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INTERVIEW DE JEAN-YVES REUZEAU ET THIERRY BEAUCHAMP La passion du livre

Propos recueillis par Thomas Yadan pour Evene.fr - Mars 2007 - Le 26/03/2007

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INTERVIEW DE JEAN-YVES REUZEAU ET THIERRY BEAUCHAMP

Les éditions du Castor Astral, toujours aussi surprenantes, ont publié, il y a quelques mois, une très belle traduction de ‘Ivanhoé à la rescousse’ de W. M. Thackeray. L’occasion d’une rencontre avec Jean-Yves Reuzeau,  l’éditeur et Thierry Beauchamp, le traducteur de ce livre remarquable.

‘Ivanhoé à la rescousse’ est un petit bijou de dérision et de littérature. Paradoxalement, son auteur W. M. Thackeray est peu connu en France, malgré l’adaptation au cinéma de ‘Barry Lyndon’ ?

Thierry Beauchamp : En France, on connaît essentiellement le romancier, longtemps prisé des amateurs de littérature pour avoir été le grand écrivain anglais du XIXe siècle, avec Dickens. Mais ce que l’on connaît moins, c’est le pur humoriste, l’homme des comédies satiriques, le caricaturiste et le journaliste puisqu’il est entré en littérature, comme la plupart des écrivains de ce temps-là, par les journaux en pleine expansion depuis le milieu du XVIIIe siècle en Angleterre. Tout au long de sa carrière, il s’est amusé à écrire des textes courts, drôles, divertissants, destinés à délasser ses lecteurs. Thackeray était un homme de raison, un homme de salon mais qui a curieusement affirmé ne pas pouvoir écrire sans laisser sa main le faire à sa place. Une sorte de surréaliste qui s’ignore. C’est l’archétype du gentleman victorien.

C’est la première traduction française de ce texte ?

TB : Oui ! Mais il y a une petite histoire. ‘Ivanhoé’ est le premier best-seller de la littérature anglaise parce qu’il est écrit en plein romantisme anglais, qui a connu une fascination collective pour le Moyen Age, le colonialisme et le nationalisme. Walter Scott a réinventé le Moyen Age afin de tourner l’histoire à l’avantage des Anglais. Thackeray adorait cet écrivain mais, comme toute une génération, il n’a pas accepté le traitement réservé au personnage le plus sympathique du livre : la guérisseuse qui prend soin d’Ivanhoé au moment critique de l’histoire du héros, Rebecca. Déterminé, Thackeray imagine une suite au livre. A l’origine, en août et septembre 1846, il avait adressé des fausses lettres à Alexandre Dumas dans le Frazer’s Magazine pour le convaincre d’écrire une suite à ‘Ivanhoé’. Cinq ans plus tard, il a repris l’idée à son compte et s’est engagé dans une parodie satirique absolument délirante.

Comment déniche-t-on un tel phénomène littéraire ?

TB : Je suis passionné de “littérature irrationnelle”, la littérature du non-sens. Je connaissais un livre de Thackeray traduit deux fois, ‘La Rose et l’anneau’. Ce texte est un petit chef-d’oeuvre de non-sens. J’ai lu aussi d’autres textes, malheureusement très peu sont connus du public.

D’ailleurs, peu de gens savent que le film ‘Barry Lyndon’ est une adaptation d’un roman de Thackeray ?

TB : Cet auteur a eu son heure de gloire en France grâce à des gens très littéraires, à des universitaires, parce qu’il est considéré comme un moderniste du roman. Aujourd’hui, il est un peu oublié, en effet. En Angleterre, en revanche, il reste une vraie référence. Dans ce duel à distance entre Dickens et Thackeray, si le premier a remporté la partie, c’est parce qu’il faisait parler les gens tels qu’ils étaient, son humour reste universel. Au contraire, Thackeray manie un humour un peu disparu, celui du gentleman, du bon goût, de la morale.

Thackeray a-t-il eu des problèmes avec le pouvoir ou les autorités ?

TB : Non, car c’était quelqu’un de très respecté qui mettait toujours les bien-pensants de son coté. Il se moquait des imbéciles et, dans la haute société, l’imbécile, c’est toujours l’autre.

Qu’est-ce qui motive l’éditeur dans le processus de publication ?

Jean-Yves Reuzeau : Pour ce livre, c’est un peu le ton général de la collection (collection ‘Les Inattendus’, ndlr), c’est le côté parodique. Personne ne connaît ce texte en France, il était intéressant de le publier. ‘Les Inattendus’ a pour ambition de révéler des textes méconnus d’auteurs classiques.

En général, comment choisissez-vous les textes que vous publiez ?

JYR : On reçoit 1.100 manuscrits par an, mais nous n’en publions qu’un ou deux. Beaucoup d’auteurs envoient leurs textes à des listes d’éditeurs sans prêter attention à leur ligne éditoriale. Avant-hier, nous avons reçu un roman policier, ce qui est absurde car nous n’en publions jamais. Nous découvrons malgré tout, quelquefois, des premiers romans vraiment réussis.

