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INTERVIEW DE LIZZIE DORON Le livre de sa mère

Propos recueillis par Charlotte Devai pour Evene.fr,photos (c) Thomas Flamerion - Mars 2008 - Le 11/03/2008

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INTERVIEW DE LIZZIE DORON

Lecture conseillée aux écoliers et lycéens, Lizzie Doron débarque sur la scène littéraire française avec 'Pourquoi n'es-tu pas venue avant la guerre ?'. Rencontre avec une femme de la génération des nouveaux écrivains israéliens et de celle des rescapés de l'Holocauste.

La première oeuvre publiée en France de Lizzie Doron a des allures de conte. Dans un quartier de Tel-Aviv - ville qui incarne Israël pour l'auteur - où sont agglomérés des survivants, Héléna rêve plus qu'elle ne vit. Le récit qui oscille entre volonté et douleur de dire, se révèle par une étrange alchimie, à la fois grave et léger. Une gaieté en trompe-l'oeil dissimule le murmure de l'horreur ; le tableau qui surgit n'en est que plus frappant. Rencontre avec une maman en quête de transmission.

'Pourquoi n'es-tu pas venue avant la guerre ?' esquisse le portrait de votre mère qui a vécu les atrocités de la Shoah. Comment s’est passée la publication de ce livre doublement intime ?

En réalité, et ceci est très important, je n’ai pas écrit un livre. Je n’ai fait que retranscrire des souvenirs pour ma fille parce qu’elle en avait besoin pour un devoir à l’école. J'étais alors à des lieues d'imaginer que ma propre histoire puisse devenir un livre. A cette époque je préparais mon doctorat. La personne qui m'assistait à l'université a lu ce que j’avais écrit. Elle a envoyé des manuscrits à plusieurs éditeurs, parce qu'il lui semblait capital de publier cette histoire. Vingt-quatre heures après, mon téléphone sonnait : on voulait me publier. J’ai refusé : j’avais honte, car c’est de ma mère et de sa folie qu’il s’agissait, de mon enfance miséreuse, de toutes ces choses que l’on peut confier à sa fille, mais pas au monde entier. Un an et demi plus tard, une éditrice me contacta : elle était rescapée des camps, et me dit qu’elle serait très honorée de publier mon histoire, que cela l’aiderait à être plus paisible. Je n’ai pas pu refuser. C’est ainsi que je pris conscience du réel enjeu de ce que j’avais écrit. Ces secrets que j’ai couchés sur le papier, je les ai d’abord exhumés pour moi, pour me rappeler de ce que je savais vraiment sur mon passé.

Quelle est la honte dont vous parlez et qui imprègne votre récit ?

C'est ce même sentiment qui a poussé ma mère à inventer l’oncle Haïm, pour que je n’aie pas l’impression d’être seule au monde. Quant à moi, il m'est pénible d'avouer que je connaissais certaines personnes non par leur nom, mais par les matricules tatoués sur leur main. La honte dont je parle n’est pas seulement liée au regard des autres, mais aussi à l’image que j’ai de moi-même. Je dois tout de même souligner une chose : ma mère était pleine d’humour. Nous plaisantions très souvent, même à propos de l’Holocauste, parce qu’après ce qu'elle a vécu, elle pensait pouvoir tout dire - à Dieu, aux autres et à moi. Je ne garde pas le souvenir d’une enfance sombre, au contraire, elle a été pleine de vie. Ce fut un choc de réaliser qu'elle fut en réalité tragique.

Votre mère pratiquait sa religion d'une manière toute personnelle : est-ce là aussi une conséquence de ce qu'elle a vécu ?

Ma mère a entretenu une relation très conflictuelle avec Dieu. Je raconte dans mon livre qu'elle est allée à la synagogue une seule fois, à l’occasion d’une fête religieuse et elle s’est installée du côté des hommes pour délivrer un message. "Je suis ici, toute seule, pour que Dieu se souvienne de ses péchés, non des miens", a-t-elle dit. Et elle récita tous les noms des parents qu’elle avait perdus durant la Shoah. Lorsqu’elle voulait vraiment discuter avec Dieu, elle allait de temps en temps dans une église de Jaffa. Là, elle maudissait Dieu en yiddish, criant si fort que ceux qui étaient présents demeuraient parfaitement silencieux, comme s’ils comprenaient qu’il s’agissait d’une cérémonie spéciale. C'était une croyante brisée qui attendait désespérément des réponses. Puisque Dieu n’avait pas entendu les prières de six millions de juifs, elle voulait se faire leur porte-parole. Mais à la fin de sa vie, elle avait rompu avec la religion, et n’avait plus rien à dire à Dieu.

C'est plus sous les traits d'une femme que d'une mère qu'apparaît le personnage d'Héléna...

Lorsque j’ai écrit cette histoire, j’ai essayé de mettre mes sentiments en retrait. Et ça n’a pas été une mince affaire, parce que même si j’aimais et admirais ma mère, je la haïssais aussi. Elle m'a parlé de choses que je ne comprenais pas et en a gardé d'autres toute sa vie. Elle ne m’a jamais parlé de mon père qui est mort lorsque j’avais 8 ans. Il était dans un sanatorium - il avait la tuberculose - et ma mère ne me laissait pas lui rendre visite. En effet, c’était dangereux pour moi, qui devais survivre à ses côtés. Je me suis imposé un devoir d’objectivité, pour produire les souvenirs les plus fidèles qui soient. Je pense que c’est là que réside le secret de ce récit : il s’agit de photographies, d'un album de famille.

