INTERVIEW DE NICOLAS TACKIAN Sur les Terres secrètes de l’imagination
Propos recueillis par Mathieu Laviolette-Slanka pour Evene.fr - Mars 2007 - Le 26/02/2007
Touche-à-tout, Nicolas Tackian s’est retrouvé presque par hasard dans le monde nébuleux de la bande dessinée. Ca doit bien marcher pour lui, puisqu’il se retrouve aujourd’hui à la tête d’une nouvelle collection. Visite guidée de ses inspirations.
Avec des mots choisis et une idée directrice bien ancrée en tête, Nicolas Tackian, croisé au beau milieu du Festival d’Angoulême, nous parle de sa nouvelle collection ‘Terres secrètes’, éditée par Soleil. Remaniements de l’histoire, inventions scénaristiques ponctuent ces récits qui promettent de nous emmener loin de la grise réalité, puisant leurs inspirations dans une littérature qui a déjà prouvé son impact aussi bien que dans nos mythes fondateurs. Explications.
Vous étiez journaliste rédacteur, pourquoi vous êtes-vous tourné vers la BD ?
Disons plus exactement que je me suis tourné vers le scénario. J’ai d’abord été journaliste rédacteur pour la presse écrite. J’ai fait un peu de tout. Un de mes amis, James Huth, qui a réalisé ‘Brice de Nice’ et ‘Serial Lover’ et qui travaille actuellement sur un long métrage qui va sortir cet été (’Hell Phone’, ndlr), m’a aussi fait travailler avec lui sur des longs métrages pour la Paramount. Parallèlement à ça, j’étais un assez grand lecteur de bandes dessinées ; c’est la rencontre de ces deux univers qui a déclenché l’envie d’écrire. D’autant plus que dans la bande dessinée, tu es très libre par rapport à un film : aucune contrainte de budget, pas de figurants, pas de décors à monter…
Vous avez bénéficié d’un petit coup de pouce ?
J’ai commencé à écrire, et après il a fallu que je fasse les bonnes rencontres ! En l’occurrence, Jean Wacquet et Mourad, qui m’ont donné la chance de montrer un peu ce que je savais faire. Bon, aujourd’hui ils sont déçus, mais c’est pas grave ! (rires) Mourad m’a fait confiance sur le scénario de ‘Tracker’, et après s’en ait suivi un certain nombre de projets et d’albums, jusqu’à aujourd’hui où je prends en charge la collection ‘Terres secrètes’ avec Jean Wacquet : une collection sur l’étrange, l’ésotérisme et le fantastique. Parallèlement à cela, je continue à écrire et je développe des scénarios pour la télévision, notamment des thrillers.
Vous développez plusieurs univers autour de ce genre. ‘Le Syndrome de Caïn’ évoque le religieux, ‘Corpus hermeticum’ aborde un angle plus scientifique, ‘Kookaburra’ est à mi-chemin entre la fantasy et le space-opera.
Mon truc à moi, c’est raconter des histoires. Alors après, le cadre, le contexte - ce qu’on appelle “l’arène” dans le langage du scénario - peut changer, tout à fait indépendamment de l’histoire. Certains auteurs ont des univers très marqués par une ambiance de polar ou de fantastique. Moi, je suis ouvert à tout. Je ne m’interdis rien, du moment que le cadre, la forme, sert mon récit, le fond. Si la science-fiction est un bon cadre pour mon récit, alors je choisirai la science-fiction.
Quelle sera l’idée directrice de la collection que vous lancez ?
Tu as évoqué la différence entre religieux et moins religieux, c’est exact, et c’est tout à fait voulu. Dans la collection ‘Terres secrètes’, on va dégager deux axes principaux. D’un côté, des séries en plusieurs volumes, comme ‘Le Syndrome de Caïn’. Ce seront des séries assez sérieuses, documentées, dans lesquelles il y aura de l’action bien sûr, mais qui seront vraiment solides au niveau du contexte, et qui ne se permettront pas de partir dans du fantastique à outrance, ou en tout cas pas de manière commerciale avec des démons partout. D’un autre côté, les albums one shot de ‘Corpus hermeticum’. A chaque tome, les auteurs vont changer, l’époque sera différente. Le lien sera fait par un livre mystérieux qui traverse les âges. Dans cette série, je demande aux auteurs d’un peu plus se lâcher sur le fantastique. Et cela pour une raison technique : tu ne peux pas raconter une histoire très dense en un seul tome de 48 ou 56 pages. Ou alors ce serait vraiment indigeste. D’autant plus si ce récit tend à démontrer quelque chose qui est par essence indémontrable, puisque l’on abordera dans cette série pas mal de mystères humains, ce qui entraîne des moments forts.
