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Olivier Maulin, l’enchanteur

Propos recueillis par Bernard Quiriny - Le 26/12/2011

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Olivier Maulin, l’enchanteur

Malbouffe, téléréalité débile, consommation à outrance. Entre noël et jour de l'an, c'est le moment idéal de lire 'Les lumières du ciel', le nouveau roman d'Olivier Maulin, une comédie satirique en forme de road-novel antimoderne.

Avec Matthieu Jung, Benoît Duteurtre et quelques autres, il fait partie de ces écrivains qui n’ont pas complètement renoncé à se moquer du monde comme il va, ni à glisser quelques idées subversives dans leurs romans, renouvelant une longue tradition française qu’on pourrait faire remonter à Marcel Aymé, aux anarchistes de droite, et plus lointainement à Léon Bloy, Barbey d’Aurevilly ou même, pourquoi pas, Rabelais. Après une trilogie reprenant les mêmes personnages à différentes époques de leur vie (‘En attendant le roi du monde’, ‘Les Evangiles du lac’ et le succulent ‘Petit Monarque et catacombes’, où il racontait l’Elysée durant les dernières années du règne de François Mitterrand…), Olivier Maulin revient avec une nouvelle comédie en forme de baffe sur la face de notre monde, pleine de gags énormes et de dialogues impayables. Suite à divers déboires, le héros, un sympathique dilettante nommé Paul-Emile, se retrouve à vendre des sapins sur les parkings. Avec sa maîtresse Bérangère (épouse d’un chirurgien plastique très vulgaire) et son copain Momo (profession : DJ dans une patinoire), il décide de tailler la route vers le Sud, histoire de souffler un peu. C’est alors qu’un autostoppeur de bonne composition les guide vers Jérusalem, petit village perdu dans les montagnes où les habitants, volontairement déconnectés du monde, se sont remis à vivre au rythme de la nature… Qui a raison, entre partisans de la modernité et adeptes du retour à la terre ? Derrière les scènes de comédie et la bonne humeur contagieuse, Maulin nous offre en douce quelques réflexions profondes sur des problèmes aussi délicats que l’héritage du dix-huitième siècle, le rationalisme des Lumières, notre rapport au temps, à la technique et à la manipulation marchande, et même la spiritualité dans notre « monde désenchanté », selon l’expression de Marcel Gauchet. Et si le temps était venu de rallumer les « lumières du ciel », comme dit le titre ? Rencontre avec l’auteur d'un romance  lumineux.

Comment avez-vous négocié le retour à l’écriture, après la fin de votre trilogie ?

Après la « trilogie », je voulais prendre un peu de recul par rapport à l’univers que j’avais mis en scène. Je voulais m’en échapper, par peur de tomber dans le procédé. L’occasion m’en a été donnée par Patrick Raynal qui m’a demandé d’écrire un polar pour les éditions La Branche, à paraître en février prochain. Mais à peine le polar achevé, j’ai été ré-aspiré par cet univers de paumés en guerre contre le monde moderne et j’ai replongé… Je me suis dit qu’il y avait encore des choses à dire sur le sujet. Dans ‘Les Lumières du ciel’, on aurait pu retrouver Lucien, Suzy et tous ceux de la trilogie. Ce sont les mêmes. Ils sont de la même bande.

Le titre et l’exergue sont inspirés d’un discours du député René Viviani à la Chambre, en 1906, qui se félicitait d’avoir aidé le peuple à « éteindre dans le ciel des lumières qu’on ne rallumera plus »… Que signifie ce texte pour vous ?

« Nous avons arraché les consciences humaines à la croyance. Lorsqu’un misérable, fatigué du poids du jour, ployait les genoux, nous l’avons relevé, nous lui avons dit que derrière les nuages il n’y avait que des chimères. Ensemble, et d’un geste magnifique, nous avons éteint dans le ciel des lumières qu’on ne rallumera plus ! Voilà notre œuvre, notre œuvre révolutionnaire ». Je connais ce petit texte depuis très longtemps, je ne sais plus d’où je le tiens, probablement d’un livre d’histoire de la troisième République. Ce qui m’a toujours fasciné dans ce discours, c’est le mélange savant de bêtise, d’arrogance et de naïveté qu’il contient. C’est la certitude inébranlable que toute spiritualité est une escroquerie, toute croyance, un « opium ».  Mais ce que n’avait pas prévu ce Taliban laïc en chapeau haut-de-forme qu’était Viviani, c’était que l’homme étant ce qu’il est, sa soif de sacré, détournée du ciel, allait se rabattre sur les iPhone et les participants de la Star Academy. Je ne suis pas certain que le bonhomme ait participé à l’élévation morale de l’humanité, seul véritable progrès à mes yeux.

Les héros du roman se réfugient dans une petite communauté rurale nommée Jérusalem, dans les Cévennes, à l’abri du reste du monde. Le retour à la ruralité, est-ce une idée qui vous tente ?

