INTERVIEW DE LYONEL TROUILLOT Haïti mon amour
Propos recueillis par Thomas Flamerion pour Evene.fr, photos (c) Guillaume Monier - Septembre 2007 - Le 24/09/2007
De lui, on connaît la force des mots, quand il s’agit de conter les plaies de l’histoire haïtienne. Cette année Lyonel Trouillot crée la surprise en publiant ‘L’Amour avant que j’oublie’, un roman où le langage est au service de l’intime.
Il est journaliste, enseignant, engagé dans la vie politique d’Haïti et signataire du manifeste pour une littérature-monde. Il s’active à l’organisation du festival Etonnants Voyageurs à Port-au-Prince et participe au jury du prix des Cinq Continents de la francophonie. Lyonel Trouillot est un homme très occupé, qui prend le temps de nous conter la genèse d’un roman d’une extrême sensibilité.
Votre dernier roman n’a pas pour toile de fond l’histoire mouvementée d’Haïti. Comment est né ce projet ? Ressentiez-vous le besoin d’écrire un texte moins “engagé” ?
J'avais en tête d'écrire ce roman depuis déjà quelques années. Les événements de 2003-2004 en Haïti m'avaient en quelque sorte imposé ‘Bicentenaire’. Il y avait comme un trop-plein d'histoire immédiate qu'il me fallait laisser sortir, à la fois pour m'en libérer et le sauvegarder par les mots. Les livres que j'écris me viennent au moment où je m'y attends le moins, ou sont le fruit d'une longue attente qui prend forme un jour. ‘L'Amour avant que j'oublie’ est du deuxième type, le passage à l'expression d'interrogations sur le langage, les relations amoureuses, la puissance du regard... qui m'habitaient depuis longtemps.
Le roman s’appelle ‘L’Amour avant que j’oublie’. Craigniez-vous, vous-même, de ne pas avoir le temps d’écrire ce roman plus personnel ?
Non. Je craignais surtout - et un livre ne suffit pas pour enlever une telle crainte - le ratage de la rencontre. Quel langage, quel possible partage représente la présence de l'autre ? C'est une question banale, mais n'est-ce pas la seule qui compte, celle qui nourrit à la fois l'enthousiasme et le désenchantement ? Je regarde beaucoup les gens. Et le regard est pour moi le lieu même de l'éveil à l'autre. C'est le “dans la foule, je t'ai vue” d'Eluard. La foule, si l'on regarde bien, n'est qu'une illusion. Chaque personne devrait avoir la chance d'être "vue" dans une foule.
Ce récit est-il autobiographique ?
Pas vraiment. J'ai été membre fondateur d'un syndicat d'enseignants, et j'ai eu des moments de longue solitude, mais c'est plus un retour sur une époque, ce Port-au-Prince des années 1970, une dictature un peu ramollie. Le glissement vers la mort d'une génération, la naissance d'une autre. Les vies officielles et les vies cachées, les douleurs clandestines, les joies rêvées. Il y a dans chaque personnage des éléments, des parcelles de personnes que j'ai connues et que l'on croirait à tort pouvoir résumer en deux ou trois données biographiques. C'est le retour vers ces formes cachées d'espérance et de mal-être qui fait ce livre. Derrière, il y a toujours quelque chose, et ce quelque chose, ce mystère derrière chaque destin anonyme, porte toujours sur le rapport à l'autre.
Pensez-vous avoir, à l’image de votre personnage, délaissé l’amour au profit de l’engagement intellectuel ?
Je ne pense pas ressembler à ce point au narrateur de ‘L'Amour avant que j'oublie’. Et la quantité n'a ici qu'une valeur d'anecdote. Le narrateur aurait connu des centaines d'histoires d'amour, l'essentiel n'en serait qu'en partie affecté. Il y a l'émerveillement, et l'émerveillement implique la question du possible ratage, comme si ce qui précède ne peut désormais prendre sens que par cette rencontre. Que le personnage ait fui l'amour pendant longtemps ne fait que renforcer la plongée dans la rencontre comme lieu fondateur du langage, du corps. Le narrateur offre à l'être rencontré un panier vide et va chercher dans les trois vies des "aînés" de quoi remplir son langage.
Les sentiments de l’écrivain du roman semblent secondaires, comparés à l’histoire de ses trois anciens compagnons. Son amour s’exprime finalement plus à travers le récit de leurs vies... Est-ce une forme de mise en abyme de l’amour ?
Il ne s’agit pas simplement de dire "je t'aime”, mais bien d'explorer la question du sens du discours amoureux en tant que discours sur le monde, la vie, l'autre. Se pose ainsi la question du langage, de la mise en fiction du réel et de la réalité de la fiction. La part d'incommunicable qui fonde le besoin de communiquer. D'où le passage par la fable, quelque chose de proche du conte. Le récit, les multiples récits autour des vies des aînés éloignent le propos de son centre pour l'y ramener. Que dire à l’autre et que dire de la vie sinon justement ce qui est entre les mots et tient du réel et de l'imaginé ?