Tellement forts même que les personnages en perdent la raison ! Saura-t-on ce qui arrivera à l’héroïne du premier tome de ‘Corpus hermeticum’ ?
(c) Ed. Soleil Justement, non. C’est le parti pris de ne pas tout révéler. Chaque histoire abordera un mystère sous un angle réaliste assez fort ; dans ‘Opération Gremikha’, c’était autour d’un cimetière de sous-marins nucléaires russes. Mais ces mystères ne seront pas, ou pas entièrement, résolus. On apportera quelques éléments de réponse, mais sans suivre le destin des héros jusqu’au bout, un peu à la manière des nouvelles en littérature. Il faudra bien créer l’attente et le désir, puisque les albums ne suivront pas un ordre chronologique : le deuxième tome se déroulera pendant la conquête romaine. C’est notre volonté, pour toucher aussi un public plus large : ceux qui aiment le Moyen Age pourront acheter l’album correspondant, pareil pour la Seconde Guerre mondiale… Et pour s’y retrouver, on a créé une astuce sur la tranche, qui permettra de classer les albums par ordre chronologique et non par ordre de parution.
Dans deux séries, vous abordez des sujets qui plongent leurs racines dans un passé lointain, vous faites intervenir une société secrète, ce qui rappelle un certain best-seller. Ne pensez-vous pas que le public puisse se lasser ?
L’ésotérisme est un mot fourre-tout, on y met des choses sérieuses comme des choses très fantaisistes. Mais ça reste une thématique qui préoccupe les gens et l’être humain depuis sa création. Les religions sont issues de cette fascination pour les mystères de l’univers ! Un public se lasse des mauvaises histoires et de mythe éculés, comme le mystère des Templiers… C’est pour ça que dans la collection ‘Terres secrètes’ on va essayer d’éviter tout ce qui sent le réchauffé à 100 kilomètres. Que tu prononces le mot “Templier”, que tu le mettes sur une couverture, je ne pense pas que cela fasse vendre des albums aujourd’hui. De la même manière, tout ce qui touche à Léonard de Vinci, c’est fini. Mais le monde des mythes est vaste.
Ces mythes, vous les traitez souvent avec une violence assez abrupte, non ?
Je ne dirais pas “violence”, je dirais plutôt que mes histoires sont brutes, réalistes.
Dans ‘Les Insurgés d’Edaleth’, on voit un bonhomme qui trempe des corps à la chaîne dans des bacs d’acide. Ce n’est pas violent ?
Tu sais, la réalité dépasse toujours la fiction, parce que des corps trempés dans des cuves d’acide, malheureusement, je n’ai pas eu besoin de l’inventer pour que ça existe. C’est certain, il y a une grosse coupure entre ‘Les Insurgés d’Edaleth’ et ‘Kookaburra Universe’. Ok, j’avoue, mon tome de Kookaburra est le plus noir et le plus agressif de tous !(rires) Ce qui m’intéresse, c’est le mélange des genres. Crisse avait créé dans Kookaburra un univers de rêves. C’était positif, ça véhiculait une ambiance douce… Eh bien moi j’ai voulu introduire Stalingrad dans cet univers. Ce qui est intéressant, c’est de montrer que si le héros est devenu militaire, c’est parce qu’il avait vécu des moments forts, et qu’il ne vit pas dans le monde des Bisounours. Si on me redemande un jour de travailler sur des spin off de séries existantes, ça m’intéresserait de les ramener vers la réalité.La bande dessinée offre la possibilité de toucher les gens de manière forte par le dessin et une narration qui surprend : on ne s’attend pas dans un album d’heroic-fantasy à avoir une intrigue psychologique intense. En même temps, la violence n’est pas un objectif. Je peux raconter des histoires dont les ressorts ne sont ni le réalisme ni la violence des sentiments ou de la situation.
C’est important pour vous d’aborder le dessin par cet angle ?
(c) Ed. Soleil Quand tu es scénariste, tu t’intéresses à ce que les gens aiment et lisent depuis longtemps. Un pan entier de la dramaturgie est fondé sur la violence des sentiments. Regarde la tragédie, ça ne s’appelle pas “tragédie” parce que c’est rigolo ! Ce sont des gens qui vivent des passions très fortes, que ce soit de haine ou d’amour… La tragédie grecque est d’une violence extrême, exactement comme les contes pour enfant. C’est une démarche initiatique censée apprendre la vie. Mais on est très loin de la démarche d’un scénariste de bande dessinée, je crois. Dans ‘Le Syndrome de Caïn’, le vecteur de l’histoire est plus réellement l’envie de raconter l’histoire d’un homme qui traverse les âges, avec les questions qu’un tel état peut entraîner : a-t-il envie de vivre, de mourir ? Aime-t-il cette humanité ? Le savoir qu’il a accumulé est-il une aide, un fardeau ?