Donc le principe du Castor Astral, c’est la découverte et redécouverte d’auteurs ?

JYR : En effet, ce sont les deux axes que nous avons choisis. La collection ‘Les Inattendus’ intervient pour faire redécouvrir des auteurs : Georges Ribemond-Dessaignes, notamment, avec ‘La Divine Bouchère’ ou ‘L’Almanach du père Ubu’ et ‘La Chandelle verte’ de Alfred Jarry. Nous proposons une autre collection consacrée aux premiers romans : ‘Le Vertige des auteurs’ de George Flipo, par exemple, est un livre objectivement remarquable, avec un style mordant et des descriptions surprenantes du monde de l’entreprise. Avant de publier de la littérature contemporaine, nous essayons toujours de rencontrer l’auteur pour apprendre à le connaître, pour évoquer ce que l’on peut attendre de lui. Nous voulons cerner sa personnalité car lancer un nouvel auteur est un gros travail, un investissement important en termes de temps exigeant un vrai rapport humain.

Mais le Castor Astral, c’est aussi un état d’esprit ?

TB : Le Castor Astral est un véritable exemple d’exception culturelle française. C’est une maison d’édition que, en tant que lecteur, je trouvais très sympathique, notamment à cause de son orientation vers la poésie. Sa curiosité et son goût pour la culture rock, américaine, plus précisément pour la contre-culture américaine, me semblaient aussi très singuliers.

JYR : Nous sommes devenus éditeurs au début des années 1970. C’était le début des petites maisons d’édition, qui n’étaient alors que très peu nombreuses. Nous étions étudiants en “carrière du livre” et nous devions effectuer un stage dans l’édition durant l’été. Nous en avons trouvé un au Québec, où les petits éditeurs étaient déjà très présents. Lorsque nous sommes revenus en France, Nous nous sommes décidés à publier tout ce qui nous faisait envie. Pas pour devenir une maison d’édition, mais avec la volonté de publier des livres que nous aimions. Nous étions encore étudiants, notre travail était très artisanal. Nous passions nos week-ends autour d’une table à assembler nos livres.
Nous avons commencé à Bordeaux, puis nous avons formé deux équipes dont l’une est établie à Paris. Nous sommes aujourd’hui éditeur en province, à Paris et à l’étranger puisque nous sommes installés au Québec et à Bruxelles.

En tant que petite maison d’édition, subissez-vous une inégalité de traitement pour la distribution par rapport aux grosses machines ?

JYR : Non ! Car nous sommes diffusés par le Seuil, qui est une grosse maison. Mais, surtout, comme nous existons depuis trente ans, les libraires nous connaissent bien. Nous ne nous sentons pas particulièrement persécutés au niveau de la mise en place car les distributeurs, même avec les grandes maisons d’édition, prennent de moins en moins de risques. Si on parle de littérature contemporaine, il y a une surproduction. Personne ne peut absorber 600 romans en une semaine, ce qui rend le choix très difficile. En revanche, pour ce qui est de la communication autour d’une publication, nous sommes extrêmement limités. Nous n’avons pratiquement pas de budget publicitaire. De toute façon, je ne crois pas à la publicité pour la littérature. On peut mettre beaucoup d’argent dans une campagne marketing dont les résultats seront très décevants. On peut par contre enfoncer le clou pour des livres qui marchent déjà.

Quelle collection du Castor Astral fonctionne le mieux ?

JYR : Depuis six ans, nous nous sommes lancés dans la musique, nous publions des ouvrages sur des artistes, des courants musicaux, etc. Ça fonctionne plutôt bien. Lorsque nous sortons de très bons ouvrages, ils se vendent à tous les coups, ce qui n’est pas le cas en littérature. En musique, on peut prévoir ce qui va se passer avec plus de facilité, on est pratiquement sûrs de nous à chaque fois.

Le tirage dépend des collections ?

JYR : Complètement ! Pour la collection ‘Les Inattendus’, nous tirons 3.000 livres. Si c’est de la poésie, c’est mille. En musique, les tirages sont supérieurs à 5.000. Compte tenu du circuit de distribution, même pour un bouquin qui ne marche pas très bien, il peut y avoir un besoin d’impression à un moment donné.

Vos livres sont toujours très esthétiques. C’est une part de l’identité du Castor Astral ?

JYR : En tant que petit éditeur, on doit faire d’autant plus attention à l’objet, au choix du papier, au format, aux illustrations et à tout ce qui fait la différence. On se rapproche au maximum de l’artisanat. On aime publier de beaux livres parce qu’on a un retour de la part des lecteurs. Le livre industriel ne m’intéresse pas tellement. On fait du livre de poche mais on reste très vigilant, on préserve un maximum d’esthétique. Le livre, c’est un contenu mais aussi un objet, avec tout ce que ça représente...

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