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INTERVIEW DE MATHIEU GABELLA La science du fantastique

Propos recueillis par Mathieu Laviolette-Slanka pour Evene.fr - Février 2008 - Le 25/02/2008

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INTERVIEW DE MATHIEU GABELLA

A l'occasion de la sortie du deuxième tome de la série 'La Licorne', le scénariste Mathieu Gabella se prête au jeu de l'interview et revient sur la genèse de cette aventure où science et fantastique s'entremêlent dans une grande fresque historique.

Plus efficace, moins disert que le premier opus, l'album 'Ad Naturam' s'engouffre avec génie dans un style de thriller médiéval sur fond de complot religieux. A l'origine de ce récit épique, Mathieu Gabella revient sur les ficelles qui l'ont conduit à la création de la série. Dans 'La Licorne', ce fils de médecin passionné de mécanique s'invente un enjeu à sa hauteur : c'est de la vie de l'homme qu'il est question, rien de moins.

Comment êtes-vous devenu scénariste ?

Je suis passé par les Arts et Métiers. Mais après avoir obtenu mon diplôme d'ingénieur, je me suis rendu compte que la fabrication m'ennuyait, et que les aspects créatifs n'étaient pas assez rapides pour moi. Je suis impatient, j'avais envie de pouvoir changer de sujet d'étude vite et souvent. Et aussi de laisser une marque qui m'appartiendrait, et qui ne serait pas fondue parmi celles d'autres créateurs. Le scénario est un métier parfait pour cela, puisque je peux changer de sujet aussi souvent que je veux tout en restant maître de l'histoire.

'La Licorne' met en scène un savant attirail médical, brodé de fantastique. La science ne suffit-elle pas à rêver ?

Mon père étant médecin, j'ai eu très tôt le goût des sciences. Comme lui, j'aime pouvoir replacer un événement dans son contexte, en connaître les causes, les raisons et les répercussions. Mais parfois, on a besoin de s'évader, de quitter pour un moment notre réalité prosaïque, ne serait-ce que pour respirer ou prendre du recul. C'est lui qui m'a donné le goût de la science-fiction et du fantastique en général. Par la suite, j'ai participé à des jeux de rôles qui m'ont permis d'accorder une plus grande place à l'imaginaire.

Vous mêlez ces deux aspects de manière parfois complexe...

Les lecteurs m'ont souvent dit qu'ils trouvaient l'histoire de 'La Licorne' un peu compliquée. Et ils ont raison ; le tome 1 'Le Dernier Temple d'Asclépios' apportait beaucoup d'informations sur le contexte historique et sur les bases de l'intrigue. C'était plaisant à écrire, mais certainement fatigant à ingurgiter. En même temps, j'aime perdre le lecteur pour lui donner des clés quelques pages plus tard. On reproche souvent aux bandes dessinées de se lire en un quart d'heure et de ne pas laisser de traces. J'ai voulu passer outre cet avis. Mais c'est très compliqué de rendre les choses plus fluides tout en conservant le même bagage culturel. Et puis j'avais passé des journées à me documenter sur l'époque, la médecine, le mouvement perpétuel et le reste, et je trouvais dommage de n'en recracher qu'un infime pourcentage. J'ai cherché à trouver un juste milieu entre encyclopédisme et plaisir !

Vous jouez avec les formes et les légendes : on croise un Minotaure, une Harpie, Cerbère…

(c) Delcourt Au départ, je ne voulais m'inspirer que d'un bestiaire médiéval, correspondant à l'époque d'Ambroise Paré. Mais très vite, j'ai manqué de matière première, et j'y ai inclus le bestiaire antique. On m'a reproché de parler de dragons parce que "c'est cool". Pourtant, je trouve leur présence justifiée. Les monstres que nous imaginons aujourd'hui sont totalement inventés. Mais au Moyen Age, les animaux fantastiques n'étaient que des agglomérations de plusieurs animaux réels. Avec ces créatures étranges, les primordiaux, j'ai voulu retrouver cet esprit de réappropriation d'un élément existant. Je suis aussi parti des écorchés, et plus précisément d'un Allemand, Gunther von Hagens, appelé le Plastinateur. Il créait des sculptures à partir de muscles plastinés, c'est-à-dire durcis à la cire. On garde la silhouette, les spécificités, mais l'intérieur est totalement réinventé. Finalement, je reste fidèle à cet esprit moyenâgeux.

