INTERVIEW DE MICHELE HALBERSTADT Les choix d’une vie
Propos recueillis par Mélanie Carpentier pour Evene.fr, photos (c) Sébastien Dolidon - Janvier 2008 - Le 01/02/2008
Après ‘Café viennois’, deux Palmes d’or à l’actif de sa maison de production ARP, et une année sur France 5, Michèle Halberstadt revient sur le devant de la scène littéraire avec ‘L’Incroyable Histoire de Mademoiselle Paradis’.
Journaliste, scénariste, productrice… A Cannes ou sur France 5, dans les colonnes de Première ou à la radio : Michèle Halberstadt va là où ses coups de coeur la mènent. A l’écouter, on croirait que tout est dû au hasard et rien à son talent. Pourtant une simple rencontre laisse entrevoir une farouche volonté de prendre sa vie en main, de saisir les chances qui se présentent et de toujours s’essayer à la nouveauté. Alors quand certains journalistes lancent un blasé “Elle fait des films, elle va pas commencer à faire des livres”, l’auteur de ‘L’Incroyable Histoire de Mademoiselle Paradis’ s’agace parce que l’écriture est, pour elle, une nécessité. Rarement écrivain n’a autant souhaité chanter son amour pour un personnage : Maria-Theresa von Paradis, virtuose atteinte de cécité dont les dictionnaires musicaux semblent avoir oublié l’existence. Maria-Theresa von Paradis dont la vie fut entièrement dévouée à la musique. Maria-Theresa von Paradis dont l’existence méconnue, était une main tendue à l’imaginaire débordant de Michèle Halberstadt.
Qui de la femme de cinéma ou de l’écrivain découvre Maria-Theresa von Paradis ?
Je voulais produire un film sur Mesmer. J’ai donc commencé à lire des biographies. Dans chacune d’elles, quelles qu’elles soient, il y a quelques pages, parfois quelques lignes seulement, qui racontent qu’on lui a confié la fille du conseiller spécial de l’impératrice d’Autriche qui était aveugle et qu’entre ses mains, la jeune fille a commencé à voir vaguement des formes. Du coup, elle qui était virtuose a commencé à jouer moins bien du piano et son père inquiet de perdre sa rente l’a ramenée chez elle. Je me suis dit qu’elle était l’héroïne idéale. Aujourd’hui, la maladie dont elle souffrait porte le nom de cécité hystérique et pour en guérir, on envoie les gens chez le psy. Il est très rare que cela arrive à 3 ans et demi, comme c’est le cas pour Maria-Theresa. En général, c’est à l’adolescence que cette souffrance se déclare. J’ai eu l’impression de tenir quelque chose.
Vous ne la connaissiez pas avant Mesmer ?
Je la connaissais par Zweig qui écrit sur Mesmer. J’ai lu beaucoup de Zweig à cause de ma mère viennoise. Mais je n’avais pas vu ce que j’y ai vu plus tard. C’est comme les paroles des Beatles que j’ai mises en exergue. Je connais cette chanson depuis toute petite mais d’un seul coup quand j’ai commencé à écrire le livre je suis tombée dessus dans mon iPod : “The Eyes in his Head See the World…” (“Les yeux dans sa tête qui voient le monde”, ndlr). Il y a des moments où les choses font sens.
Pourquoi y a-t-il si peu d’informations sur cette musicienne ?
Dans les dictionnaires de musique, elle n’existe pas. Il faut chercher du côté des aveugles pour retrouver sa trace. Dans certains dictionnaires américains, on la trouve. C’est fou ! On avait déjà une femme virtuose au XVIIIe siècle. On la trouve dans la biographie de Mozart à cause d’un concerto. C’est quand même symbolique...
Comment séparer le vrai du faux dans tout ça ?
