People ou politique ?INTERVIEW DE PATRICK DUGOIS
Je suis actuellement directeur général adjoint du service du conseil général du Cher. Je suis en charge de l'aménagement du territoire. Ca veut dire à la fois : le développement économique, l'aménagement du territoire, le transport, également la culture, l'environnement, l'agriculture. Cela couvre un champ assez large. J'étais précédemment directeur de cabinet du président de la région Centre. Avant cela, j'ai été conseiller auprès de Michel Sapin, qui était président de la région Centre et ancien ministre des Finances de Pierre Bérégovoy et puis j'ai également été attaché parlementaire de Jack Lang, qu'on ne présente plus : ministre de la Culture, de l'Education, porte-parole du gouvernement, etc. Voilà pour mon parcours.
Ce que j'entends, c'est une chose très simple et c'est la thèse que je défends dans ce petit essai présenté sous forme de chroniques. C'est l'idée que la politique est un métier fait de petites choses. C'est-à-dire que ceux qui veulent s'y aventurer et qui ne sont pas des professionnels font rarement une longue carrière. Et puis c'est un métier fait de petites choses parce que, plus que dans n'importe quel autre métier, tous les détails comptent. Voici l'idée de ce livre.
Vous dites au début du livre que le corps est le premier instrument de relations avec les autres. Ce qui me vient tout de suite à l'esprit, et qui est extraordinaire, c'est que d'abord le corps est un instrument majeur des hommes politiques. Je ne veux pas dire pour autant qu'il faille forcément être grand, beau et magnifique pour être élu, mais le physique compte.
Il y a quelques contre-exemples, mais quand vous voyez Dominique de Villepin courir sur la plage dans l'eau en maillot de bain, vous vous dites qu'il utilise son corps dans sa campagne. La vie politique est aussi faite, comme vous l'expliquez tout au long de l'ouvrage, de gestes symboliques. Historiquement, selon vous, lequel est le plus marquant ? Je n'ai pas forcément réfléchi à ça... Je cite celui, relativement récent, en tout cas à l'échelle de l'histoire, de François Mitterrand se coiffant du même chapeau que Léon Blum, quelques mois avant de partir aux élections présidentielles. Et vous avez pu voir d'ailleurs que ce même geste a été réitéré par Laurent Fabius, au moment de la commémoration de la mort de François Mitterrand il y a encore quelques semaines. C'est un geste qui fonctionne. Je pense à celui-là mais il y en a sûrement d'autres. Pour en venir au discours politique, vous dites que "la spontanéité est une ennemie dangereuse" ? Pouvez-vous nous expliquer pourquoi ? Chirac, par exemple, racontait à ses ministres qu'il fallait surtout qu'ils s'astreignent à ne jamais répondre à des questions dans la cour en sortant de l'Elysée, que c'était une règle de base. Car dès lors que vous commencez à répondre vous êtes en danger ; sauf si vous avez une intention précise de communication et que vous vous y êtes préparé. Et la spontanéité accroît ce danger. Quand Jospin commence à dire ce qu'il pense du président dans l'avion qui le ramène d'un meeting électoral, il a perdu sa campagne présidentielle. Quand Dominique Voynet commence à parler vrai sur la question de la catastrophe de l'Erika, elle a terminé sa carrière. Elle ne s'en est jamais remise. Les hommes politiques connaissent parfaitement bien les médias et usent de son pouvoir, alors que penser des dérapages médiatiques de Nicolas Sarkozy ? Est-ce un bon ou un mauvais communicant ? Au sujet des dérapages médiatiques, il y a deux choses. Il y a le dérapage médiatique réel et le dérapage programmé. Quand je regarde ce qu'il se passe, je me pose toujours cette première question : est-ce que c'est un vrai dérapage ou est-ce que ça a été programmé ? Ceci étant, il arrive qu'un homme politique dérape réellement. Ce sont des hommes, ils ont beau connaître le système, ils arrivent aussi à se faire piéger. Donc le meilleur d'entre eux, pour reprendre une expression célèbre, peut à tout moment faire une erreur grave et un dérapage. On l'a vu avec Georges Frèche récemment. Pris dans une ambiance un peu particulière, il se laisse complètement aller et après a beaucoup de mal à réparer sa bêtise. Idem pour Nicolas Sarkozy. D'autant que lui prend plus de risques que d'autres et se voit donc un peu plus exposé à ce genre de choses. Mais je pense que c'est un bon communicant. Et surtout, comme le disait François Mitterrand, quand on fait une erreur il faut persévérer parce que cela donne raison. Quant à l'histoire de "passer les banlieues au Karcher", peut-être qu'au départ c'était un dérapage. Mais, vous observerez, en regardant les sondages de près sur les reports de voix possibles des électeurs du Front national sur ceux de Nicolas Sarkozy dans le cadre d'un premier tour de présidentielle, que cela lui est très utile. Finalement, ce n'est pas un dérapage ? S'il ne l'avait pas prévu, c'est un dérapage. Mais l'essentiel est de savoir utiliser ce dérapage. Soit en modérant un peu les propos, si vraiment c'est trop dangereux, soit en laissant accréditer l'idée qu'il est, dans le fond, d'accord avec ça parce qu'il y a certains électeurs qui y sont sensibles. Il s'agit donc d'utiliser sa propre erreur.
