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INTERVIEW MATTHIEU JUNG L'avide moderne

Propos recueillis par Victor Pouchet - Le 29/07/2011

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INTERVIEW MATTHIEU JUNG

Matthieu Jung s'est fait connaître avec un premier roman, 'Vague à l'âme' (Scali, 2007), observation aiguisée de l'empathie mondiale provoquée par le tsunami, puis en mettant en scène l'hystérie sécuritaire et l'angoisse généralisée dans 'Principe de précaution' (Stock, 2009). Avec 'Vous êtes nés à la bonne époque', il poursuit ce projet de sociologie du conformisme, en tentant de comprendre le singulier processus d'adhésion de l'époque à elle-même.

'Vous êtes nés à la bonne époque' proclame le titre. « Vous avez de la chance » poursuit le bandeau. Dès l'ouverture du roman, le projet s'annonce clairement : tenter de comprendre ce qu'implique cette forme d'intoxication de l'époque par elle-même. Le personnage principal est une parisienne divorcée et célibataire qui, à quarante ans et déjà mère d'une fille, est obsédée par l'idée d'avoir à nouveau un enfant. Elle se bat contre le temps et se reconnaît pleinement dans les diktats « modernes » de moins en moins masqués : ceux de la liberté, de la satisfaction immédiate des désirs. Elle rencontre un homme beaucoup plus jeune qu'elle et les choses ne se passent pas comme prévu. Difficile d'en dire beaucoup plus sur la trame de ce livre car sa grande force tient justement dans sa capacité de tout enregistrer de la pensée de ces personnages. Comme il l'avait montré dans son précédent roman, Principe de précaution, Matthieu Jung a saisi que la meilleure façon de parler de notre époque est d'en être pleinement contaminé. On retrouve ainsi dans ces pages une sorte de dictionnaire abrégé du parler et du penser contemporain, depuis le débat sur la burqa, jusqu'aux vingt-sixièmes journées européennes du patrimoine en passant par la psychologisation totale de l'existence. Il reproduit les innombrables tics de langues, réflexes de pensées, contradictions qu'on entend autour de nous sans vraiment s'y arrêter, sans vraiment se rendre compte de leur portée. C'est si précis que c'en est parfois troublant, comme si Matthieu Jung était entré dans nos vies, dans nos intérieurs, dans les cafés et métro bondés, qu'il avait branché un micro sur l'époque et légèrement augmenté le son. Le projet a quelque chose de satirique, mais sa force tient surtout dans sa capacité à déceler le poids énorme de chagrin que porte avec eux cette adhésion inconditionnelle à l'époque, ces automatismes de pensées, cette fausse liberté de mouvement et de pensée. Cette tristesse s'exprime dans la réflexion qu'offre le roman sur le temps, le temps qui passe trop vite pour enfanter, pour créer, qui se dilapide dans le présent et dans sa stupéfiante autocélébration.

En lisant votre livre, on peut difficilement ne pas voir un réel point de départ dans son titre et son bandeau – sans doute le meilleur titre de roman de l'année (ou de l'époque !). Que dit cette phrase ? D'où vient-elle ?

Matthieu JungVous êtes nés à la bonne époque, Matthieu JungCette phrase dit exactement ce qu'elle dit et c'est pourquoi je me suis empressé de la noter dès que je l'ai entendue dans le commentaire d'un documentaire télévisé. Elle exprimait, comme par inadvertance, ce que notre temps pense de lui-même sans jamais l'énoncer : « Vous avez de la chance, vous êtes nés à la bonne époque. » Une affirmation aussi stupéfiante méritait au moins d'être questionnée, me semblait-il – d'autant que cette autocélébration aux échos vaguement orwelliens nous est assenée comme un leitmotiv dans maints discours médiatiques ou publicitaires. Souvenez-vous de cet étonnant « teasing » (comme je crois qu'on dit dans les milieux où l'on pense) qui s'affichait sur les murs de nos villes pendant l'hiver 2010 : « Le passé, c'est l'imparfait ». Mon titre présentait enfin l'avantage de s'appliquer aussi, dans une sorte de boucle du sens, aux personnages de ce roman où, jusqu'à la dernière phrase, les thèmes de la procréation et de la maternité sont omniprésents.

Votre entreprise littéraire passe notamment par une incroyable imprégnation de la langue actuelle, dont vous retrouvez les tics, les automatismes, les absurdités, les systèmes de pensées. Comment avez-vous travaillé pour reconstituer ces divers parlers actuels ?

Je regarde. J'écoute. J'entends. À mon corps défendant, souvent. Par exemple, les conversations téléphoniques d'une incroyable vulgarité qu'infligent à leurs voisins certains usagers des transports en commun. Ensuite j'écris, je corrige, je Ctrl+A Suppr, je récris, je rature et je relis encore jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien de ma subjectivité dans la langue de mes personnages.

Comment est né ce livre dont le personnage est une femme de quarante ans obsédée par le fait d'avoir un deuxième enfant ? Que signifie cette obsession de la maternité ?

Il est également important, pour écrire des romans, de fréquenter les bars que les bibliothèques. Je tâtonnais à l'orée de ce texte, ne trouvant pas la voie, je veux dire la voix que je cherchais. Or, une nuit que je buvais mes droits d'auteur en compagnie d'un écrivain dont je tairai le nom pour ne pas ternir sa réputation, s'est présentée celle qui allait me servir de modèle, une femme « à l'aise » financièrement, récemment séparée de son compagnon, mère d'une fille déjà adulte. Devant sa cinquième coupe de champagne, elle devisait dans un français soigné, parlant de son « horloge biologique » à un inconnu tout ouïe – moi. Cette « obsession de la maternité » ne date néanmoins pas d'aujourd'hui, elle est au contraire immémoriale et revient, obstinée, alors que nous avions cru nous en débarrasser grâce au progrès scientifique. J'ai lu avec intérêt ces propos du Dr Joëlle Belaïsch-Allart, gynécologue : « Je demande, en fait, qu'on dise la vérité aux femmes : à force d'attendre l'homme idéal, la maison idéale, le moment professionnel idéal, elles courent le risque de ne plus pouvoir avoir d'enfant, car leur fécondité diminue. » Elle ajoutait : « Je demande qu'on cesse de mentir à ces femmes. » Dans ce domaine comme dans beaucoup d'autres, sans doute ne savons-nous même plus que nous mentons. Nous mentons en toute bonne foi.

Votre roman est aussi une histoire d'amour mais vous semblez choisir des personnages auxquels vous adhérez complètement en tant que narrateur, mais dont vous êtes très distant en tant qu'auteur. Votre point de vue est-il celui d'un satiriste ? D'un moraliste (au sens du XVIIIe siècle) ? Ou simplement d'un réaliste ?

J'aimerais bien observer mon temps avec un détachement altier, sourire ironique aux lèvres mais, non, je ne le surplombe pas. Je souhaitais écrire un roman contemporain réaliste qui pourtant n'en soit pas un, dans lequel le double sens de certaines formules se révèle a posteriori, afin de mettre en évidence les phénomènes souterrains de grande ampleur qui, je crois, sont à l'œuvre dans le monde actuel – une sorte de tectonique des plaques appliquée à la psychologie. Toutefois, puisque vous évoquiez les moralistes du XVIIIe, que pensez-vous de cette maxime de Chamfort : « Paris, ville d'amusements, de plaisirs, etc., où les quatre cinquièmes des habitants meurent de chagrin » ?

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