A l’origine, dans une préface, j’évoquais le fait que l’on sait peu de choses sur Maria-Theresa von Paradis. J’expliquais que son portrait était le fruit de mon imagination. On m’a dit que que je ne devais pas le publier ainsi, que le plaisir de la lecture était de se demander à tout instant ce qui est vrai. Les noms des médecins sont authentiques, le traitement qu’on lui a fait subir aussi, l’histoire d’amour est mon interprétation. Mais à 16 ans et demi, quand vous avez été quasiment prisonnière de votre famille et que vous débarquez chez un homme qui a 25 ans de plus que vous, réputé pour être charismatique, que cet homme vous regarde comme une femme et non comme une handicapée, forcément, vous tombez amoureuse de lui, non ? Je pense que la pureté de cette fille, sa cécité, la gardait dans le monde de l’enfance et que Mesmer a dû se trouver complètement désarmé. Je suis cartésienne et je ne crois pas au magnétisme, mais je me dis que si elle était amoureuse de lui et qu’elle sentait la réciprocité du sentiment, ça aurait pu marcher.

D’où vous vient cette sensibilité, cette aptitude à comprendre ce qu’il y a dans la tête de Maria-Theresa ?
J’avais envie d’être dans son cerveau, de la comprendre, de ressentir, tout comme le lecteur, de l’empathie pour elle. Et puisqu’elle était totalement inconnue, il fallait la faire connaître d’une manière moderne, positive, non comme une victime. A l’école primaire j’avais une camarade sourde. Je me demandais s’il ne valait pas mieux qu’elle soit aveugle. Etant passionnée de musique, je me disais qu’elle n’entendait même pas le son de sa voix. Plus tard, quand j’allais à pied au lycée, je passais devant une école d’aveugles : certains avaient l’air tranquille, d’autres perdu, certains tendaient les bras, d’autres non... Et puis quand ma fille est née, il y a vingt ans, on s’est demandé pendant trois mois si elle n’allait pas être aveugle. Aujourd’hui, je suis capable de faire le lien entre toutes ces expériences, mais quand j’ai écrit le livre je n’ai pas repensé à ma copine sourde ni à ma fille. J’ai emmagasiné ces choses inconsciemment. Je savais que j’avais un compte à régler avec la cécité.
Dans ce roman du choix, on se demande si recouvrir la vue et donc découvrir le monde est réellement un cadeau ?
Le sacrifice de Maria-Theresa est énorme. Un nouveau-né apprend le monde progressivement. Maria-Theresa a tout appris mais elle ne sait rien, elle doit tout découvrir. Honnêtement, il y a des jours où la nature humaine me semble très décourageante. Quand vous sortez de votre monde de pureté, de votre musique et que vous êtes confrontée à cette réalité, je ne suis pas si sûre que ce soit un cadeau, en effet. Je suis quelqu’un de très enthousiaste, je dis toujours qu’on n’attrape pas les mouches avec du vinaigre. Mais c’est aussi l’énergie du désespoir. Je suis quelqu’un de lucide. Tout ce que je fais, je le fais parce que j’y crois. Malheureusement l’expérience ne prouve pas forcément que l’être humain est extraordinaire. Il y en a quelques-uns, rares et d’autant plus précieux.
La société que vous peignez est ambitieuse, vaniteuse. La même qu’aujourd’hui en somme ?
La lettre de Mesmer, à la fin du livre, explique comment on devient connu et reconnu. La notoriété est un poison. Tant qu’il est à Vienne, Mesmer croit à son magnétisme et invente l’hypnose sans le savoir. Mais à Paris, personne ne veut prendre sa découverte au sérieux, il devient cynique et fait de l’argent. C’est ce qui vous guette quand vous êtes un artiste et que tout à coup vous êtes rejeté. Dans le cinéma, beaucoup de gens ont du mal à gérer leur rapport à la notoriété. Sur un tournage, les acteurs ne prennent plus leur vie en main du tout. On va les chercher, on les habille, on les maquille, on les conduit, on leur dit ce qu’il faut dire, on leur donne à manger, on les ramène. Alors quand la notoriété disparaît, vous vous trouvez dans l’incapacité de reprendre une vie normale. Chaque personne croit toujours qu’elle va contrôler ce qui lui arrive ; dans les faits, c’est très difficile. Pour y parvenir, Maria-Theresa paie le prix fort. L’essentiel dans la vie est d’aller de l’avant.
