samedi 21 novembre

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Sportif au quotidien

INTERVIEW DE PHILIPPE DELERM


Au cours de son marathon promo, entre des allers-retours à Beaumont-le-Roger où il donne toujours ses cours, Philippe Delerm fait une étape à Evene. Il se prête volontiers au jeu de l'interview et des photos - même si ce n'est pas son exercice préféré – et évoque avec humour et simplicité son écriture et sa façon d'aimer le sport, sujet de son recueil de textes 'La Tranchée d'Arenberg et autres voluptés sportives', paru chez Panama en janvier.


Vous publiez des recueils de textes, des romans... Quel est votre genre de prédilection ?

Ces textes, je ne sais pas vraiment comment les appeler, on n'a pas de mots. Ce ne sont pas des nouvelles, ce sont des textes courts à base de sensations, parfois de souvenirs. Et c'est le cinquième ! J'avais eu beaucoup de mal à imposer ’La Première Gorgée de bière’. On me disait toujours à l'époque que ça ne marcherait jamais, qu'en France, on avait déjà du mal à vendre des nouvelles, alors des textes courts qui n'étaient même pas des nouvelles, il n'y avait vraiment aucune chance. C'est amusant après coup parce qu'une fois que le livre a eu beaucoup de succès, on a dit que c'était normal, parce que c'est court et qu'on peut le prendre où on veut !

Pour ce qui est des romans, j'en écris pas mal même si en fait, dans l'esprit des gens, je suis beaucoup plus associé à la forme courte. J'ai toujours envie d'être romancier, mais je n'ai pas encore écrit de roman qui me satisfasse vraiment. Je n'ai pas renoncé à l'idée d'en écrire un tout à fait réussi un jour mais pour l'instant, je considère que ce n'est pas encore le cas.


Vous êtes souvent décrit comme un écrivain du quotidien. Pourquoi cet attachement aux petits riens ?

Je trouve que tout est dans tout, c'est-à-dire que dans un atome de vie, il y a toute la vie. Plus on parle d'une chose petite et même minusculissime et plus à mon avis, on touche à l'essentiel. J'ai entendu beaucoup de choses sur mon écriture. Ceux qui voulaient être gentils disaient que c'était une tentative pour réenchanter le quotidien ou le banal. Au contraire, certains ont dit que c'était une littérature de la résignation puisqu'on ne parlait plus que des petites choses et pas des grandes. En fait, les deux sont vrais. C'est important de savoir que même quand on a une vie très simple et très banale, une certaine façon de la regarder peut la rendre intéressante. J'aime cette idée selon laquelle on n'a pas besoin de connaître des aventures extraordinaires dans les mers du Sud pour avoir une vie passionnante parce que sinon, ça réduirait au malheur une bonne partie de l'humanité !

Le premier texte court que j'ai fait, c'était sur la sensation qu'on a quand on mouille ses espadrilles... Je me suis dit que si j'étais capable d'écrire un texte là-dessus, je pouvais écrire sur beaucoup de choses... Il y a une espèce de gageure d'arriver à écrire quelque chose là-dessus. On a tous des sensations rattachées à des choses aussi infinitésimales que le ronron d'un réfrigérateur... C’est moins dérisoire que ça en a l’air. Ce n'est évidemment pas l'option de parler de la liberté, du courage, de l'amour, de la mort, etc. Mais il vaut peut-être mieux écrire des grandes choses sur des petits sujets que des petites choses sur des grands sujets.


L'écriture de votre fils Vincent Delerm est proche de la vôtre, y a-t-il une influence mutuelle ?

Oui, il y a une parenté, c'est sûr. On n'a pas les mêmes angles d'attaque, mais c'est vrai que Vincent est minimaliste. La chanson oblige à encore plus de concision que l'écriture comme je la pratique. Je suis souvent jaloux de ses trouvailles telles que "T'as parlé avec lui pendant 14 minuteries" dans une chanson sur un garçon et une fille. C'est du minimalisme c'est vrai mais ce n'est pas tout à fait le mien et c'est un minimalisme dont je suis client et fan.