Non, pas du tout, d'abord parce que je crois qu'on manque beaucoup de recul mais si on voulait regarder de près la densité, la qualité, et le nombre de débats politiques qu'il y a aujourd'hui et ceux qu'il y avait par exemple sous la IIIe République, à mon avis, c'est sans commune mesure. Les gens aujourd'hui ont un niveau d'information et un niveau de débat qu'on n'a probablement jamais connu, donc je ne pense pas que cela appauvrisse. Mais pourquoi vont-ils dans des émissions "people" ? Parce qu'ils ont un problème simple qui est que lorsque vous créez une émission politique-politique vous décrochez 70 à 80% de la population. Donc à un moment si vous voulez vous adresser aux gens, il faut bien aller là où vous allez être entendu et donc il faut aller dans des émissions "people" avec des formats plus ouverts où on va parler de choses sérieuses mais un peu moins sérieusement. Moi, ça ne me choque pas du tout.
Il y a toujours eu de la mise en scène. Même dans la Rome antique, vous avez de la mise en scène politique. Quand je raconte que Cicéron explique à son frère, pour les élections, de ne jamais se déplacer tout seul, d'avoir toujours des jeunes autour de lui de manière à montrer qu'il a un certain succès, etc., il est déjà dans la mise en scène. Ce qui est très contemporain, c'est non seulement le développement des médias mais aussi leur multiplication. Par exemple, aujourd'hui Internet offre une surface, un volume d'information et une capacité à développer des choses sans comparaisons. Vous avez à côté de ça la TNT, les groupes satellites. Donc, il y a aujourd'hui un foisonnement de supports qui fait qu'effectivement il faut de plus en plus de mise en scène pour faire passer les messages.
Je suis entièrement d'accord avec ça. Evidemment, quand Bourdieu dit "les hommes politiques sont en représentation", Bourdieu fait toujours un travail sur les deux centres de représentation, c'est-à-dire que : ils sont en représentation puisqu'ils sont les mandataires de leurs électeurs donc ils re-présentent, c'est leur métier et ils sont en représentation car ils doivent donner une image d'eux. Et quand il dit que pour être en représentation il faut être en représentation, c'est-à-dire que pour représenter mes électeurs, j'ai besoin d'être vu, je suis à 100% d'accord. Même si Bourdieu le dit pour dénoncer une certaine atteinte à la démocratie, je ne suis pas loin de partager son point de vue si ce n'est qu'aujourd'hui il y a une formation formidable des citoyens. Ils ont le décodeur aujourd'hui, ils ne sont pas dupes, ils voient tellement de choses, d'images, etc., qu'ils décodent tout donc il faut que les élus soient vus et il faut qu'ils soient prudents parce que les électeurs comprennent bien ce qu'ils font. Propos recueillis par Héloïse Padovani pour Evene.fr - Mars 2006 |
Patrick Dugois est directeur général adjoint des services du Conseil général du Cher où il est chargé de l'aménagement du territoire, de l'économie, du tourisme et de la culture. Attaché parlementaire de Jack Lang et Michel Fromet, il est conseiller du président de la région Centre. 'L'enfant frigo' est le titre de l'ouvrage témoignage qui évoque l'absence cruciale des parents dans la[...]
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