surtout pas. Ce livre ne porte pas du tout sur l’idéologie. Quand j’ai commencé à l’écrire, j’ai voulu raconter une période historique. Puis le but a changé : je voulais simplement écrire une histoire. Mais ce sont les gens qui font l’histoire, et j’ai voulu me concentrer sur les gens, et que l’histoire s’efface en arrière plan. Je ne cherche pas à comparer la Chine d’hier à celle d’aujourd’hui, mais à parler des gens. C’est mon premier livre paru en français, et j’aimerais que ses lecteurs ne le voient pas comme un livre sur les immigrants chinois partant au Canada, mais comme un livre sur l’homme d’un siècle de migrations. Comme Les Cendres d’Angela de Frank McCourt. Ce qu’il dit sur les immigrés irlandais pourrait s’appliquer aux autres immigrés.

Votre livre évoque néanmoins le racisme, celui des blancs envers les Chinois, et celui des Chinois envers les Indiens. Mais il montre aussi que l’amour, le désir, permettent des rapprochements. /strong>

En fait, j’essaie de dire une vérité qui est plus complexe que les termes de « discrimination raciale » ne le laisse supposer. La « discrimination », c’est un mot facile, et je voulais aller au-delà, montrer que cette discrimination comprend bien des degrés. Raconter un temps – la ruée vers l’or- où trois groupes de gens –indiens, blancs, chinois- ont été confrontés les uns aux autres sans y avoir jamais été préparés. À cette époque, la peur surmontait tout, et chaque groupe se repliait sur ses valeurs. Il a fallu un siècle entier à ces trois groupes pour se rapprocher et créer la société multiraciale que l’on peut voir au Canada aujourd’hui.

Après des rumeurs plagiat, trois auteurs canadiens d’origine chinoise (Wayson, Choy Sky Lee et Paul Lee) vous attaquent en justice. Une réaction ?

Oui, je suis ravie que le cas soit entre les mains de la justice canadienne, en laquelle j’ai une confiance complète.  J’ai également confiance dans le bon sens des lecteurs : une seule lecture de l’ouvrage suffit à anéantir tout soupçon de plagiat. Ce texte est le produit de mon travail, de recherches que j’ai menées durant plus d’une dizaine d’années….

Le rêve de la Montagne d’or
Ling Zhang
Ed. Belfond,  590 p., 22 €.

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