Votre histoire manque singulièrement de personnages féminins…

Il y a Marie, la fille de Fracastor, encore trop peu existante. Elle a un vrai rôle, c'est certain, mais il tarde à venir. On l'a tout juste ébauchée. Je n'ai rien contre les femmes, bien sûr, c'est peut-être que je suis un peu trop machiste. (rires) Elles m'intéressent de plus en plus. Il y a bien une entité féminine, que l'on découvrira dans les tomes 3 et 4, mais je vais, en plus de cela, faire en sorte que les connaissances de Marie ne soient pas mises en avant trop tard. Je me suis pris à mon propre piège. En voulant créer une équipe de "gentlemen extraordinaires", chacun avec sa compétence particulière, j'ai mis sur pied une "équipe gadget" qui se complète parfaitement mais dans laquelle, fortuitement, la femme n'a pas eu de rôle lors de la création… Ca va être difficile de l'y inclure, mais je n'ai pas le choix, et j'en ai, finalement, l'envie. Le problème du personnage féminin dans ce genre d'histoire est qu'elle sert souvent de faire-valoir, ou bien n'a qu'un rôle esthétique. Et l'érotisme gratuit dans la bande dessinée ne m'intéresse pas.

Pouvez-vous expliquer cette fascination que le dessinateur et vous-même semblez avoir pour ce qui est viscéral et sanguinolent ?

(c) Delcourt Dans le premier tome, lors de la scène du laboratoire, nous sommes allés un peu loin et je le regrette. Se battre à coups de colonnes vertébrales, ça devenait carrément gore, et c'était du même coup hors sujet. Pourtant, nous avons voulu garder la dimension esthétique et même douloureuse de cet univers médical. Tout d'abord parce que ceux qui s'occupaient de ce genre d'affaires, à l'époque, étaient de véritables héros : ils prenaient des risques et bravaient des interdits. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle je n'ai pas pu passer à côté du plus grand d'entre ces fous savants, Léonard de Vinci. Ensuite, parce que visuellement, l'effet était très réussi. Les écorchés, les outils médicaux qui ressemblent à des instruments de torture semblent presque faits pour êtres dessinés. Enfin, j'aime ce côté fonctionnel du corps, l'association de principes apparemment opposés comme la vie et la technologie ; là encore, Vinci l'avait parfaitement compris comme en témoignent ses croquis d'ailes entre autres. Et puis, on ressent ce côté sanguinolent parce qu'aujourd'hui notre univers est relativement aseptisé. Mais à l'époque, les barbiers saignaient les malades, on brûlait les plaies pour les cautériser… Tout était très "sanguinolent", le sang faisait partie du quotidien. Des scènes comme celle de l'exérèse de la cataracte ou de la greffe ont le double avantage d'avoir existé et d'être un peu drôle, je n'avais pas envie de m'en priver.

Diriez-vous que l'homme est dangereux pour lui-même ?

Sous un aspect très graphique, il n'est pas impossible d'écrire un discours. Dans le cas de 'La Licorne', j'ai voulu aborder la question - difficile - de la disparition des anciennes croyances, remplacées par de nouvelles. A l'époque d'Ambroise Paré, la science moderne et balbutiante commence tout juste à se substituer à la religion. Elle commence également à malmener le bestiaire médiéval fantastique, très ancré dans la mémoire populaire. Généralement, à chaque fois qu'un nouveau dogme surgit, il apporte son lot de mensonges et de perversions. La religion, comme la science, ont leurs bons et leurs mauvais côtés. Il serait dangereux de vouloir ne voir que celui qui nous arrange. Le cardinal par exemple est plus altruiste que ce que l'on peut penser. Il croit que la religion chrétienne est un moyen d'imposer des règles, et donc la paix dans le monde. C'est un point de vue qui peut se défendre. Vinci de son côté a servi une cause qui a priori n'était pas la sienne. En renversant un système de pensée, les médecins vont créer des dangers et des dommages collatéraux. Bien plus tard, certaines églises tenteront de rattraper leur retard de manière très violente, sombrant dans l'intégrisme. C'est un cercle sans fin.

Vous avez voulu faire passer un message engagé ?

(c) Delcourt Mon but n'est pas de publier un pamphlet contre tel ou tel choix de pensée. C'est une question existentielle, c'est certain, qui donne une force et une cohérence à la série, mais qui reste sous-jacente. Mon opinion ne sert qu'à nourrir l'histoire, et ne doit pas interférer avec un principe fondamental pour moi qui est le plaisir d'écrire, tout comme celui de lire. Je ne veux pas imposer mon point de vue, je n'ai pas besoin de devenir le Cali de la bande dessinée. Avoir une opinion, la partager est toujours intéressant ; mais certains artistes pensent que le simple fait d'être artiste leur donne des droits et une légitimité supplémentaires. Je ne suis pas du tout d'accord avec ça. Je sais que je dois encore progresser sur l'argumentation et la réflexion de mes albums. Et dans ce cas, comme pour les scientifiques de 'La Licorne' et ceux d'aujourd'hui, la vraie question devient "jusqu'où aller trop loin". Mais je n'ai pas - pas encore - la réponse.

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