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Sportif au quotidienINTERVIEW DE PHILIPPE DELERM
Ces textes, je ne sais pas vraiment comment les appeler, on n'a pas de mots. Ce ne sont pas des nouvelles, ce sont des textes courts à base de sensations, parfois de souvenirs. Et c'est le cinquième ! J'avais eu beaucoup de mal à imposer ’La Première Gorgée de bière’. On me disait toujours à l'époque que ça ne marcherait jamais, qu'en France, on avait déjà du mal à vendre des nouvelles, alors des textes courts qui n'étaient même pas des nouvelles, il n'y avait vraiment aucune chance. C'est amusant après coup parce qu'une fois que le livre a eu beaucoup de succès, on a dit que c'était normal, parce que c'est court et qu'on peut le prendre où on veut ! Pour ce qui est des romans, j'en écris pas mal même si en fait, dans l'esprit des gens, je suis beaucoup plus associé à la forme courte. J'ai toujours envie d'être romancier, mais je n'ai pas encore écrit de roman qui me satisfasse vraiment. Je n'ai pas renoncé à l'idée d'en écrire un tout à fait réussi un jour mais pour l'instant, je considère que ce n'est pas encore le cas. Vous êtes souvent décrit comme un écrivain du quotidien. Pourquoi cet attachement aux petits riens ?
Le premier texte court que j'ai fait, c'était sur la sensation qu'on a quand on mouille ses espadrilles... Je me suis dit que si j'étais capable d'écrire un texte là-dessus, je pouvais écrire sur beaucoup de choses... Il y a une espèce de gageure d'arriver à écrire quelque chose là-dessus. On a tous des sensations rattachées à des choses aussi infinitésimales que le ronron d'un réfrigérateur... C’est moins dérisoire que ça en a l’air. Ce n'est évidemment pas l'option de parler de la liberté, du courage, de l'amour, de la mort, etc. Mais il vaut peut-être mieux écrire des grandes choses sur des petits sujets que des petites choses sur des grands sujets. L'écriture de votre fils Vincent Delerm est proche de la vôtre, y a-t-il une influence mutuelle ?
Quel est votre premier souvenir sportif ? C'est un souvenir de lecture sportive assez fondateur. C'est d'ailleurs le dernier texte du livre. J'étais vraiment dans une famille où le sport ne faisait pas partie de la culture familiale. Mon père était mon instituteur en cours moyen et dans le livre de lecture, il y avait un texte sur le 5.000 m des Jeux olympiques d'Helsinki. Je savais qu'on ne l'étudierait jamais parce que ça n’intéressait pas mon père. Il en devenait d'autant plus prestigieux que mon père ne l'aimait pas... Donc je le lisais et le relisais. C'est sans doute ma première émotion sportive. Et puis à cette même époque, il y avait des chewing-gums avec lesquels on pouvait gagner des cartes : il y avait des photos des grandes équipes de football (le Real Madrid, le Stade de Reims), c'était un univers qui m'était complètement étranger. J'en entendais parler par des copains de classe pour qui c'étaient des choses familières et j'étais assez jaloux de cet univers-là, j'ai eu assez vite envie d'y entrer. Et s'il ne devait vous en rester qu'un, de quel souvenir sportif s’agirait-il ?
Dans vos textes, vous mettez en avant l’humain et l’émotion. Ces aspects du sport vous intéressent plus que l'exploit sportif en lui-même ? Parmi ceux qui ont déjà lu ce bouquin, il y a des gens qui ne sont pas passionnés de sport et qui se sont quand même sentis concernés car pas mal de textes sont effectivement plus vus du côté de l'humain. Ce sont ces moments que je préfère. Je ne suis pas très bien placé pour m'en rendre compte mais je pense qu'il y a quand même une certaine idée du sport qui se dégage du livre et qui est une vision un peu positive et plutôt humaniste. Le livre s'appelle 'La Tranchée d'Arenberg et autres voluptés sportives', pourquoi avoir mis en avant ce texte-ci ?
Vous évoquez d’ailleurs Lance Armstrong et le dopage pour passer rapidement à autre chose. Le sujet ne mérite pas que vous vous y arrêtiez ? J'aime bien cette phrase "Je n'aime pas les gens graves, ils ne sont pas sérieux." C'est une idée qui me tenait à coeur. Et Armstrong pour le coup, c'est vraiment quelqu'un qui n'est pas sérieux, quelqu'un qui fait du charity business et qui se dope à fond, qui fait la morale à tout le monde et qui est très désagréable et... bref, je le déteste ! J'ai mis ça en parallèle avec Ladji Doucouré parce que je voulais surtout insister sur cet athlète. On a beau savoir que 95 % des grands athlètes sont dopés, il y en a quand même certains auxquels je crois. Et Ladji Doucouré en fait partie, comme Stéphane Diagana par exemple. Il y a comme une espèce d'intime conviction qu'ils sont propres. Mais en plus, ce qui me plaît chez lui, c'est ce mélange incroyable de maturité et de spontanéité. Je l'ai vu deux fois dans des attitudes étonnantes : répondant sérieusement à des interviews et puis se mettant à crier ou à danser. Pour pouvoir être un bel athlète, il faut les deux : avoir une vraie force de vie et une vraie gaieté et être en même temps capable de raisonner un peu. Son attitude est assez rare et je trouve ça extrêmement sympathique. Vous consacrez un texte à Zidane, mais sans évoquer la fameuse finale France / Italie. Un choix délibéré ? En fait le texte sur Zidane était fait bien avant la finale, de même que celui sur Dhorasoo était fait bien avant qu'il ne défraie la chronique. Je pense et j'espère que ce qui restera de Zidane, c'est son style de jeu, plutôt que le coup de boule. Parce que le coup de boule en soi, c'est une chose mais je n'ai pas trop apprécié le discours qu'il a eu ensuite : les trois jours pris avec des avocats avant de finir par dire "Mais il a insulté la Mamma"... Se faire traiter de fils de pute sur un terrain, ce n'est pas insulter la Mamma, ce n'est pas "J'ai des renseignements : ta soeur et ta mère ont une vie sexuelle dissolue" ! J'aurais pu rajouter un texte sur le coup de boule... mais je ne vois pas en quoi ça peut être tellement l'objet d'un texte littéraire alors que ce que j'avais à dire sur sa façon de jouer, ça pouvait l'être. Et quand même, ce que j'essayais de faire, c'est de la littérature avec le sport.
Quelles sont vos autres légendes du sport ?
Propos recueillis par Marion Haudebourg pour Evene.fr - Février 2007
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