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INTERVIEW DE MARTIN PAGE Le malentendu

Propos recueillis par Emilie Vitel pour Evene.fr - Août 2008 - Le 07/08/2008

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INTERVIEW DE MARTIN PAGE

On aura beau s'organiser pour éviter les désagréments, en amour, personne n'est à l'abri d'un imprévu. Dans 'Peut-être une histoire d'amour', Martin Page nous expose le cas Virgile, quitté par une femme… qu'il ne connaît même pas. Incroyable, mais désopilant.

Tout comme ses personnages, quand Martin Page dit ou fait quelque chose, il n'en mesure pas vraiment la portée. Aussi, à la sortie de ses livres, il est toujours surpris de voir ce que peuvent en tirer les lecteurs. Plus qu'un récit enlevé sur un sujet universel, 'Peut-être une histoire d'amour' est donc une réflexion sur les relations humaines, une ode à Paris et un regard distancié sur notre société. Le tout ponctué de références soignées et d'un style qui fait mouche. Ah bon ?

L'amour est l'un des thèmes privilégiés de la littérature. Mais l'histoire que vous nous racontez est plutôt atypique. Comment vous est venue cette idée ?

De façon assez naturelle, en fait. J'imagine que cette histoire a un rapport avec ce que je suis, avec mes expériences, avec ma vie depuis 33 ans. Je réfléchis beaucoup à l'amour et il m'a semblé intéressant de mettre en place un dispositif qui permettrait d'en parler de manière excitante. Quand je commence un roman, il faut que je tombe amoureux d'un personnage que j'ai en tête, d'une situation ou d'une idée. Et cette fois, je suis tombé amoureux de l'idée de ce jeune homme qui se fait quitter par une femme avec qui il n'a jamais été. Pour moi, elle est très riche parce qu'elle offre mille possibilités de parler des relations homme-femme. Et puis ça me plaisait de raconter une histoire d'amour qui n'avait pas eu lieu, que l'amour soit absent pour parler de l'amour.

Cette histoire d'amour relève d'une rencontre inhabituelle. Elle est assez révélatrice de la complexité des rapports humains, principalement à notre époque… Est-ce une donnée qui vous a inspiré ?

Comme je le dis dans ce roman, je pense que le malentendu est le mur porteur des relations humaines. Certaines personnes croient vivre une histoire d'amour, alors qu'en réalité elles ne se connaissent pas. Ca ne les empêche pas de s'aimer, mais pour des raisons qui leur échappent. Et, pour notre malheur, il ne me semble pas qu'on ait attendu Internet ou d'autres nouvelles formes de rencontre pour ça.

Au fond, dans ce livre, le personnage de Clara n'est-il pas un prétexte à l'histoire ?

Tout à fait. Dans le cinéma d'Hitchcock, elle est ce qu'on appelle le MacGuffin : un déclencheur. Non seulement pour moi, mais aussi pour le personnage principal, Virgile, à qui elle va permettre de réfléchir. L'intérêt se situe au moment où il se rend compte que Clara est un prétexte. Il va d'abord être malheureux, penser qu'il y a un problème ; puis il va jouer de la situation, profiter de cette condition d'homme quitté pour se faire cajoler. Ensuite, il va vouloir passer à l'action et essayer de la reconquérir. Et finalement, il va laisser tomber, et comprendre que c'est pour lui l'occasion de se poser des questions, d'apprendre sur lui-même. Peu importe qu'ils aient été ensemble ou non, qu'elle existe ou pas.

Vous célébrez Paris, sa beauté, son ambivalence. En quoi cette ville est-elle chère à votre coeur ?

Je vis à Paris depuis sept ans ; avant j'habitais la banlieue sud. Comme le personnage principal de mon roman, j'aime cette ville parce que je sais ce que c'est que de ne pas y vivre, d'habiter dans des endroits où il n'y a rien, où on ne peut rien faire sans voiture. Ma théorie c'est que pour aimer Paris, il faut d'abord avoir vécu ailleurs. C'est comme pour l'argent : quelqu'un qui a connu la pauvreté en saisit mieux la valeur. Enfin, je l'aime parce que c'est une ville de soulèvements, de révolte. C'est ce qui la différencie des autres grandes capitales que je connais.

Dans le roman, vous pointez quelques travers de notre société. Cela relève-t-il d'une vraie volonté d'analyse ?

