INTERVIEW DE MARIE DARRIEUSSECQ Les mots du vide
Propos recueillis par Thomas Flamerion pour Evene.fr - Octobre 2007 - Le 29/10/2007
C’est le roman par lequel le scandale est arrivé. Un scandale parce qu’il en fallait bien un. Un scandale bien minime au regard de la maîtrise et de la sensibilité qui portent ‘Tom est mort’. Marie Darrieussecq signe un texte bouleversant sur l’indicible désolation du deuil.
On lui a reproché d’avoir mimé un drame terrible, la perte d’un enfant. Pourtant Marie Darrieussecq s’est livrée à un extraordinaire exercice littéraire, prouvant non seulement son talent, mais encore une empathie et une capacité à rendre compte de ses observations toujours plus affûtées. Difficile d’accès, sûrement, mais rare et courageux, ‘Tom est mort’ est un bijou stylistique doublé d’une oeuvre profondément humaine. Un nouveau succès à mettre au crédit d’une écrivain lucide, fidèle à la voie de la “rupture” qui guide sa plume.
Contrairement à l’autofiction, qui fait les beaux jours de la littérature française depuis quelques années, ‘Tom est mort’ est un témoignage complètement fictif, non autobiographique. Un choix à contre-courant...
A part ‘Le Bébé’, j’ai toujours écrit de la fiction. Je ne sais pas faire autrement. Il me semble que je rends mieux compte du monde par le biais de la métaphore qu’en racontant ma vie ou celle des autres. Mais je n’ai pas de position idéologique là-dessus : je lis surtout des romans mais aussi beaucoup d’autofictions et d’autobiographies, j’ai soutenu une thèse sur l’autofiction en 1997, et ce genre est capable, comme le roman, du pire et du meilleur. Par ailleurs la fiction est en train de revenir, et je pense aussi que la science-fiction a de beaux jours devant elle. Toute ma génération s’en est nourrie dans les années 1970 et 1980, et Houellebecq ou plus récemment Céline Minard rouvrent la porte du futur… Moi-même j’aime bien décaler mes romans vers un futur proche (une dizaine d’années) comme dans ‘Truismes’ ou ‘White’. Cela dégage du réalisme et permet plus de liberté, par exemple des scènes avec des hologrammes.
Dans quelle mesure vous êtes-vous projetée dans la situation de votre personnage ? Est-ce la douleur imaginée qui a nourri l’écriture ?
L’imaginaire peut tout. Dans chacun de mes livres, en général à la première personne, je me mets dans la peau du personnage. C’est un état proche de celui du comédien : il faut trouver la voix juste. Je me suis glissée dans la peau d’une truie, dans la peau d’une femme dont le mari disparaît ou dans la peau d’une soeur qui a perdu son frère. Comment trouve-t-on les mots, dans une situation où le langage est cassé en deux ? Dans ‘Tom est mort’, contrairement à d’autres de mes livres où les fantômes finissent par apparaître, je ne voulais pas épargner le lecteur en le projetant dans un univers fantastique. Le fantôme terrifie mais il console. Du coup il y a dans le livre un effet de réel très fort, on adhère à la voix de la femme (ou on la rejette) par un phénomène d’identification dans lequel on est comme enfermé. Je pense que c’est un livre très dur, difficile à lire. Il n’y a pas d’échappatoire possible, sauf à fermer le livre.
Le style syncopé, les phrases courtes, reflètent parfaitement la douleur, l’égarement. L’écriture s’est-elle faite à ce rythme ? Dans cette “urgence” ?
Trouver la voix c’est justement trouver le rythme, la musique, l’harmonie ou la disharmonie. Je savais seulement que je n’avais droit à aucun effet décoratif, à aucun ornement. Qu’il fallait que ce soit nu et cru, sans possibilité de soulagement par la “joliesse”. L’écriture du livre tourne autour d’un centre absent indicible, qui est l’accident mortel lui-même. Il faut tout le livre à la mère pour réussir à dire ce qu’elle a vu, après une phase de mutisme complet qui manque achever de briser la famille. Mais il n’y avait pas plus d’”urgence” à l’écrire que pour mes autres livres. Les livres viennent, ils s’imposent, ils demandent à être écrits. J’ai mis un peu plus d’un an à écrire celui-ci, mais contrairement aux autres, j’ai demandé à mon éditeur d’attendre avant de le publier, pour pouvoir être à distance quand il paraîtrait. A la “place” en quelque sorte, nous avons publié un recueil de nouvelles, ‘Zoo’, plus ludique, en 2006.
Tenter de trouver les mots justes pour parler de la perte d’un enfant est le thème fort du roman. Selon vous n’est-ce pas plus une difficulté littéraire qu’un besoin réel lorsque l’on vit un tel drame ?
Une des souffrances pour les gens concernés par ce deuil, c’est de ne pas trouver les mots à la hauteur de ce scandale qu’est la mort de leur enfant, quelles que soient les circonstances. J’ai une certaine expérience à ce sujet, de silence. Les parents endeuillés écrivent beaucoup, mais buttent contre l’usure du langage, et aussi contre les phrases qu’on leur oppose maladroitement : “Faites-en un autre”, ou “Ca fait dix ans et vous pleurez encore ?” Ecrire est un métier, et les scènes à la fin du livre, les seules sans doute un peu comiques, où je mets en scène des groupes de parole, montrent comment les gens se débattent face à la platitude des phrases toutes faites. Se pose aussi la question de ce que peut la littérature face à un tel deuil.
