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INTERVIEW DE RAJAE BENCHEMSI "Il n’y a pas de plus grande jouissance que la jouissance intellectuelle"

Propos recueillis par Dorothy Glaiman avec la participation de Thomas Yadan et Céline Laflute pour Evene.fr - Mars 2006 - Le 09/03/2006

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INTERVIEW DE RAJAE BENCHEMSI

C'est en direct du Salon du Livre de Paris que nous avons rencontré Rajae Benchemsi. Assise au stand Sabine Wespieser, l'auteur dédicace son dernier livre 'La Controverse des temps' et n'hésite pas à parler à tous les visiteurs curieux de mettre un visage sur l'un des 40 écrivains invités à l'occasion de l'année de la francophonie. Rencontre avec une femme chaleureuse et passionnée.

Tout d’abord, pouvez-vous vous présenter à nos internautes ?

Je m’appelle Rajae Benchemsi, je vis à Marrakech. J’ai été enseignante où j’ai notamment pu travailler sur la littérature érotique française avec Maurice Blanchot, le marquis de Sade… J’ai aussi été journaliste audiovisuel : j’ai présenté pendant longtemps une émission politique puis littéraire. J’ai fait de la presse écrite et je suis aussi critique d’art et écrivain. Le dernier roman que j’ai publié s’appelle ‘La Controverse des temps’.

Dans vos deux derniers romans, ‘La Controverse des temps’ et 'Marrakech, lumière d’exil’, de nombreux sujets tels que la religion, l’amour, la famille, les traditions, le rôle des femmes ressortent comme des thèmes de prédilection. Y a-t-il un message derrière ?

Oui, je pense en termes d’analyse d’une société en pleine mutation. Je crois que ce qui anime dans mon écriture le fait d’aborder ces problématiques, c’est qu’il y a de plus en plus une méconnaissance de ces choses-là : la force de la tradition, de l’Islam, de la manière dont tout cela a évolué historiquement, dont ces sociétés abordent la modernité. Il y a toute une série de malentendus qui sont regrettables. J’interpelle donc les lecteurs pour qu’ils aillent revisiter cette histoire de manière à mieux comprendre toute la violence qu’il y a entre les gens partout dans le monde.

Contrairement à ‘La Controverse des temps’, est-ce votre vie que vous racontez dans 'Marrakech, lumière d’exil', à travers cette génération de femmes ?

Non, pas du tout, c’est un jeu narratif. C’est bien évidemment à partir de mes yeux, de mon vécu mais cela n'a rien à voir avec mon histoire. Il est évident que dans ‘Marrakech, lumière d’exil’ j’aborde cette famille bourgeoise traditionnelle, milieu que je connais parfaitement bien, que je décris justement pour dire que dans ces milieux les femmes ne sont pas forcément battues, soumises… Ce sont au contraire des femmes fortes, qui organisent leur vie. Elles ne sont pas du tout à l’image totalement fausse de la femme arabe et musulmane des années 70. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de violence mais dans quel pays la femme n’est-elle pas violentée ? Nulle part dans le monde ! Il faut donc cesser de voir, de cibler cette manière de faire des amalgames entre des phénomènes sociaux et de justice d'une part et des phénomènes de religion et de tradition d'autre part.

De nombreuses références philosophiques se dégagent de vos écrits. Quels sont vos auteurs de prédilection ?

Il y en a beaucoup en fait. C’est difficile de dire qui parce que lorsqu’on aborde la philosophie, ça devient une matière et personne n’est indispensable tout seul. Ils sont tous dans une interrogation du monde chrétien et une évolution de la pensée. J’ai étudié autant la philosophie du XVIIe que celle du XVIIIe. J’ai eu Michel Foucault et Gilles Deleuze comme enseignants mais j’ai une passion pour Nietzsche.

Votre conception de l’écrivain semble être indissociable de l’univers dans lequel il a baigné. L’écriture a-t-elle pour le lecteur une mission d’initiation à une culture particulière ?

C’est toujours très difficile à dire mais il est évident que lorsque l’on se met à écrire c’est pour témoigner de quelque chose. Je pense que les choses sont tellement dures aujourd’hui que l’on ne peut pas se contenter de jouer avec l’imaginaire, c’est plus possible. Ceux qui le font, c’est un choix, c’est très bien mais je pense que l’on peut écrire avec un immense plaisir - pour moi, il n’y a pas de plus grande jouissance que la jouissance intellectuelle - mais cela n’empêche pas que l’on puisse aborder des thèmes extrêmement importants tout en maintenant ce rapport avec l’imagination. Cela ne m’intéresse pas de faire des essais en tant que tels, donc c’est à travers le romanesque que j’essaye d’analyser des choses qui sont de l’ordre philosophique ou historique, le tout dans une écriture littéraire.

Comment sont perçus vos livres au Maroc ?

Ils sont généralement bien perçus parce que je parle aux Marocains de choses qui les interpellent. Ce qu’il faut savoir c'est qu’il y a toute une génération qui est, comme ici, en rupture avec la réalité et qui ne sait plus d’où elle vient. J’ai eu des gens qui sont venus me remercier en me disant : "merci, tu nous réinscris dans un processus historique que l’on ne sait plus ou pas".

Vous voulez dire d’une certaine manière que les jeunes Marocains n’ont pas d’histoire ?

La grande majorité du lectorat se demande : qu’est-ce qui s’est passé ? Il y a une sorte de trou noir. Ils vivent dans un présent avec un islam traditionnel transmis de par leur famille et un certain vécu social mais sans savoir d’où il vient en termes de pensées et d’écrits.

Que représente pour vous cette manifestation ? Ce Salon est-il un tremplin pour mieux vous faire connaître ?

Toutes les rencontres comme celle-ci devraient être des tremplins parce qu’on attend une entente, une écoute. Si je soulève des problèmes à travers mes livres, c’est dans l’espoir d’être écoutée et entendue afin d’arriver à des solutions. Et j’espère que ça jouera ce rôle…

Pour finir, si je vous dis francophonie…

Je ne me reconnais pas du tout dans ce terme. La francophonie est un concept politique qui est, je pense, le résultat d’une grosse défaillance politique de la gestion de la langue française. Les vrais enjeux ne sont pas dans le fait d’utiliser cette langue, mais plutôt dans celui d’arriver à dire avec force qui l’on est.

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