Un avis sur le manga, qui progresse de plus en plus ?
Je trouve ça très bien, mais il n’y a rien à en penser, c’est simplement une loi du marché. Ils le font depuis des années, et très bien. C’est comme partout, il y a manga et manga. Personne ne peut lire ‘Quartier lointain’ , du Otomo ou même du Miyazaki sans dire que c’est grandiose, ou en tout cas être certain que derrière tout ça il y a de grands auteurs, et des histoires qui méritaient d’être racontées, ainsi qu’une force de travail phénoménale. Je mets un an à faire un album, eux mettent un mois… Ca doit faire un peu peur aux éditeur : le manga s’inscrit dans une culture qui les dépasse, celle de l’animation, qui touche des ados à travers des jeux vidéo comme Warcraft. La bande dessinée reste un objet unique, avec un caractère de collection, alors que le manga se rapproche plus de la consommation, indépendamment de la qualité du travail. Il y aura toujours un public pour ce type d’objet.
Aujourd’hui, êtes-vous heureux ?
Je suis très heureux que certains de mes albums aient eu du succès, mais en même temps ce n’est pas un moteur, ou alors si ça l’est c’est que tu t’es trompé de métier. L’important c’est l’histoire. Et dans la création il y a de la place pour tout le monde, et toutes les histoires.
vos commentaires
Pour aller plus loin
Les livres associés
BD
Hautes terres
de Axel Gonzalbo
Bretagne romaine, hiver, 121 après JC. Un petit détachement de l'armée romaine est envoyé en...
Plus sur Hautes terres Commandez avec 5% de remise sur Fnac.com - livraison gratuite
BD
Le Conseil des Ombres
de Nicolas Tackian
Victor Granger et ses compagnons, toujours sur les pas d'Andrea Balgani, cet homme qui lui a sauvé...
Plus sur Le Conseil des Ombres Commandez avec 5% de remise sur Fnac.com - livraison gratuite
BD
Opération Gremikha
de Nicolas Tackian
Gremikha est une base navale russe laissée à l'abandon, uniquement accessible par la mer. Il n'...
Plus sur Opération Gremikha Commandez avec 5% de remise sur Fnac.com - livraison gratuite
BD
Projet Cold Fusion
de Nicolas Tackian
Juin 1944, France. Le retrait des troupes allemandes laisse présager la fin de l'occupation....
Plus sur Projet Cold Fusion Commandez avec 5% de remise sur Fnac.com - livraison gratuite
BD
Business Clan
A 65 ans, James Baeckes est l'un des managers éminents de la Sun Bank, un des organismes...
Plus sur Business Clan Commandez avec 5% de remise sur Fnac.com - livraison gratuite
BD
Septième ange
Dans une mégapole où les dérives environnementales et économiques ont atteint leur point de non-...
Plus sur Septième ange Commandez avec 5% de remise sur Fnac.com - livraison gratuiteLes stars & célébrités associées
fil culture
-
Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique
Réagissez01/06 Michael Mann à la Mostra -
Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique
Réagissez01/06 Le Louvre sauve deux trésors de l'... -
Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique
Réagissez01/06 Rencontres à la Maison des... -
Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique
Réagissez01/06 Aurélie Filippetti recrute Kim...
nouveautés
club arts
les Avis des membres
-
30/05/2012 06h14 Moi qui n'aime pas lire , j'ai du lire ce livre dans le cadre du cours de français en 4e année secondaire . J'avais le choix...
Voir tous les avis
VOUS AIMEZ
citation du jour
« Les mamans, ça pardonne toujours ; c’est venu au monde pour ça. »
de Alexandre Dumas
En savoir plus sur cette citationVous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique
Réagissez-
Membres (7)
privilèges
autres livres
agenda
PROCHAINEMENT





















01.Tout le monde n'a pas le destin de Kate...
de Fred Ballard02.L'affinité des traces
de Gérald Tenenbaum03.Serenitas
de Philippe Nicholson04.Le bonheur selon Bouddha
de Davina Delor05.Le vieux qui lisait des romans d'amour
de Luis Sepulveda