Dans votre roman, la musique est transcendée. Quelle place tient-elle dans votre vie ?
Je ne suis pas comme mon personnage. Je ne sacralise pas du tout la musique, mais elle est pour moi semblable à de l’oxygène. Maria-Theresa a ce talent-là : pour elle c’est comme entrer en religion. J’ai lu un article dans un magazine américain l’année dernière sur un certain nombre de jeunes filles de la très haute société italienne qui entraient dans les ordres parce qu’elles étaient déçues par le monde. A leurs yeux, la seule cause qui ne risquait pas de les décevoir, c’était Dieu. ‘Mademoiselle Paradis’ c’est ça, sa cause à défendre, c’est la musique. C’est tout simplement sa raison de vivre.

Votre nom est au générique de nombreux films, vous avez plusieurs livres à votre actif, mais l’on ne sait finalement pas grand-chose de vous…
Les choses se font parfois dans le désordre. J’aimais les livres et le cinéma, mais je trouvais que j’écrivais comme un pied, même si j’ai toujours écrit des journaux, des lettres, des carnets… Et j’ai toujours lu en musique. Mon premier job fut d’écrire l’émission ‘Histoire d’un jour’ pour la radio. Si vous racontez une histoire, pour que les gens la suivent il faut qu’elle soit suffisamment sensorielle, visuelle, émotionnelle… Ensuite, j’ai écrit dans Actuel et dans Libération sur la musique et le cinéma, puis je suis devenue distributrice, productrice avec mon mari, et tout ça s’est mêlé. Quand je m’occupe d’un film, je cherche la musique, le bon compositeur, les chansons adéquates, je travaille aussi sur les scénarios. Je n’ai jamais l’impression de changer de métier. A Première, j’étais journaliste puis je suis devenue rédactrice en chef ; construire un journal c’est comme construire un film, c’est toujours un travail d’équipe où chacun fait une partie du boulot. Et vous votre boulot c’est de ne jamais perdre l’ensemble de vue, que ce soit cohérent et que ça corresponde à l’idée de départ. Avec un film, c’est pareil sauf qu’au lieu de quinze personnes, on peut être cent cinquante.
Le livre est une expérience plus personnelle, plus individuelle…
J’ai écrit mon premier roman quand j’ai démissionné de Première. J’avais perdu un enfant et je voulais prendre une année sabbatique. Je suis restée chez moi toute seule pendant un an et j’ai écrit. C’est toujours ce que je fais quand j’ai mal. Alan Parker, le cinéaste anglais, a fait un film qui s’intitulait ‘The Wall’ d’après les Pink Floyd et a rédigé lui-même un dossier de presse : ‘The Wall Brick by Brick’ (”Le Mur pierre par pierre”, ndlr). Vous ne vous dites pas “Je vais écrire un livre”, parce que vous n’écrivez jamais de livre, vous dites “Aujourd’hui je vais essayer de faire une demi-page.” Demain je vais essayer d’en faire une autre. Ca semble impossible mais petit à petit, vous vous apercevez qu’il y a un certain nombre de pages. C’est merveilleusement jouissif de ne pas avoir à discuter, à négocier, à convaincre. Mais écrire est aussi ce qu’il y a de plus dur, parce que vous ne vous pardonnez rien. C’est un moment d’honnêteté vis-à-vis de soi-même. Il faut sortir ses tripes sur la table.
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30/05/2012 06h14 Moi qui n'aime pas lire , j'ai du lire ce livre dans le cadre du cours de français en 4e année secondaire . J'avais le choix...
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