Pourquoi avoir choisi ce titre ?

Il fait référence à une caractéristique de la société israélienne, qui désigne toujours des responsables à blâmer. Dans les années 1960, il était habituel d’accuser les rescapés de l’Holocauste d’être les membres les plus faibles de la communauté juive. La question incessamment posée était : "Pourquoi n’es-tu pas venu avant la guerre ?" Ma mère et moi avons recherché d'éventuels parents dans le pays. Nous avons rencontré un homme qui portait le même nom que nous. Il vivait dans un kibboutz - symbole du rêve de tout sabra (1), incarnation d’une société juive nouvelle. Ma mère lui a demandé s’il avait des parents communs avec nous : peut-être étions-nous de la même famille. Mais en guise de réponse, il nous demanda à toutes les deux, avec mépris : "Pourquoi n’êtes-vous pas venues avant la guerre ?" Cette rencontre m'a fait prendre conscience de ma différence : je ne faisais pas partie de ceux dont les parents avaient construit ce pays. Ce fut aussi la première fois que je pus m’identifier à ma mère.

Les rescapés de la Shoah faisaient donc l'objet d'une discrimination ?

Oui, parce qu’ils n’étaient pas les pionniers, les sionistes, les héros qui avaient bâti le pays. Ce phénomène est commun à toutes les sociétés : les nouveaux immigrants sont toujours les plus faibles. Enfant, je n’avais pas seulement honte de mon histoire : j’avais honte de ne pas faire partie de ce courant dominant de la société israélienne. Il m’a fallu beaucoup de temps pour trouver le courage de dire que le véritable héroïsme était celui dont ma mère avait fait preuve en continuant à vivre, et à croire en l’humanité. Depuis une dizaine d’années s’est amorcée une véritable révolution : les gens se sont mis à écouter les histoires des rescapés, à raconter ce qui était arrivé à leur grands-parents. Je pense que les mentalités sont en train de changer, c'est peut-être ce qui explique le succès de mon livre, qui serait passé inaperçu dans les années 1970 ou 1980. Nous avons compris que personne ne sortait victorieux d'une guerre. Nous l'avons gagnée en 1967, mais on ne peut vivre en paix de cette manière, ni avec ses voisins, ni avec soi-même. Ce n'est pas en combattant qu'Israël deviendra un pays fort, et parviendra à dépasser les souvenirs humiliants de la Shoah.

On entend parler différentes langues dans votre livre, comment vous situez-vous par rapport à elles ?

J'ai passé une enfance en vase clos : nous étions comme des réfugiés dans des camps de rescapés de l'Holocauste. J'entendais parler le russe, le polonais, le hongrois, le yiddish. Nous, les enfants, avions créé notre propre langage : grâce à un mélange de grammaire allemande, de mots yiddish et hongrois, nous arrivions à nous comprendre. Ce n'est qu'à 6 ans que j'ai découvert l'hébreu, une langue avec ses propres structures, ses propres règles. Je pense que c'est ce qui m'a poussé à devenir linguiste, pour comprendre le mécanisme cérébral du langage. Par contre, il n'y a pas une seule langue que je puisse parler sans commettre d'erreurs, y compris l'hébreu. Il y a une contrepartie pour toute chose : rien n'est jamais blanc, ni noir.

Allez-vous continuer d’écrire ?

Jusqu'à maintenant, j'ai publié quatre livres qui ont, pour la plupart, rencontré plus de succès en Europe qu'en Israël. Parce qu'il y a un décalage : les pays européens sont en train de reconsidérer ce qui s'est réellement passé durant la Seconde Guerre mondiale alors qu'en Israël, la question est bien plus épineuse. Nous sommes encore obsédés par l'idée de nous montrer forts, et de finir de construire le pays. L'Europe semble plus à même de s'interroger, peut-être parce que l'Europe d'aujourd'hui n'est plus celle de la guerre. Peut-être les Européens retrouvent-ils également dans ce livre des questions auxquelles ils sont confrontés, celles, par exemple, liées au problème de l'immigration. Je désire continuer d’écrire ce qui s'est passé en Israël, l'histoire des rescapés de l'Holocauste, de leurs fils et de leurs filles. Mon prochain livre porte sur ma vie en Allemagne, qui représente aujourd'hui ma patrie littéraire. La publication de mes livres a changé ma vie : cela m'a offert la chance de rencontrer des gens, de les écouter se confier librement à moi, car j'ai confessé mes propres secrets.

Quel est votre sentiment en tant qu'invitée au Salon du livre de Paris ?

Je ressens une grande joie. Les juifs sont proches de deux nations : l'Allemagne et la France. A la création de l'Etat d'Israël, nous admirions la France qui avait à coeur de nous aider. Nos rapports se sont rafraîchis lorsque la France a pris part au conflit du Moyen-Orient : nous nous sommes sentis abandonnés. Mais j'ai l'impression que depuis deux ans, quelque chose est en train de se passer, des deux côtés. Nous avons tous compris que les événements qui ont eu lieu en Israël n'avaient rien à voir avec une quelconque volonté impérialiste, mais au contraire avec notre peur. Je pense que l'Holocauste est l'unique cas pour lequel on peut distinguer les bons des mauvais. Tous les autres conflits, tous ceux qui ont lieu dans le monde, sont bien trop complexes à démêler. La France et Israël sont en train de bâtir à nouveau les bons rapports qu'ils entretenaient autrefois. Et je pense que le Salon du livre en est un symbole : il inaugure pour moi une nouvelle époque.

(1) Juif né en Israël.

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