Pas un jour ne se passe sans que je songe à acheter une masure en pierre dans un coin reculé de France pour y cultiver des carottes et y élever des lapins et des poules. Le problème de cette société, c’est que même quand on est vigilant et que l’on consomme le strict minimum, ce qui est mon cas, on n’échappe pas totalement à l’aliénation et à la manière particulière dont l’environnement économique forge nos manières de penser et de vivre. Et ne parlons pas des enfants, j’en ai deux : les dégâts que produisent l’école, la pub et la saloperie marchande sont réellement effrayants. Mais d’un autre coté, et c’est le tout le paradoxe de ma situation, je trouve des attraits à ce monde déliquescent.

S’il est déliquescent, comment se fait-il qu’il tienne encore ?

Je crois que si les gens ouvraient les yeux, le système s’effondrerait dans la seconde qui suit. Mais le problème, c’est qu’ils ne les ouvrent pas ! Je ne désespère pourtant pas. La crise aidant, on commence à sentir une certaine « lassitude de la modernité », comme l’analysait récemment un sociologue de terrain. Cette lassitude passe pour le moment plus par tous les petits emmerdements quotidiens liés au « progrès », comme de se retrouver à La Poste et de ne pas pouvoir poster une lettre parce qu’on n’a pas de monnaie, qu’il n’y a plus de guichets et que les machines sont en panne. Beau progrès, en effet, dont profite le petit peuple laborieux. Mais il va être de plus en plus difficile pour le capitalisme global de réussir à faire croire aux peuples qu’ils en sont les bénéficiaires, eux qui sont laminés par lui et qui commencent à le comprendre. La colère devrait donc logiquement gonfler jusqu’à se transformer en émeutes et en révoltes. Du moins il faut l’espérer car quoi qu’il en sorte, ce sera toujours mieux que le système en phase terminale que l’on subit aujourd’hui.

Plutôt que de fuir à la campagne comme vos héros, adeptes de l’option « séparatiste », n’y a-t-il pas une autre solution pour lutter contre le système : militer, s’engager ?

Je n’y crois pas beaucoup. Manifester pour ses conditions de travail, pour une augmentation de salaire, etc., tout ça ne sert plus à rien, c’est une perte de temps. La seule, l’unique question, c’est de permettre aux gens d’ouvrir les yeux, condition sine qua non à l’édification d’un autre monde, plus juste et plus fraternel, un monde où l’économie serait à sa place, au service de l’homme. Il faut « décoloniser l’imaginaire », comme le dit Serge Latouche. Ou pour le dire encore autrement (je ne sais plus si c’est Lasch ou Michéa qui le dit mais qu’importe) : « La critique de l’aliénation progressiste doit devenir le premier présupposé de toute critique sociale ». De cela, je suis convaincu. Il faut sortir de la civilisation issue des Lumières et retrouver une société où les données anthropologiques fondamentales ne seront plus niées, mais pour cela il faut d’abord en sortir mentalement.

Vaste programme !

Vous l’aurez compris, je suis un peu paradoxal, et dans le même temps où je vous dis cela, je m’aperçois que je ne crois pas que l’on puisse décoloniser l’imaginaire des gens, en premier lieu parce qu’ils ne le veulent pas. On leur a suffisamment flatté le trou de balle et ils y ont pris goût. Il faut les voir sur l’autoroute avec leur short et leur gros bide, leur frénésie à consommer et à bouffer de la merde sans jamais se poser une seule question. Le résultat de deux siècles de libéralisme, c’est la dégénérescence d’un peuple tout entier, gavé de sucre, abruti par TF1, persuadé de son droit à donner son opinion, incapable d’élever ses enfants tout seul, réclamant une cellule psychologique en cas de coup dur de la vie. Non, vraiment, quel gâchis. Je crois que c’est Ellul qui remarquait que l’espérance de vie que l’on avait gagnée depuis la guerre, et qui correspond à peu près à trois heures par jour, on la passait entièrement devant la TV. Ça donne à réfléchir, pas vrai ?

Nous vivons finalement dans un monde « artificiel », à vous écouter…

Artificiel si on veut. Ce qui est certain, c’est que l’on passer des mois à Paris sans voir un ciel étoilé ou une biche, et sans être pénétré de l’immense sagesse qui accompagne ces visions. C’est un réel problème.

Donc il faut fuir, comme le font vos héros ?

Oui, option séparatiste comme vous dites. Essayer de vivre sans faire de saloperie aux gens, se réfugier dans sa forêt mentale avec sa famille, quelques bons amis, quelques bons livres et quelques bonnes bouteilles et attendre tranquillement la catastrophe finale qui ne manquera pas d’arriver, aussi sûr que la Terre est ronde. On peut même prévoir qu’il y aura des excités qui réclameront des comptes, un fusil à la main. Pourquoi croyez-vous que les riches ont pleurniché cet été pour payer plus d’impôts ? Ils sentent que le temps où ils passeront à la lanterne n’est peut-être plus très loin. Ils essaient d’acheter le bourreau mais c’est trop tard.

