mercredi 10 février

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L'immense obscurité de la vie

INTERVIEW DE MASSIMO CARLOTTO


Son roman 'Arrivederci amore', paru en France en 2003, vient d'être brillament adapté au cinéma par le réalisateur italien Michele Saovi. 'Arrivederci amore, ciao' sort ces jours-ci dans les salles obscures, l'occasion de découvrir ou de redécouvrir l'un des écrivains italiens les plus intéressants du moment.


Nous avions rencontré l'auteur dans un grand hôtel parisien, alors qu'il présentait ses deux derniers romans parus aux éditions Métailié. L'écrivain qui dénonce sans complaisance la violence, l'injustice sociale et les corruptions qui rongent son pays connaît un succès grandissant hors de ses terres. Rencontre avec le maître du nouveau roman noir italien.


On dit de vous que vous êtes le représentant du nouveau roman noir italien, pouvez-vous nous définir votre univers ?

Le nouveau roman noir en Italie est un projet littéraire, un projet politique, qui propose d'utiliser le roman noir et le roman policier pour raconter la vie sociale italienne. Les histoires criminelles dans les romans ne sont que des prétextes pour parler de la réalité sociale, économique et politique. La caractéristique essentielle du nouveau roman italien est le lieu. Nous avons des lieux très différents entre eux. Les auteurs vont raconter des histoires qui sont caractérisées par les lieux.

Voir la critique du film 'Arrivederci amore, ciao'


Les thèmes récurrents de vos livres sont les dérives criminelles de l'Italie, les crimes gratuits et aussi la violence qui est, dans vos romans, hyperréaliste... L'écriture a-t-elle pour vous une fonction thérapeutique ou cathartique ?

Non, pas du tout. Je crois que l'écriture doit être hyperréaliste car l'Italie est un pays où il n'y a plus de journalisme d'investigation. Les Italiens ne savent pas ce qui se passe dans les prisons, ou dans le milieu de la pègre. En Italie, on parle toujours de faits divers banals. Les crimes qui se passent au sein de la famille restent souvent très obscurs. Ce sont pourtant des cas vraiment intéressants pour comprendre la vie italienne. J'ai écrit 'Rien, plus rien au monde' à partir d'une histoire qui s'est réellement passée à Turin. Mais les médias n'en ont pas parlé ou n'y ont consacré que quelques entrefilets. Or c'est un événement très grave. On m'a donné la possibilité de parler de la nouvelle pauvreté : de ces gens qui vivent sans projets d'avenir, qui n'ont plus de rêves. Toutes ces contradictions se développent au sein de la famille. Le gros problème en Italie, c'est l'absence totale d'Etat social.


'L'Immense Obscurité de la mort' est fondé sur le thème de la prison. C'est quelque chose que vous avez connu lorsque vous avez été accusé à tort d'un crime. Est-ce que cela vous tenait particulièrement à coeur d'en parler ? Vouliez-vous dénoncer certaines choses ?

J'ai déjà parlé de mon histoire et de mon expérience avec la prison il y a longtemps maintenant. C'est oublié. Si je parle des prisons italiennes dans ce livre, c'est parce que je veux montrer que la situation a beaucoup changé. J'aborde aussi le problème du temps car, malheureusement, nous vivons dans une société où le temps est compté. Le temps pour la communication, le temps pour vivre, pour s'amuser... Le temps en prison est un temps qui passe très vite. Il y a beaucoup d'autres problèmes en Italie, dont je parle également dans ce livre. Notamment du fait qu'il n'y ait pas d'Etat. La loi italienne dit que le président de la République peut accorder une grâce, il en a le pouvoir. Or il ne prend pas ses responsabilités et charge les victimes d'accorder ou non une grâce. Quelle victime le ferait ? Cette situation détruit toute possibilité de sortir de prison. Le problème de la justice va d'ailleurs beaucoup jouer lors des élections qui vont avoir lieu en avril, dans quelques jours.

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Dans 'Rien, plus rien au monde', vous définissez vos personnages par rapport à leur relation à la culture de masse. Pensez-vous que ce soit le dernier lien social ?

Le problème est que la nouvelle pauvreté en Italie a un niveau de vie extrêmement bas. Et la télévision est la dernière façon pour eux de s'évader. Tout le monde regarde la télévision, tout le monde lit les magazines et journaux populaires. Du coup, les gens vivent par procuration la vie des autres, ceux qui ont de l'argent, ceux qui ont du succès... En Italie, la situation est très particulière. Beaucoup de personnes de la nouvelle pauvreté tentent d'aller à la télévision. Il y a par exemple des programmes très populaires dans lesquels n'importe quel quidam peut aller et j'ai observé que pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale un rôle de la femme très fort. Mères et filles vont à la télévision car c'est un peu la dernière possibilité de changer de vie, et ce sont les mères qui poussent les filles sur cette voie. Maintenant les femmes ont tout le poids familial sur le dos. Dans mon livre comme dans la réalité, l'homme n'a plus ce rôle.

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Vous êtes maintenant traduit à l' étranger et vous allez être adapté au cinéma, qu'est-ce que cela représente pour vous ?

Etre traduit à l'étranger, c'est très important car c'est la possibilité réelle d'être connu, et la transposition cinématographique est une chance car je ne crois pas au public unique en littérature. La littérature moderne doit s'ouvrir aux différentes cultures. Par exemple, en France au mois de juillet, un film adapté de mon livre 'Arrivederci amore' va sortir ainsi qu'en BD.
Et huit compagnies de théâtre vont jouer 'Rien, plus rien au monde' en Italie. Pour moi, c'est très important cette réappropriation du texte.



Vos ouvrages sont très sombres. Etes-vous pessimiste, ou au contraire ces dénonciations via vos livres ont-elles pour objectif de changer la situation politique et sociale italienne ?

Je pense être optimiste mais nous vivons dans une société très complexe. Cette complexité sociale inspire les écrivains et permet que l'on écrive des livres. Mon travail est de raconter ce que je vois.


Espérez-vous que grâce à l'écriture, les choses avancent ?

Comme l'Italie n'a pas de journalisme d'investigation, il est très difficile de raconter. C'est le roman qui a ce rôle. Mais je ne pense pas changer les choses avec mes écrits.


Propos recueillis par Héloïse Padovani et Mikaël Demets pour Evene.fr - Avril 2006


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