Le Figaro

INTERVIEW DE PHILIPPE BESSON L’art du lien amoureux

Propos recueillis par Dorothy Glaiman pour Evene.fr - Février 2007 - Le 16/02/2007

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INTERVIEW DE PHILIPPE BESSON

Philippe Besson revient comme tous les ans avec un nouveau roman. Pour ce dernier, l’auteur s’intéresse aux méandres amoureux d’une femme désemparée. Rencontre avec un écrivain passionné par son art et passionnant pour les autres.

C’est chez Julliard que nous avons rencontré Philippe Besson, un homme drôle, attachant, sincère qui fait des rapports entre les êtres un sujet universel. Dans ce dernier roman épistolaire ‘Se résoudre aux adieux’, l’écrivain aborde le thème de la rupture vu par les yeux, les sentiments, la colère d’une femme. Autant de lettres servant de défouloir, de cure intérieure. Comme si les mots une fois écrits permettaient d’en prendre conscience. Mais qui mieux que l’auteur peut nous parler d’un livre qui l’a habité pendant de nombreuses heures...

Les faits historiques, les personnages illustres (Proust, Rimbaud), les peintures ont souvent inspiré vos écrits. Pour ‘Se résoudre aux adieux’, on est plus dans l’introspection humaine...

La volonté première pour ce livre était de raconter l’histoire la plus ordinaire qui soit, la plus répandu qui est celle d’une rupture, d’une séparation amoureuse que tout le monde a connu ou expérimenté à un moment donné de son existence. Mais à partir de cette banalité assumée, mon but était d’écrire un roman singulier et original. C’est pour cela que j’ai choisi d’écrire un roman épistolaire, féminin et nomade.

C’est la quatrième fois que vous empruntez la voix d’une femme dans vos romans notamment dans ‘Les Jours fragiles’. Qu’est-ce qui vous attire dans cette démarche ?

La première raison est que j’écris des livres comme un comédien interprète un rôle. J’ai besoin d’être un personnage différent de moi dont les contours, l’état d’esprit ne sont pas les miens. J’aime cette démarche et je trouve que les romanciers devraient plus aller vers ce qui ne leur ressemble pas. La deuxième chose est que j’avais vraiment envie de faire quelque chose autour du sentiment féminin et son état d’esprit. Une version, un tempérament de femme singulière. Après il fallait trouver ce qui pouvait la distinguer, trouver sa voix ce qui est d’ailleurs très important pour moi qui écris à l’oreille.

Pourquoi ne pas avoir choisi la facilité en prenant la position de Clément ?

Hé bien justement, il ne fallait pas choisir cette facilité-là. Dans la littérature, il faut se fixer des défis, il faut aller là où l’on vous attend le moins. L’écriture c’est forcément une prise de risque, une mise en danger. Dans ‘Les Jours fragiles’ j’étais une femme vierge, de 30 ans, des Ardennes, soignant son frère malade. C’est un dispositif qui m’intéresse parce qu’a priori je n’ai rien de tout ça. Je suis moi-même tous les jours, donc dans les livres, j’ai envie d’être quelqu’un d’autre.

Vous êtes-vous inspiré de quelqu’un en particulier pour le personnage de Louise ?

Je me suis inspiré de plusieurs personnes. Ma volonté était d’aller chercher des choses que j’avais pu entendre, apercevoir, regarder chez certaines personnes autour de moi. Les romanciers sont toujours des voleurs d’instant, de gestes, d’attitudes, de mots que l’on entend à la volée. Je me suis aussi servi de phrases qui me paraissaient typiquement féminines. Je me souviens d’une copine qui connaissait toutes les dates, et là, je me suis dit que les femmes étaient beaucoup plus attentives aux dates (anniversaire, rencontre, premier baiser…) que les hommes. La séparation étant aussi une chose universelle, j’ai aussi fait appel à mes propres névroses, mes propres expériences. Mon but était de me dire : il faut que l’on puisse lire ce livre en se disant qu’il est impossible qu’un homme l’ai écrit et curieusement cela ne m’a pas paru si difficile que ça. Ce qui est intéressant dans l’écriture c’est quand le personnage se met à exister par lui-même. Louise à un moment du livre se met à vivre et moi, je n’ai plus qu’à la suivre. J’aime ce moment ou ça bascule, où vous n’êtes plus maître de votre histoire, de vos personnages, quand c’est eux qui décident de la suite.

L’amour et ses conséquences sont au centre de ce roman. Vaste programme pour une femme qui semble ne plus y croire ?

Elle a besoin de mettre des mots sur sa souffrance. Elle a besoin de sortir de cette violence invisible créée par la rupture. Le salut va venir par l’écriture : c’est parce qu’elle va rentrer dans cette correspondance à sens unique qu’elle va guérir. Au fil de cette correspondance, elle convoque les souvenirs du temps heureux, fait l’autopsie de son histoire d’amour et réfléchit à ce qui l’a unie à l’autre. Je suis en quelque sorte un écrivain du lien c’est-à-dire que je m’intéresse à la façon dont les liens se nouent et se dénouent. Dans tous mes livres, il y a cette idée de comment on se débrouille avec les absents, ceux qui ne sont plus là.

Comme Louise, pensez-vous qu’il est impossible d’échapper à son passé ?

Je pense qu’il faut régler son passé, il faut arriver à le ranger dans un beau livre d’images que l’on pourra plus tard regarder avec nostalgie. Le but est de faire en sorte que son passé ne fasse plus mal. On n’oublie rien, on vit avec ses souvenirs et on essaye de les dominer pour qu’ils ne nous blessent plus.

