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INTERVIEW DE PATRICK LOZES Combattre les discriminations

Propos recueillis par Thomas Yadan pour Evene.fr - Mars 2007 - Le 23/03/2007

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INTERVIEW DE PATRICK LOZES

Révolté contre les discriminations et les inégalités dont sont victimes les Noirs de France, Patrick Lozès a décidé d'agir concrètement. Rencontre avec le fondateur du CRAN, auteur d'un livre intitulé : 'Nous les Noirs de France'.

Vous êtes fondateur du CRAN (Conseil représentatif des associations noires de France). Que représente ce Conseil ?

Je ne l'ai pas créé tout seul. Tout a commencé dans la première circonscription de Paris où j'étais candidat aux élections législatives. J'ai vu venir vers moi un nombre considérable de jeunes Noirs qui exprimaient un "mal être". Je leur répondais comme un intégriste de la République : "Votre couleur ne compte pas pour la République." Quand ils ont évoqué leurs difficultés pour trouver un logement ou un travail, j'ai compris qu'il y avait là une souffrance que l'on ne pouvait plus ignorer. En 2002, peu de personnes s'en occupaient. Après avoir interrogé des chercheurs au sujet de cette problématique, nous avons lancé ce projet réunissant des responsables politiques, associatifs, etc. Le CRAN a vocation à améliorer les conditions de vie des populations noires et de toutes les autres minorités. Ce n'est pas une question de communauté mais de minorité. C'est très important de comprendre que cette démarche est républicaine.

Votre priorité est la lutte contre la discrimination puisque, selon vous, elle renvoie à un fait concret, contrairement au racisme que vous définissez dans votre livre comme un sentiment. Mais comment lutter contre la discrimination si en amont, on ne combat pas le racisme ?

Tous les actes de discriminations ne sont pas obligatoirement racistes. Combattre le racisme revient à lutter contre la pluie qui tombe et cela peut prendre beaucoup de temps. Alors que la lutte contre les discriminations permet d'équiper rapidement les gens avec un parapluie. Aux Etats-Unis, ils ne luttent pas contre le racisme, mais ils sont armés juridiquement contre les actes discriminatoires. En France, on a essayé de lutter contre le racisme et l'on voit bien, aujourd'hui, que se contenter de crier que les races n'existent pas ne suffit pas. Depuis, on n'a pas développé de véritable politique publique de lutte contre les discriminations.
C'est cela l'originalité de notre combat, faire ce qui n'a pas encore été fait. Nous, ce qui nous intéresse, c'est le concret, voilà pourquoi à la fin du livre je fais une série de propositions.

Peut-on imaginer que la discrimination positive, que vous évoquez tendrement sous le nom d'"action affirmative", produise l'effet paradoxal d'entretenir le racisme, certains pouvant interpréter les avantages pour les minorités comme un privilège dont ils seront privés ?

Ce que vous dites là part du principe que l'on prendra aux uns pour donner aux autres. Prenons un exemple, avec le droit de vote pour les femmes. Ce n'est pas le fait qu'elles aient obtenu le droit de vote qui est un scandale, c'est le fait qu'elles ne l'avaient pas auparavant. Si vous expliquez aux gens que vous allez donner un avantage aux Noirs, évidemment vous allez augmenter les sentiments racistes. Mais, ça n'est pas notre discours. On essaye juste de montrer que c'est la situation de discrimination effective qui n'est pas la norme, puisqu'elle est en contradiction avec tous nos textes législatifs. Ce que je veux construire, c'est une identité positive et faire en sorte que les Noirs n'aient plus honte de ce qu'ils sont. Ce qui est anormal, c'est qu'ils ne considèrent pas comme légitime le fait d'interroger la société française sur la réalité des discriminations. Jusqu'ici, ces minorités ont été perçues sur le mode de l'extranéité, ce qui revient à les considérer comme des étrangers. Et pourtant, ils sont Français et doivent avoir les mêmes droits que tous les citoyens. Ce ne sont pas les "autres", ils sont français.

Le racisme consiste à réduire l'autre, à l'identifier exclusivement à travers sa différence. Mais en traitant spécifiquement des Noirs et en ramenant le Blanc à une image figée, n'adoptez-vous pas le même comportement ?

Si j'avais écrit un livre intitulé 'Nous les personnes de 1m50', jamais vous n'auriez eu l'idée que je fige les gens dans une identité. Pour moi, les races n'existent pas. La couleur de la peau est une donnée factuelle. Si une discrimination s'effectuait sur la taille des pieds, je demanderais que l'on fasse des statistiques sur la taille des pieds parce que c'est une donnée factuelle, aussi dérisoire que la couleur des cheveux ou des yeux. Mon problème, ce n'est pas les Noirs, mais la société qui considère les "Noirs comme Noirs". La définition du Noir est celle que Sartre donnait quand il parlait des Juifs : "Est noir celui que les autres prennent pour noir." Ce n'est pas du tout une question d'essentialité mais les Noirs sont discriminés à cause de la couleur de leur peau. On les renvoie toujours à l'extranéité comme immigrés, antillais, africains, etc. Moi, je veux les rentrer dans la communauté nationale.