À Jérusalem, les habitants veulent retrouver le temps « cyclique », par opposition au temps « linéaire » qui est le nôtre. Que veulent-ils dire ?

Il est certain que la mesure du temps, quand elle devient une religion, pose problème. Elle est le point de départ de la rationalisation totale de la vie, qui est finalement la grande entreprise de la modernité. Or, ce que l’on constate, c’est qu’une vie entièrement rationalisée rend les gens fous et les conduit à adopter des comportements complètement irrationnels. Il faut lire l’avant-dernier roman de Matthieu Jung à ce sujet, ‘Principe de précaution’, c’est une belle illustration de cela. Ellul, toujours, notait que les camps de concentration étaient les univers les plus rationnels qui soient, au sein desquels les hommes adoptaient les comportements les plus aberrants qui soient. Une grande part de la vie doit échapper à la mesure, à l’efficacité, à la raison, il en va de la liberté de l’homme. C’est, je crois, ce que j’essaye de dire dans mes livres.

Vous sentez-vous une proximité avec la longue tradition de critique de la vie urbaine, celle d’un Rousseau par exemple ?

Non, pas spécialement. Je crois qu’il y a eu des bonnes villes dans l’histoire. Ce n’est pas la ville qui corrompt, c’est l’idéologie libérale.

A Jérusalem, on se méfie aussi de la technique, qui asservit son créateur au lieu de l’aider. On croit repérer l’influence des écrits de Jacques Ellul, que vous citez souvent…

Bien sûr. Ellul est un penseur fondamental de la modernité, il n’y a qu’à voir comment il est méprisé aujourd’hui. C’est lui qui a posé les bases d’une réflexion sur la technique, lui qui a montré qu’elle était dotée d’une telle force de conviction qu’il était impossible de la remettre en cause sans passer, au mieux pour un hurluberlu, au pire pour un réactionnaire. Or, la technique est ambivalente, elle porte ses effets en elle-même, indépendamment de l’usage que l’on en fait, et ces effets sont bons et mauvais en même temps. Il faudrait donc commencer par reconnaître qu’il y a un prix à payer pour chaque progrès technique. A partir de là, la moindre des choses, dans une société soi-disant démocratique, serait de discuter de ce prix. Mais les experts décident pour nous et nous pourrissent la vie en toute impunité pour des intérêts qui ne sont pas les nôtres.

Vous sentez-vous proche de Barrès, le thème du déracinement, etc. ?

Je ne me sens pas spécialement proche des idées barrésiennes mais, comme tout le monde j'imagine, je fais régulièrement l’expérience douloureuse du déracinement. Mais bon, soyons honnêtes, il y a aussi des enracinés qui ont des vrais têtes de nœud.

Le roman est bourré de détails très précis sur les activités artisanales des habitants de Jérusalem : fabrication des tonneaux, culture maraîchère, etc. Comment vous-êtes vous documenté ?

J’ai puisé dans des manuels écrits par des hippies dans les années soixante-dix, que m’a prêté une tante qui a dû l’être un peu. Je me suis beaucoup inspiré du merveilleux ‘Revivre à la campagne’, de John Seymour.

Il y a près de Jérusalem une sorte d’illuminé qui, lui, prône carrément le retour à la chasse et à la cueillette : le « Natoufien ». Que symbolise-t-il ?

C’est à la lecture des auteurs américains que l’on appelle les « anarcho-primitivistes », ou ceux qui les ont inspiré, que je dois ce personnage du Natoufien, antimoderne radical qui a choisi de vivre comme un chasseur-cueilleur de la fin du paléolithique. Il exècre la révolution néolithique, base, avec l’apparition de l’agriculture, de l’organisation sociale, et rêve de buter tous les paysans. C’est un anarchiste tellement radical qu’il en devient totalement réactionnaire ! Mais le modèle positif, ce sont les paysans de Jérusalem, en effet. Le Natoufien est un cinglé.

Il y a dans vos livres un humour généreux qui n’est pas tellement caractéristique de notre littérature. Vous sentez-vous appartenir à une tradition en la matière ?

Je ne suis pas tout à fait d’accord avec vous quand vous dites que l’humour n’est pas une caractéristique de notre littérature. Disons que ça ne l’est plus. Mais au Moyen-âge, je vous assure qu’on savait rigoler, et de tout : la fesse, la saucisse et le sacré dans le même sac ! Après, évidemment, l’humanité a cessé de délirer et les choses se sont gâtées.

La discussion absurde du héros avec un quidam venu acheter un sapin hallal (!) est-elle inspirée par le dialogue de sourds entre Haddock et les pèlerins dans ‘Coke en stock’ ?

Non, mais elle aurait pu !

Les lumières du ciel, d’Olivier Maulin
(Balland, 252 p., 19,90€)

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