Dans une précédente interview, vous avez dit que la “littérature est le lieu de l’intranquillité”. Pourquoi ?

Je pense que la littérature n’est pas là que pour faire plaisir mais aussi pour déranger, questionner, émouvoir, remuer. Je ne crois pas à la littérature engagée mais je crois à la littérature dérangeante. Je pense que le romancier appartient au monde, il est là pour porter un regard critique.

Beaucoup de vos romans ont été le fruit d’une adaptation. Ne finit-on pas par ne penser le livre qu’à des fins cinématographiques ?

je n’y pense jamais dans le sens ou je n’écris pas à l’oeil mais à l’oreille. J’ai besoin d’entendre une musique, une mélodie, quelqu’un qui murmure, qui parle. Dès lors que je ne vois pas, je ne peux pas raisonner en termes de cinéma. ‘Se résoudre aux adieux’ est un livre absolument inadaptable au cinéma, il est l’exemple même que je n’y pense pas. C’est tellement des monologues intérieurs, que l’on ne voit pas du tout comment cela pourrait devenir un film. Mais je comprends que mes livres intéressent le 7e art parce que je me définis comme un raconteur d’histoires et je pense que le cinéma en est très friand. Il y a de plus en plus de livres adaptés au cinéma parce qu’on est en déficit d’histoires. Philippe Claudel avec ‘Les Ames grises’, Philippe Grimbert avec ‘Un secret’, tout un tas d’auteurs sont adaptés. Pour ‘L’Enfant d’octobre’ on m’avait proposé des choses mais je les ai toutes refusées.

Quel déclic vous a fait passer de l’écriture comme passe-temps à l’écriture comme métier à part entière ?

D’abord je suis venu à l’écriture des livres par l’écriture des lettres. J’écris deux à trois lettres par jour depuis l’âge de 17 ans. Mon désir d’écrire un livre est venu pour deux raisons : la première c’est vraiment l’envie de raconter des histoires alors que dans les lettres vous vous racontez vous. L’autre raison c’est que je sortais d’une séparation après avoir vécu pendant cinq ans avec la même personne. Ce qui m’a amené à l’écriture n’est pas le malheur mais la disponibilité que m’a donnée cette rupture. Je me dis souvent que si je m’étais pas séparé à ce moment-là, je ne serais pas devenu écrivain !

Ces lettres vous ont donc inspiré pour ce roman ?

Oui, je savais que je ferai un livre avec des lettres un jour. Je trouve que le roman épistolaire est un exercice délicat car il est le dévoilement de soi par excellence. J’aime beaucoup la lenteur qu’exige une lettre dans cette époque de rapidité où l’on s’envoie des mails et des textos. J’ai mis huit livres avant d’y arriver mais je suis assez content de l’avoir fait...

On vous voit souvent en dédicace, en conférence, en promotion à la TV où à la radio, est-ce pour vous le revers de la médaille ou un passage nécessaire ?

Si on parle des signatures en librairies, c’est important pour moi parce que c’est une façon d’acquitter ma dette à l’égal des libraires qui m’ont beaucoup soutenu depuis le début. Vis-à-vis des lecteurs, j’aime bien ça aussi, parce que lors de ces rencontres, ce qui est émouvant c’est qu’ils ne parlent pas du livre mais d’eux, ils vous expliquent en quoi le livre les a touchés, en quoi il raisonne en eux. Pour ce qui est de la télé et de la radio, c’est effectivement un passage obligé. A chaque fois, je me dis que c’est nécessaire pour le livre. Mais je me pose de plus en plus la question parce que ce n’est pas ce que je préfère.

Vous êtes si fidèle à la maison d’édition Julliard, pourquoi avoir sorti votre précédent roman ‘L’Enfant d’octobre’ chez Grasset ?

C’est Grasset qui est venu me chercher avec un projet particulier de collection autour du fait divers. L’idée était de proposer à une dizaine d’écrivains comme Jérôme Garcin, Patrick Rambaud, Didier Decoin... d’écrire sur un fait divers. Comme c’était un exercice précis qui m’emballait, je l’ai fait avec plaisir.

Serez-vous présent au Salon du livre de Paris ? Que pensez-vous de la littérature indienne à l’honneur cette année ?

Oui, je serai bien présent pour rencontrer le public autour de ce livre. En ce qui concerne la littérature indienne, je n’en pense rien parce que je ne la connais pas. Mais d’une manière générale, je reconnais que je suis assez nul voir pas très intéressé par la littérature étrangère. Mais comme l’Inde est un pays qui m’attire, j’avoue que cela me donne envie d’aller vers ses écrits.

Vous qui sortez un roman tous les ans, avez-vous déjà la trame du prochain ?

Oui, il est quasiment fini. Je le peaufinerai cet été et il sortira en janvier 2008. Mais surtout pas en septembre parce que tout est regardé à travers les prix littéraires. On a l’impression qu’on lance des pouliches dans une course de tiercé où tout est jeu d’influence. Tout cela ne m’intéresse pas du tout. Ce prochain livre parlera de liens dénoués, de la destruction d’une relation ou comment un poison lent s’immisce dans une relation et la détruit. Pour ‘Se résoudre aux adieux’ c’était une femme malheureuse et ça se termine bien et pour le prochain, ce sont plutôt des gens assez heureux et ça va mal se terminer. C’est un peu l’inverse...

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