RENCONTRE PHILIPPE JAENADA « J'ai fait le tour de moi »
Par Victor Pouchet - Le 12/08/2011
Dans 'La femme et l'ours', longue errance alcoolisée, Philippe Jaenada manie toujours aussi habilement l'autodérision et l'humour. Et s'autorise digressions, récits enchâssés et sautes d'humeurs, avec une impressionnante liberté.
« Un Ricard, des rencontres » : en chemin pour retrouver Philippe Jaenada, ce slogan s'affiche en quatre mètres par trois sous mes yeux et je reste frappé par cette formule poétique, cette belle allitération qui aurait pu tout aussi bien être inscrite sur le bandeau de son nouveau roman, 'La femme et l'ours'. Un roman où, pour le dire vite, on boit beaucoup trop et où on rencontre des gens qu'on n'attendait pas. Bix Sabaniego, le double de Philippe Jaenada, fuit sa vie casanière de père et mari pour une longue errance picaresque qui commence et se poursuit comme il se doit dans des bars. Ces bars existent, ils s'appellent le Gulf Stream et le Metro bar et Philippe Jaenada y passe effectivement une grande partie de son existence. « Je ne suis bien que dans des bars » dit-il, ce sont comme des « petites maquettes de la vie, des parcs d'attraction », tout y est plus simple, moins imposant, plus rassurant. Mais puisque ces deux troquets là sont fermés en ce début du mois d'août, nous nous retrouvons Au rendez-vous des Artistes sur le boulevard Rochechouart. A quelques mètres de là, le héros de 'La femme et l'ours' rencontre Milka Beauvisage, sublime jeune lectrice de ses livres qui lui promet une nuit d'amour qui ne viendra jamais.
Ivresse livresque
La rencontre de la fiction et de la réalité s'arrête là et Philippe Jaenada dévoile la façon dont il a écrit le parcours de ce romancier désespéré, qui manque sacrément d'élan : « le livre naît de l'enfermement, explique-t-il, je l'ai écrit visuellement à partir de lignes droites vers le bas. Je suis plutôt inerte, dans ma vie de couple comme dans ma vie professionnelle. Mon seul moyen de bouger, mon seul élan, c'est la fuite. » Dans le précédant livre, Plage de Manaccora, 16h30, la fuite (et l'écriture) étaient provoquées par le feu, qui venait menacer de mort l'auteur et sa famille en vacances dans les Pouilles. Dans 'La femme et l'ours', la fuite est une chute. Coincé chez lui, coincé dans sa vie d'auteur, le double de Philippe Jaenada, Bix Sabaniego ne peut aller ni vers l'avant, ni vers le haut : il ira donc vers le bas, dans une fuite en forme de dégringolade de Paris jusqu'à Monaco, en passant par le bar du Lutétia et un village du Lubéron.
Cette chute est en partie alimentée par l'alcool, qui permet de prendre régulièrement de mauvaises décisions, qui soutient ce sentiment permanent d'à-quoi-bon-remonter si l'on peu tomber plus bas. Des apparitions jalonnent le livre : une jeune femme s'offre à lui dans la rue, alors qu'il traîne ivre mort sur un banc du boulevard Rochechouart, un couple échangiste l'entraîne à Monaco dans leur intérieur glacial. Mais comme dans un conte maléfique, ces rencontres ne sont jamais des portes de sortie, elles accélèrent au contraire le chemin de désillusion.
Toucher le fond
Au centre du livre, Jaenada a d'ailleurs inscrit un véritable conte, qui donne son titre au livre et en est une forme de prototype. C'est un conte brutal, terrible : il commence par le viol d'une femme par un ours. De ce viol naît un fils, un ours, qui libère sa mère et part à travers le monde. Après une série de péripéties, l'ours tombe au fond d'un puits et sera sauvé par un aigle, avant d'obtenir « l'essentiel des récompenses » qui lui avaient été promises. Ce happy end, Philippe Jaenada ne le garde pas dans son roman. Son héros – si tant est qu'on puisse l'appeler ainsi – ne remonte que parce qu'il a touché le fond. Philippe Jaenada a conscience qu'il a écrit un de ses romans les plus sombres : « Je ne deviens pas amer, mais ce que je montre c'est qu'après cette histoire, rien n'a changé. Tout redevient comme avant, et c'est ça qu'il aime. Bix a vécu quelque chose et il en revient, c'est déjà bien, et ce n'est pas si fréquent dans la nature les choses qui tombent et qui remontent. On a rarement vu quelqu'un chuter d'une falaise et remonter. »
La vie de Jésus
Ce roman de la chute solitaire, dont il ne faudrait pas oublier de dire qu'il fait rire presque à chaque page, correspond aussi à la fin d'un cycle pour Philippe Jaenada. Avec lui, il veut refermer la série des livres qui jouent avec l'autofiction, partant d'une charpente de réalité pour dériver dans la fiction et le fantasme. Depuis Le chameau sauvage, tous ses romans ont été écrits à la première personne, avec comme figure principale l'auteur lui-même, qui se met en scène avec autodérision. Aujourd'hui, Jaenada songe à se laisser aller à la fiction totale, se détacher de soi pour laisser la place à la troisième personne du singulier. « J'ai fait le tour de moi. Je ressens le besoin et la nécessité de m'échapper. » Dans ce livre, il s'évade déjà dans plusieurs récits digressifs réjouissants, qui donnent une idée de ce à quoi pourraient ressembler ces fictions à venir : le conte de la femme et l'ours, le récit de la vie du champion de poker Stu Ungar, ou la sublime histoire de Jésus, compagnon d'ivresse démoli par la vie et l'alcool, à qui le hasard donne une seconde chance sous la forme d'une magnifique jeune fille blonde. Encore faudrait-il saisir cette chance… Après quelques bières, Philippe Jaenada s'en va pour un autre bar : il doit rejoindre ce même Jésus pour lui donner le livre. Il doit aussi – cela n'arrive qu'aux romanciers – lui annoncer la nouvelle de sa mort : pour les besoins de son effondrement romanesque, il a fait tomber Jésus du haut d'un immeuble qu'il escaladait. Le vrai Jésus est toujours debout et boit un peu moins.
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