Quel est votre premier souvenir sportif ?

C'est un souvenir de lecture sportive assez fondateur. C'est d'ailleurs le dernier texte du livre. J'étais vraiment dans une famille où le sport ne faisait pas partie de la culture familiale. Mon père était mon instituteur en cours moyen et dans le livre de lecture, il y avait un texte sur le 5.000 m des Jeux olympiques d'Helsinki. Je savais qu'on ne l'étudierait jamais parce que ça n’intéressait pas mon père. Il en devenait d'autant plus prestigieux que mon père ne l'aimait pas... Donc je le lisais et le relisais. C'est sans doute ma première émotion sportive. Et puis à cette même époque, il y avait des chewing-gums avec lesquels on pouvait gagner des cartes : il y avait des photos des grandes équipes de football (le Real Madrid, le Stade de Reims), c'était un univers qui m'était complètement étranger. J'en entendais parler par des copains de classe pour qui c'étaient des choses familières et j'étais assez jaloux de cet univers-là, j'ai eu assez vite envie d'y entrer.


Et s'il ne devait vous en rester qu'un, de quel souvenir sportif s’agirait-il ?

Ce serait un souvenir d'athlétisme. C'est mon sport préféré : je l'ai pratiqué, j'ai été entraîneur et je rêvais d'être un grand coureur de 400 m... Il y a eu un France / Etats-Unis avec l'exploit d'un coureur français, Jean-Claude Nallet. Contrairement à maintenant, à l'époque, le commentaire était très janséniste, avec un ton très neutre : "Mesdames et messieurs, la réunion est lancée pour le vainqueur du 400 m haies, 48 secondes" et le commentateur savait très bien que tout Colombes allait être chaviré par cette annonce. C'était incroyable, c'était le record pulvérisé de plus de 2 secondes ! En plus, il battait le meilleur mondial de l'époque, et c'était du 400 m haies, une course que j'aime beaucoup. Gros souvenir sportif, et là pour le coup, je l'ai vécu sur le stade.


Dans vos textes, vous mettez en avant l’humain et l’émotion. Ces aspects du sport vous intéressent plus que l'exploit sportif en lui-même ?

Parmi ceux qui ont déjà lu ce bouquin, il y a des gens qui ne sont pas passionnés de sport et qui se sont quand même sentis concernés car pas mal de textes sont effectivement plus vus du côté de l'humain. Ce sont ces moments que je préfère. Je ne suis pas très bien placé pour m'en rendre compte mais je pense qu'il y a quand même une certaine idée du sport qui se dégage du livre et qui est une vision un peu positive et plutôt humaniste.


Le livre s'appelle 'La Tranchée d'Arenberg et autres voluptés sportives', pourquoi avoir mis en avant ce texte-ci ?

Parce que les mots sont beaux. Quand on le dit, "tranchée d'Arenberg", on en a plein la bouche et ça un côté quasi militaire, froid, nordique... Et puis ça m'amuse toujours de faire des titres un peu décalés : associer ce nom qui semblait n'avoir que des connotations râpeuses, dures et brutales avec l'idée de “voluptés sportives”. C'est peut-être aussi parce que le Paris-Roubaix - puisque c'est ce dont il est question - est quand même une immense course. C'est curieux d'ailleurs parce que je ne crois plus du tout au vélo mais il y a des épreuves qui sont tellement fortes que simplement le décor de l'épreuve, le nom Paris-Roubaix, la tranchée d'Arenberg, ça suffit à faire qu'on y croie encore un petit peu quand on aime le sport. Parce que c'est le théâtre qui porte sa mythologie plus que les acteurs en quelque sorte.

Lire la critique du recueil ‘La Tranchée d’Arendberg et autres voluptés sportives’

Vous évoquez d’ailleurs Lance Armstrong et le dopage pour passer rapidement à autre chose. Le sujet ne mérite pas que vous vous y arrêtiez ?