Au final, le livre est très fort émotionnellement, tout en restant très pudique. Etait-ce une condition sine qua non pour parler d’amour ?
Le personnage lui-même reste dans cette pudeur, qui n’est pas de la pudibonderie, mais qui n’est tout simplement pas l’expression de la réalité physique du rapport amoureux. Il me paraissait essentiel d’en parler de cette façon. Le livre est malgré tout un hommage au corps puisque le besoin d’une relation naît avec le regard. C’est d’avoir vu l’autre. Le fait de parler de sexe ne me dérange pas, mais dans ce livre, cela ne me semblait pas nécessaire, afin de garder ce côté fable, cette forme de mise en fiction. C’est pour cela qu’il n’y a pas d’élément de description, pas de sein, pas de jambe.
Il semble que ‘L’Amour avant que j’oublie’, au-delà d’une histoire particulière, ait une portée universelle, peut-être due à la multiplicité des voix. Aviez-vous l’idée de toucher un public plus large ?
Je crois qu’à partir du moment où on écrit, on ne peut qu’écrire dans l’universel. Il n’y a pas d’histoire d’un peuple à partir de laquelle on puisse dire : voilà l’universel. Il est dans chaque histoire particulière. Le besoin s’est simplement imposé à moi d’écrire sur l’amour, le regard, le touché - tout est dans les yeux chez l’étranger, tout est dans les mains chez Raoul. Le roman est une réflexion sur la rencontre de deux personnes. Il s’agissait de la mettre en forme, mais au début de l’écriture, je n’avais pas le souci d’aller vers l’universel. Et puis c’est sans doute le plus haïtien de mes livres puisqu’il traverse le Port-au-Prince des années 1970, cette vie civile dans laquelle des gens peuvent se reconnaître.
La situation en Haïti reste peu connue en France. Qu’en est-il aujourd’hui ? Le nouveau gouvernement est-il en mesure d’améliorer les conditions de vie ?
Sur le plan de la démocratie formelle, les choses évoluent certainement. Depuis la chute des Duvaliers en 1986, la situation s’améliorait. Puis il y a eu Jean-Bertrand Aristide et cette dérive caractérisée par un retour en arrière. Dernièrement, ont eu lieu des élections présidentielles, législatives, municipales. On est dans cette enveloppe démocratique. Mais ça ne change pas grand-chose, mis à part que la violence n’est plus considérée comme forme d’expression de contradiction. Il n’y a pas de formation politique, pas de nouvelles propositions. La réalité sociale est toujours la même et les éléments de la culture populaire ne sont toujours pas respectés. C’est ce que j’appelle le déficit de citoyenneté. Le seul acquis, c’est cette réinscription dans la démocratie formelle.
Il y a toujours une mission des Nations unies en Haïti. Je suis de ceux qui souhaitent son départ parce qu’on ne peut pas demander à un pays de résoudre ses problèmes en sortant de sa propre logique historique. Elle s’appelle officiellement la MINUSTAH, les Haïtiens l’appellent la turista. (rires)
Considérez-vous votre oeuvre littéraire, en général, comme une forme d’engagement politique ?
Ce qui est certain, c’est que la littérature ne parle que du langage. Et pour parler du langage, elle ne peut parler que d’autre chose, qu’il s’agisse de politique, de social, de l’intime. En tout cas, elle parle toujours de la réalité. Les choses qui m’interpellent diffèrent avec la vie. Je ne prends l’étiquette engagé ni comme un compliment ni comme une injure. On peut faire de la littérature avec son nombril, ou avec la pauvreté. Pour moi ce n’est pas une identité. Mais j’admets que souvent, lorsque j’écris, me vient la réalité immédiate de mon pays.
Aujourd’hui, quelle est selon vous la portée politique d’une oeuvre artistique comme un roman, son pouvoir d’information, voire de mobilisation ?
Il faudrait poser cette question aux oeuvres réelles. Est-ce la société qui ne permet plus à la littérature de le faire ou est-ce la littérature qui ne se permet plus de le faire ? Quand je prends la littérature occidentale, je crois qu’elle s’est vidée de toute intention et de toute subversion. Ecrit-on encore des oeuvres qui sont au corps à corps avec le réel, qui sont dans une position d’hostilité, de rejet ? Plus beaucoup. On écrit à droite en Occident. On ne dit plus merde au réel comme l’ont fait les écrivains de la Beat Generation aux Etats-Unis ou, dans une autre facture, comme les écrivains du réalisme socialiste. Aujourd’hui je préfère encore lire ‘La Mère’ de Gorki que bien des écrivains que l’on trouve dans les librairies françaises !
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