Je ne suis pas sûr qu'il y ait dans ce roman une véritable dimension critique. Mais c'est là qu'intervient la différence entre l'écrivain et le lecteur. J'ai voulu faire de Virgile un personnage singulier. Il travaille dans la publicité, un univers plutôt abject, mais il y trouve un sens. Pour lui, c'est l'opportunité de raconter des histoires, même si c'est pour vendre des yaourts. Il aurait pu avoir plus d'ambition, chercher à devenir écrivain ou metteur en scène, c'est peut-être ce qu'on peut lui reprocher. On s'aperçoit sûrement qu'il a des idées de gauche, mais ce n'est pas ce qui prime. Par exemple, lorsqu'il refuse la promotion qu'on lui propose, ce n'est pas pour lui un acte politique. Il a simplement besoin de stabilité, et ne veut pas que son univers tremble. Ce n'est donc pas une attaque frontale. Il ne s'agit pas pour moi de dénoncer gratuitement la publicité ou la société de consommation, même si je voudrais que la réalité soit différente.

Dans 'On s'habitue aux fins du monde', déjà, votre héros jouait un rôle. Sommes-nous tous, quelque part, des imposteurs ?

Dans 'On s'habitue aux fins du monde', le héros est producteur, il est donc là pour porter le désir des autres au détriment du sien. C'est un peu le même type de personnage, mais celui de Virgile est plus timoré, plus en retrait. Peut-être se cache-t-il juste un peu mieux. Il est difficile de dire que nous sommes tous des imposteurs. Je pense qu'on essaie de se débrouiller avec ce que nous sommes, avec ce que nous savons ou pas de nous-mêmes et des autres.

Vos descriptions de personnages féminins sont particulièrement soignées. On pourrait presque sentir leur parfum...

Dans 'Peut-être une histoire d'amour', il n'y a quasiment que des personnages féminins. En tant qu'homme, je suis certainement plus attentif aux détails qui les concernent. Je n'aime pas la surenchère d'indications. Je préfère qu'à partir d'un geste, un vêtement, une manière de parler ou une attitude, une image mentale se forme dans l'esprit du lecteur. Ca ne m'intéresse pas de faire des descriptions cliniques, complètes. Je préfère procéder par petites touches, de façon plus impressionniste. L'odeur est une notion qui prime dans mes histoires, et qui me manque dans beaucoup de romans contemporains. Les parfums, les couleurs, la nourriture… Je ne dis pas qu'il doit y en avoir systématiquement, car ils doivent avoir un sens dans la narration. Je veux faire des romans sensuels. Mais où il n'y a pas forcément de sexe.

La fin de vos livres se révèle souvent être un nouveau départ...

C'est toujours compliqué de commencer et de finir un roman. D'ailleurs pourquoi est-ce qu'il y aurait une fin ? Je n'aime pas les dénouements trop hollywoodiens. Je préfère que mes personnages évoluent, gagnent autre chose, découvrent de nouvelles possibilités. Finalement, je pense que mes bouquins sont à la fois désespérés et optimistes. Parce que même si j'ai une vision lucide, et donc très sombre, de la vie et des rapports humains, je pense qu'on peut faire des choses. 'Peut-être une histoire d'amour' est mon premier roman dans lequel il n'y a pas de suicide, d'alcoolisme… En cela, il est plus lumineux que les autres. Mais derrière l'impression générale de légèreté, j'aborde tout de même des sujets graves. Mon genre préféré est la tragicomédie. Je pense que même dans les climats de guerre, il est toujours possible de rire, ou en tout cas de créer, d'inventer.

Vous faites référence à de nombreuses personnalités, dans des domaines variés. Qui peuple le paysage culturel de Martin Page ?

Dans ce roman, je cite Marc-Aurèle, parce que ça fait sens avec la destinée du personnage. J'ai placé aussi les disques de jazzmen qui me plaisent et qui sont aussi dans le ton de l'histoire. De manière plus générale, mon modèle est Shakespeare, parce qu'il est le maître de la tragicomédie. Ses pièces sont sensuelles, intelligentes. Il peut passer du comique grossier à l'extrême sophistication. Dans la littérature contemporaine, j'apprécie des auteurs comme Robert McLiam Wilson ('Eureka Street', 'Les Dépossédés'), Thomas Reverdy, Pierre Senges ('La Réfutation majeure'). Je m'inspire aussi du cinéma, de réalisateurs comme Wes Anderson ou Paul Thomas Anderson. Mes références se situent davantage dans la lignée des comédies d'Ernst Lubitsch, de Leo McCarey ou de Howard Hawks que dans la littérature du XXe siècle. Le cinéma se nourrit de littérature, et la littérature se nourrit de tout, notamment de cinéma. 'Peut-être une histoire d'amour' pourrait sans doute donner un film. En tout cas pour l'instant c'est un roman.

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