J'aime bien cette phrase "Je n'aime pas les gens graves, ils ne sont pas sérieux." C'est une idée qui me tenait à coeur. Et Armstrong pour le coup, c'est vraiment quelqu'un qui n'est pas sérieux, quelqu'un qui fait du charity business et qui se dope à fond, qui fait la morale à tout le monde et qui est très désagréable et... bref, je le déteste ! J'ai mis ça en parallèle avec Ladji Doucouré parce que je voulais surtout insister sur cet athlète. On a beau savoir que 95 % des grands athlètes sont dopés, il y en a quand même certains auxquels je crois. Et Ladji Doucouré en fait partie, comme Stéphane Diagana par exemple. Il y a comme une espèce d'intime conviction qu'ils sont propres. Mais en plus, ce qui me plaît chez lui, c'est ce mélange incroyable de maturité et de spontanéité. Je l'ai vu deux fois dans des attitudes étonnantes : répondant sérieusement à des interviews et puis se mettant à crier ou à danser. Pour pouvoir être un bel athlète, il faut les deux : avoir une vraie force de vie et une vraie gaieté et être en même temps capable de raisonner un peu. Son attitude est assez rare et je trouve ça extrêmement sympathique.


Vous consacrez un texte à Zidane, mais sans évoquer la fameuse finale France / Italie. Un choix délibéré ?

En fait le texte sur Zidane était fait bien avant la finale, de même que celui sur Dhorasoo était fait bien avant qu'il ne défraie la chronique. Je pense et j'espère que ce qui restera de Zidane, c'est son style de jeu, plutôt que le coup de boule. Parce que le coup de boule en soi, c'est une chose mais je n'ai pas trop apprécié le discours qu'il a eu ensuite : les trois jours pris avec des avocats avant de finir par dire "Mais il a insulté la Mamma"... Se faire traiter de fils de pute sur un terrain, ce n'est pas insulter la Mamma, ce n'est pas "J'ai des renseignements : ta soeur et ta mère ont une vie sexuelle dissolue" !
J'aurais pu rajouter un texte sur le coup de boule... mais je ne vois pas en quoi ça peut être tellement l'objet d'un texte littéraire alors que ce que j'avais à dire sur sa façon de jouer, ça pouvait l'être. Et quand même, ce que j'essayais de faire, c'est de la littérature avec le sport.

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Quelles sont vos autres légendes du sport ?

J'ai eu la chance de voir évoluer plusieurs athlètes que j'ai adorés et qui m'ont rendu la vie plus belle. Je pense à l'athlétisme en particulier, et avoir pu vivre à une époque où Jonathan Edwards faisait du triple saut, l'Anglais qui sautait 18 m en longueur et qui était un magnifique champion ou Gebrselassie... Diagana, c'est quelqu'un que j'admire énormément aussi... J'évoque aussi dans un texte que je me souviens d'un jour à Murano à côté de Venise, j'achète La Gazetta dello Sport pour avoir le résultat de Diagana, je me souviens que tout l'après-midi j'ai pensé à ça. Ca prouve mentalement la place que peut prendre le sport quand on aime ça. Et quand je pense aux couleurs des maisons bariolées de Murano, je pense aussi à Diagana au meeting de Paris. Pour moi, c'est lié et c'est un truc que j'avais envie de décrypter.


Propos recueillis par Marion Haudebourg pour Evene.fr - Février 2007


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Philippe Delerm

Ecrivain français
Né à Auvers-sur-Oise le 27 Novembre 1950

Peintre des petits bonheurs du quotidien, Philippe Delerm accède à la notoriété grâce au succès phénoménal de 'La Première Gorgée de bière et autres plaisirs minuscules', paru en 1997. Inspirés par la peinture impressionniste, ses écrits dénotent un goût prononcé du détail, du souvenir et de l'émotion prise sur le vif, un cocktail savoureux qui signe sa marque de fabrique et suscite l'enthousiasme [...]

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