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INTERVIEW DE OH SÉ-YOUNG L'art du manhwa

Propos recueillis par Mikaël Demets pour Evene.frMerci à Stéphane Couralet pour sa traduction enthousiaste – Janvier 2008 - Le 25/01/2008

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INTERVIEW DE OH SÉ-YOUNG

Non, la bande dessinée asiatique ne se résume pas au manga, par définition japonais. ‘Feux’, le recueil d’Oh Sé-young paru l’an dernier chez Casterman, marque un peu plus le territoire du manhwa, la bande dessinée sud-coréenne.

Il y a quelques mois est arrivé, sans tambours ni trompettes, un recueil de nouvelles venu de Corée. Ecrits principalement dans la fin des années 1980, ces récits révèlent un univers d’une puissance et d’une épaisseur extraordinaires, parvenant à raconter l’histoire de la Corée à travers une poignée de destins pourtant insignifiants. Violentes ou absurdes, poignantes ou cruelles, amusantes ou métaphoriques, ces intrigues, portées par un dessin magnifique, permettent enfin au lecteur français d’approcher le talent d’Oh Sé-young. Alors quand le Festival d’Angoulême permet la venue dans l’Hexagone d’un tel auteur, hors de question de le laisser filer sans lui avoir posé quelques questions.

Vous n’avez pas fait d’études de dessin et vous n’êtes pas non plus passé par le traditionnel travail d’assistant dessinateur. Comment donc êtes-vous venu au manhwa ?

Quand j’étais jeune j’étais fou de littérature. Il ne me serait alors jamais venu à l’idée de faire de la bande dessinée. Ce n’est qu’après le lycée que l’envie de lier le dessin à la littérature s’est manifestée : je ne me sentais pas capable d’être le meilleur dans quelque chose, alors je me suis dit qu’en mêlant deux disciplines, j’avais peut-être ma chance…

Quelles ont été vos influences ?

J’en ai beaucoup, très variées. Evidemment la littérature a toujours été très présente, tout comme le cinéma, dont je reprends parfois les cadrages. Mais la véritable influence est celle du quotidien, celle du monde environnant. C’est un ensemble de choses, d’autant que cela ne serait pas bon d’avoir un seul type d’influences.

A travers cette douzaine de nouvelles, vous retracez, en arrière-plan, l’histoire de la Corée, de l’occupation japonaise à la séparation Nord / Sud. Le but de ces histoires était de donner un point de vue sur ce siècle tourmenté ?

Toutes ces courtes histoires se concentrent sur le petit peuple. Je me suis senti proche d’eux, et je me suis du coup consacré à l’écriture d’histoire simples sur une classe sociale qui, jusqu’aux années 1980, souffrait encore beaucoup. Il s’agissait de gens modestes, constamment oppressés. Mes récits sont des petites scènes qui racontent leur vie quotidienne. En tant qu’auteur, je me suis senti porté par ça, j’ai eu besoin de mettre le doigt là-dessus.

Donc vous pensez que le rôle de l’auteur de manhwa, et de l’artiste en général, est de dénoncer les injustices, de s’insinuer dans le débat social ?

Je ne considère pas que l’artiste doit rapporter la souffrance, non. L’art ne doit pas forcément être derrière une cause. Mais je considère ma bande dessinée comme une oeuvre à part entière : les nouvelles de ‘Feux’ ne sont pas un ensemble de petites histoires mais une seule et même histoire, celle de la Corée. Comme le cinéma, le manhwa a en Corée une force phénoménale, et il faut profiter de cette puissance pour raconter des choses. Les maisons d’édition coréennes m’ont dit que si je continuais à raconter des petites histoires sur les gens comme ça, je ne gagnerai pas d’argent. Mais je m’en moque : tant que je gagne de quoi me nourrir je continuerai dans cette voie. Je crois que ce n’est pas en racontant des histoires policées que l’on peut apporter quelque chose. Mon envie est de construire une oeuvre avec une unité.

De ce point de vue-là, l’histoire de la Corée s’avère d’une immense richesse.

