INTERVIEW DE CHRISTINE OCKRENT ET SANDRINE TREINER De la souffrance des femmes
Propos recueillis par Mélanie Carpentier pour Evene.fr - Mars 2006 - Le 10/03/2006
Connaissance, mémoire et obstination... tels sont les maîtres mots de Christine Ockrent et Sandrine Treiner qui publient aujourd'hui 'Le Livre noir de la condition des femmes'. Un ouvrage brillant constitué d'articles, de portraits, d'analyses comme autant de témoins de la souffrance et du combat des femmes à travers le monde.
Ce livre noir ne se veut pas "un cahier de doléances". Quelles sont ses prétentions ?
Etre un outil pour tous ceux qui s'intéressent à cette moitié de l'humanité qui reste dans la pénombre et qui subit, davantage que l'autre, la violence et la misère.
Vous êtes parties pour cet ouvrage des textes fondamentaux de l'ONU. Mais quel a été le déclencheur de ce projet ?
Une conversation avec notre éditeur Bernard Fixot, qui a publié plusieurs témoignages de femmes violentées et su en faire des succès de librairie. Nous nous sommes rendu compte qu'il n'existait aucun ouvrage d'experts rendant compte de la diversité et de l'universalité des violences et discriminations subies par les femmes.
Comment avez-vous choisi les contributeurs de cet ouvrage ? Comment s'est effectué le choix des textes et reportages ?
Nous avons demandé à Françoise Gaspard, sociologue et représentante de la France auprès du Comité pour l'élimination de toutes les discriminations à l'égard des femmes de l'ONU (comité CEDAW) de nous conseiller sur la nomenclature du livre et sur le choix des auteurs. Nous avons eu le souci de ne pas prendre que des experts français, ni même occidentaux et de faire appel à des spécialistes ou à des militants qui s'expriment au sein même des cultures qu'ils décrivent.
Combat, révolution, bataille… C'est en ces termes que vous évoquez l'avenir des femmes dans le monde. Le progrès ne peut donc exister sans "violence" ?
Le combat ne signifie pas nécessairement le recours à la violence mais connaissance, mémoire et obstination.
Christine Ockrent, vous avez été la première femme à présenter le 20h. Sandrine Treiner, vous êtes rédactrice en chef de l'émission 'Un livre, un jour'. Vous êtes deux femmes qui vous êtes imposées dans un milieu à dominante masculine. Cette expérience a-t-elle et est-elle synonyme de combat ?
Tout est toujours plus difficile pour une femme quel que soit son métier et son niveau de responsabilités.
Sandrine Treiner, vous avez travaillé autour des crimes d'honneur dans le monde musulman. Pouvez-vous revenir sur ce point ?
Ils sont pratiqués, pour l'essentiel, dans les sociétés musulmanes mais se sont produits également dans certains pays d'Amérique latine. On en dénombre environ 5.000 par an, sachant qu'un nombre indéterminé d'entre eux sont camouflés en accidents ou en suicides. Ils témoignent du fait que dans de nombreuses sociétés le corps de la femme continue à appartenir à l'homme, à la famille voire à la communauté villageoise. Le contrôle exercé sur le corps des femmes est total : elles sont privées de toute liberté. Si d'aventure, elles entendent disposer d'elles-mêmes, elles risquent la mort violente (lapidation, jets d'acide, immolation) avec la complicité de tout leur entourage. Précisons que la religion n'est pas seule en cause et que la morale sexuelle qui réprime par exemple l'adultère des femmes - quand elle légalise la polygamie - est tout autant empreinte de traditions et de coutumes complexes.
Vous évoquez également à ce sujet la responsabilité des pays d'accueil ?
Il a fallu attendre 2004 pour que soit organisé en Suède la première conférence internationale tenue en Europe sur la question des crimes dits d'honneur. Ce pays était alors traumatisé par l'assassinat, par son père, d'une jeune fille d'origine kurde parfaitement intégrée qui avait refusé un mariage forcé. Ce n'était pourtant pas le premier cas. Cela s'est produit aussi en France, en Angleterre ou en Allemagne. Au nom du relativisme culturel, les pays européens ont longtemps hésité - comme sur la question de l'excision - à se mêler des crimes commis à l'encontre des filles dans les communautés immigrées. On commence à se rendre compte que les principes et le droit des pays européens vaut pour toutes et tous, quelle que soit la couleur de peau ou l'origine nationale. Les droits de l'homme valent aussi pour les femmes. Ce sont des droits universels, et non pas occidentaux.
Peut-on encore garder un quelconque optimisme alors qu'on invente le mot "féminicide" ?
C'est un terme qui a été inventé pour caractériser les crimes atroces commis au Mexique, au Guatemala ou au Salvador contre les femmes parce qu'elles sont des femmes. Peut-on rester optimiste ? Disons que l'on prend peu à peu conscience de l'ampleur des violences commises contre les femmes : c'est une raison de plus pour continuer à les dénoncer et à les combattre.
Au cours de vos recherches et travaux, vous avez croisé "des femmes et des hommes qui par leur lucidité, leur courage et leur pugnacité contribuent à améliorer le sort du monde en changeant celui des femmes". Si vous deviez choisir d'en citer un - chacune - pour illustrer ce propos, lequel serait-ce ?
Christine Ockrent : La juriste indienne Sona Khan qui défend le droit à la sécurité des femmes des communautés musulmanes dans son pays et milite pour que la même loi s'applique à tous. Aujourd'hui, en Inde, ce qui relève de la sphère privée reste encore régie par les lois personnelles, propre à chaque religion, et qui sont parfaitement archaïques.
Sandrine Treiner : La Rwandaise Esther Mujawayo, qui réchappée du génocide et installée aujourd'hui en Allemagne, travaille notamment avec les femmes réfugiées de son pays ayant été victimes de viols systématiques durant l'enfer du printemps 1994.
Peut-on parler de fragilité des acquis en Occident ?
Oui, bien sûr et il serait bon qu'en France, les jeunes générations se rendent compte à la fois de leurs droits acquis et de la nécessité de les faire appliquer davantage. Cela concerne aussi bien les questions touchant à la contraception et à l'IVG que les problèmes relatifs à la place des femmes dans les filières de formation, dans le monde professionnel et dans la classe politique.
Comment pensez-vous que l'on puisse combattre la culture populaire et notamment la télévision qui véhicule des clichés sur l'image de la femme (cf. l'exemple de 'Julie Lescault') ?
En demandant à Martin Winckler, grand connaisseur du sujet, de nous faire un chapitre haut en couleurs sur les stéréotypes féminins que véhiculent nos séries télévisées ! Peut-être la lecture de son texte donnera quelques idées aux professionnels de la fiction en France...
Face à cet état des lieux sinistre de la condition des femmes ici et ailleurs, une seule solution semble s'imposer : l'accès au savoir ?
Oui et ce livre a l'ambition d'en être l'un des instruments.
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