Je travaille sur les moments où le langage ne peut plus rendre compte du réel. Où le langage “cale” et se tait sous les clichés, les truismes. Dans ‘Le Bébé’ j’essayais de trouver des mots pour contrer les “comme il ressemble à son père” ou les “comme il est mignon”. Ces lieux communs sont inévitables quand le groupe humain essaie de partager une expérience aussi stupéfiante et métaphysique que la naissance. Mais écrire ce n’est pas parler, et le travail de la littérature est justement de proposer des mots là où il n’y en a pas. Michel Leiris appelait ça “fourbir” les mots. Décaper le langage, proposer des phrases nouvelles. Face à la mort d’un enfant, on touche évidemment à une limite du langage, particulièrement dans le monde occidental. En Inde par exemple, il y a des mots, des gestes, des coutumes. En Occident, dans un monde fait de précautions, d’antibiotiques, de vaccins, où l’enfant est très sacralisé, on en vient à oublier que les enfants sont des humains comme les autres : mortels. La mort de l’enfant est l’ultime scandale, et peut-être l’ultime tabou.
Ressort-on indemne d’une telle expérience littéraire ? L’écriture d’un roman comme ‘Tom est mort’ vous a-t-elle demandé plus d’introspection ? Vous a-t-elle appris sur vous-même ?
Ce n’était pas douloureux au moment même de l’écriture, mais l’émotion me rattrapait quand je relisais. J’avais besoin de fermer le cahier, et j’écrivais une heure par jour, pas plus (en général j’écris trois ou quatre heures). Quand j’écris je n’apprends pas spécialement sur moi-même, mais j’apprends sans cesse comment écrire. L’écriture pour moi est un humanisme : il s’agit de quitter sa peau et d’aller vers l’Autre. Certaines de ces vies imaginaires sont des rêves (comme ‘Le Pays’), d’autres des cauchemars, comme ‘Tom est mort’. J’écrivais là sur le pire, sur ce que craignent tous les parents : la mort de leur enfant. J’écrivais surtout sur la mort d’une femme à elle-même quand elle perd son fils.
On parle du réel comme d’un thème fort de cette rentrée littéraire. On dit surtout qu’il est dans toute littérature puisqu’il alimente le langage. Comment naît un roman de Marie Darrieussecq ?
Il naît de mes hantises privées, de souvenirs d’enfance, de choses très archaïques - comme chez tous les écrivains, j’imagine. Il semble que le deuil, plus que le réel peut-être, ait été un des thèmes forts de cette rentrée. Je ne sais pas ce que cela veut dire sur notre temps, mais les écrivains sont comme des éponges qui captent un certain état mental inconscient, l’état d’une époque. Il y a un enfant mort dans chacun de mes livres, mais pour ‘Tom est mort’ je ne pouvais plus l’entourer d’autres récits, ou l’enfouir dans un passé lointain : il fallait que j’affronte ça, pour en finir peut-être. En fait je crois que je n’en finirai jamais. J’écris pour donner voix à ce qui est passé sous silence. On peut nommer ça des fantômes. Il y a un lien direct pour moi entre fantôme et fiction. Ce lien est souterrain, silencieux.
Il semble que chacun de vos romans aborde un nouveau thème fort, une nouvelle facette de la nature humaine. Quelles sont les questionnements que vous aimeriez encore aborder ?
Mes livres sont tous construits autour d’une rupture, d’un événement qui rend le narrateur silencieux, en lui faisant douter du langage. Tout est à redire, à reconstruire… C’est l’aventure d’une voix, et c’est sans fin... En ce moment je termine une traduction des ‘Tristes’ d’Ovide, ses lettres d’exil : quand il fut envoyé par Auguste aux confins du monde connu, chez les Barbares, qui ne parlaient pas sa langue. Un incroyable choc des cultures… J’écris aussi une pièce de théâtre autour du mythe d’Antigone, et j’ai en tête plusieurs romans, dont un roman chorale, dans un village, autour du triangle amoureux, comme dans ‘La Princesse de Clèves’. Ce devrait être un roman plutôt heureux, cette fois… J’ai aussi un roman de science-fiction à moitié fini, mais pour l’instant je le trouve raté.
Votre roman est l’un des événements de la rentrée littéraire. Quel est votre avis sur cette “exception française” ? Etes-vous touchée de l’attention que l’on porte à ce roman précisément ?
J’aime bien la rentrée, c’est la bataille, et cette année j’ai été servie. Mais on n’écrit pas sur des sujets limites si on espère avoir la paix. Je touche à des domaines insupportables pour certains lecteurs. Or je demande à mon lecteur un effort, une intelligence : je n’écris pas pour le distraire ni pour lui plaire mais pour l’inviter à regarder le monde d’une autre façon, et pas forcément d’une façon commode. Mes livres ne sont pas confortables, et j’espère bien laisser des traces.
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