Il se passe des choses passionnantes en Corée. De la scission dans les années 1950 à la reconstruction, la vie du pays est parsemée d’inégalités, de problèmes qui surviennent sans cesse. Les gens essaient de se reconstruire, de retrouver un équilibre. Surtout chez les gens modestes, l’histoire de cette reconstruction est très riche après la guerre jusqu’aux années 1980. La force du manhwa finalement, ce n’est pas juste de soulever une injustice : il a également la capacité d’émouvoir, de toucher les gens. Le rôle du dessinateur c’est aussi de prendre du recul, de se détacher de son oeuvre pour toucher les gens.

Beaucoup de nouvelles du recueil se déroulent lors des Jeux olympiques de Séoul de 1988. Qu’est-ce qui a changé à ce moment ?

Cette année-là, il se passe beaucoup de choses : la démocratisation progresse à tous les niveaux, dans tous les domaines. A partir de 1988, non seulement la société change, mais en tant que dessinateur, mon travail change aussi. Avant on ne pouvait pas publier ce qu’on voulait. Or à cette période, non seulement on peut évoquer plus de sujets, mais on peut enfin avoir quelques nouvelles de la Corée du Nord. Il y a des thèmes qu’on peut enfin aborder, des liens qui se tissent avec l’extérieur, et le début d’une ouverture vers d’autres influences.

Quelques-unes des histoires sont des adaptations, notamment des adaptations d’auteurs nord-coréens. Ce choix n’est sûrement pas un hasard...

Je ne dois pas me cantonner à ce qui se passe seulement en Corée du Sud. Mon rôle est de parler de tout, j’ai cette liberté alors je l’utilise. Le dessin a en plus la faculté de transmettre des émotions ou des impressions que n’est sans doute pas capable de transmettre l’écriture, qui est beaucoup trop précise. Pour un mode d’emploi de téléphone, il faut 200 pages, alors qu’un simple dessin peut tout expliquer tout seul. De la même manière, le rôle du dessinateur, c’est d’avoir cette capacité de représenter les choses. Pour ce faire, il ne faut surtout pas qu’il y ait de barrière, il faut être ouvert aux influences, ouvert à la nouveauté. Je ne redoute rien de plus que l’interdiction d’aller quelque part, de parler de tel ou tel sujet, comme ça a pu se passer par le passé en Corée du Sud. Le dessinateur doit faire valoir ce rôle de média de la bande dessinée, comme le fait le cinéma.

On parle beaucoup de la domination mondiale du manga, le terme regroupant alors toutes les bandes dessinées asiatiques, y compris le manhwa. De votre point de vue, quelles sont les différences fondamentales entre manga et manhwa ?

Les mangas japonais sont tournés vers les jeunes. Les traits sont moins marqués, si bien que l’on se croirait souvent devant un film, un synopsis, un scénario. Beaucoup de jeunes Coréens imitent d’ailleurs le style efficace du Japon, le reproduisent. Mais la technique ne suffit pas au dessinateur : il faut construire une oeuvre à part entière, qui doit représenter l’histoire du pays, l’histoire du peuple. Ainsi dans le manga, on reconnaît le caractère du Japon, son histoire belliqueuse, ses multiples invasions notamment en Corée ou en Chine se retrouvent encore aujourd’hui dans ses personnages combattants par exemple, particulièrement nombreux. A l’inverse, la Corée n’a jamais envahi d’autres pays, et les manhwas se concentrent donc sur les relations entre les gens, les relations familiales. Nous n’avons pas beaucoup de guerres ou de guerriers. De manière générale, le manhwa se concentre plus sur l’histoire des gens.

L’an dernier le Festival d’Angoulême a couronné un manga, ‘NonNonBâ’ de Shigeru Mizuki. Que pensez-vous de cette reconnaissance de la bande dessinée asiatique ?

Je ne crois pas en une bande dessinée asiatique. D’abord parce que Corée, Japon ou Chine ont des productions très différentes. Mais surtout parce qu’à partir du moment où un dessinateur met sa culture en avant, il touche au pouvoir de la bande dessinée : c’est un art unique, qui ne crée aucune différence entre un auteur asiatique et un auteur sud-américain. Un art qui relie tout le monde.

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