Mais ne pensez-vous pas que la discrimination est plus sociale que raciale ?

Non ! Prenons un exemple concret. En 2005, des logements ont brûlé. Les médias ont parlé de sans-papiers, d'immigrés… alors qu'il y avait dans ces taudis des gens qui travaillaient à la mairie de Paris, qui avaient les moyens de se loger. Ils sont morts, non par manque de revenus, mais parce qu'ils avaient la peau noire. Pour cette raison, on leur a fermé la porte de l'accès au logement. L'intérêt de notre lutte est sa corrélation avec d'autres combats qui interpellent aussi les principes républicains : liberté, égalité, fraternité. Le système de l'intégration à la française est basé sur une idée merveilleuse : ne plus faire la distinction entre les anciens étrangers et les nouveaux citoyens. Sauf que pour les Noirs et les Beurs, ça ne marche pas. Même lorsqu'ils sont officiellement des citoyens, on ne les reconnaît pas comme tels. Quand vous êtes noirs en France, vous n'avez pas les mêmes droits civiques que les autres. Et, trop souvent, on essaye de relativiser les discriminations. C'est une sorte de dénégation de la réalité. C'est bien pour ça qu'il faut les objectiver avec les outils de mesure de la Halde (Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l'égalité). Elle est la preuve même de l'existence de discriminations intolérables.

Vous évoquez souvent dans votre livre le colonialisme. Considérez-vous que les discriminations et les précarités, en France, soient les conséquences d'une attitude néocolonialiste ?

Je serai plus mesuré. Il n'y a pas de situation d'indigénat en France. L'esclavage, avec le Code noir et les interdits législatifs concrets, était une forme de la colonisation. Aujourd'hui, il n'y a plus cela. Par contre, il reste des réflexes contre lesquels nous n'avons pas assez travaillé. Quand on ne loue pas un logement à un Noir, il n'y a pas de raisons logiques. La logique serait basée sur les revenus, le nombre d'enfants, etc. Or, quand on ferme la porte, a priori, c'est que l'on a des préjugés, une représentation figée. En même temps, je ne crois pas que l'esclavage ou la colonisation soit une histoire de Noirs. C'est une histoire française. J'appelle les concitoyens à plus de lucidité face à leur histoire. On ne peut considérer le passé exclusivement dans ce qu'il a de positif. Il faut entreprendre un sérieux travail de mémoire, qu'il soit agréable ou non. Quand j'entends le ministre de l'Intérieur, Nicolas Sarkozy, dans un discours à Agen, tenir des propos aussi abjects que "plutôt que de s'intégrer par le travail, certains préfèrent se réfugier dans les replis de l'histoire à travers une dette imaginaire", je reste perplexe. De quelle dette imaginaire parle-t-il ? Le crime a été imaginaire, lui aussi ? Je ne suis dans une situation de victimisation. Je m'en tiens juste aux principes de la République. Je ne veux pas d'avantages particuliers pour les populations noires, je veux juste réduire les discriminations.

Vous parlez du face-à-face absurde entre les Juifs et les Noirs que certains entretiennent. Comment expliquer une telle dérive ?

C'est de la pure ignominie. Ce sont des gens qui se trompent. Ils pensent qu'en parlant moins de la shoah, on parlera plus des traites négrières. Moralement, c'est condamnable. Pour les Juifs et les Noirs, il y a eu deux tragédies qui, au contraire, devraient rassembler autour d'objectifs communs. En réalité, c'est de l'individualisme pur, conduisant à une forme dangereuse de communautarisme. Au contraire, se battre pour une minorité, c'est accepter que ce combat concerne l'ensemble des minorités.

Vous évoquez souvent le travail éducatif comme indispensable à la lutte des discriminations...

La culture et l'éducation sont à la base. En cette période de campagne présidentielle, je suis déçu que ces sujets soient aussi peu évoqués. On voit bien que ce n'est pas une préoccupation principale. Il faut investir massivement dans l'éducation pour que les jeunes comprennent que l'immigration est un phénomène mondial et que la diversité est créatrice de valeurs. C'est par l'accès à la connaissance que les gens prennent conscience de ces choses. D'ailleurs, ce travail en amont n'est pas antinomique avec la lutte quotidienne contre les discriminations.

Un droit à l'altérité n'est-il pas plus pertinent qu'un droit à la différence ?

Je ne célèbre pas la différence, je ne construis pas une communauté noire. Je construis un mouvement noir dans lequel tout le monde a le droit d'être. L'altérité est liée à ce mouvement car il est large, tolérant et lutte contre toutes les formes de discriminations dans notre société. Il est représenté par toutes les diversités culturelles, politiques, religieuses ou sociales. Il est tout sauf exclusif. L'objectif est simple : lutter contre les discriminations. Si les races n'existent pas, le racisme, lui, subsiste encore...

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