INTERVIEW DE RIAD SATTOUF Entre réalité et fiction
Propos recueillis par Mikaël Demets pour Evene.fr - Janvier 2007 - Le 05/02/2007
Incontestablement, Riad Sattouf aura été l'un des auteurs BD de l'année 2006. Seront notamment sortis sous sa signature 'Retour au collège', fruit d'une immersion parmi des collégiens parisiens, et 'Pascal Brutal', nouvelle star de Fluide glacial, l'une des séries les plus hilarantes de ces derniers mois. L'album fait d'ailleurs partie de la sélection officielle d'Angoulême 2008, tout comme sa 'Vie secrète des jeunes', éditée chez L'Association.
Il y en a, rien qu'à entendre leur nom, on sait qu'ils ont tout d'une star. Riad Sattouf. Riad. Sattouf. Des mots qui claquent, un nom qui ne s'oublie pas, une sonorité chatoyante... Et lui en plus, il a un avantage : c'est son vrai nom - comme il le rappelle tristement dans nombre de ses albums. Rencontre avec l'un des auteurs actuels les plus intéressants, tant son oeuvre est variée, un jour hilarante, un autre jour touchante, la fois suivante les deux en même temps. Quand on ouvre un album de Riad Sattouf, on ne sait jamais ce que l'on va y trouver, mais on sait que l'on va adorer…
A vous voir - c'est la première fois que je vous rencontre -, votre ressemblance avec le personnage de Pascal Brutal saute aux yeux. Hormis l'aspect autobiographique, quelles ont été les autres sources d'inspiration pour ce personnage ?
(Rires) J'avais fait une histoire de deux pages avec le personnage d'un athlète dopé dans un vieux numéro du magazine Ferraille, c'était l'ancêtre de Pascal. C'est un personnage à l'opposé de ce que j'ai pu faire jusqu'à présent. Habituellement, dans mes autres séries, mes personnages sont esclaves des événements qui se passent autour d'eux. Ils ne passent jamais à l'action, ils sont passifs, ils subissent des choses qui les baladent de droite à gauche. Pour le coup, je voulais un vrai mec qui décide de faire ce qu'il a envie de faire, qui soit volontaire, qui soit actif. Ca part aussi d'une impression que je ressens : je trouve qu'il y a un retour de la virilité, on le voit dans les médias, tous ces comportements qui remettent en cause le féminisme, ces rappeurs caricaturaux... Je trouvais ça marrant de me moquer de ces types-là en m'inscrivant dans un futur où ces mecs ont gagné : on est dans une société hyperlibérale, et Pascal en est le champion. Il est complètement stupide, mais il est l'homme le plus viril du monde.
Comment s'est passée votre arrivée chez Fluide glacial ?
Très bien. C'était à l'époque où Albert Algoud était rédacteur en chef. Lui et Bruno Léandri m'ont proposé de faire une série pour le journal. J'avais dans un coin de ma tête ce personnage utilisé dans Ferraille que j'avais envie de réexploiter, j'avais quelques pistes pour réaliser une série avec lui, donc tout s'est fait très naturellement.
Votre autre personnage très connu est Jérémie, l'opposé de Pascal : un loser timide peureux et sans charisme. Cette opposition vous permet aussi de vous changer les idées et de créer une émulation entre vos séries ?
Ca me permet en effet de faire des choses parallèles. L'avantage de faire plein de BD en même temps, c'est que quand tu travailles sur l'une d'elles, ça relance les autres. Parfois, j'ai des fois des idées pour Jérémie que je pourrais utiliser pour Pascal et vice-versa, alors je dois me forcer à faire autre chose, à chercher plus longtemps. J'aime les deux facettes que représentent Pascal et Jérémie. Ils vivent presque dans le même monde finalement, chacun à un extrême. Ils pourraient presque se rencontrer. Je devrais faire ça d'ailleurs, les faire se croiser…
La série 'Pascal Brutal' permet en outre de constater quelque chose de souvent sous-estimé, je parle bien sûr de l'importance d'Alain Madelin* dans l'art…
(Rires) Tout à fait ! En fait, le parti pris de cette bande dessinée, c'est d'aller à fond dans la paranoïa. C'est de la bande dessinée hypocondriaque. J'imagine le pire en espérant que ça n'arrivera jamais. Il y a une tendance actuelle qui est de nous répéter à longueur de journée que rien ne va plus, que tout est foutu, qu'on va s'écraser. Je suis vraiment contre ça. En créant ce pays de cauchemar dans 'Pascal Brutal', en allant à fond dans ce pessimisme, je montre que quand même, ça pourrait être bien pire... C'est en exagérant le pessimisme que je montre mon optimisme. J'ai donc choisi l'homme politique le plus ridicule pour ça. Si j'avais choisi Nicolas Sarkozy par exemple, ç'aurait été beaucoup moins drôle. Ca aurait eu une résonance tout à fait différente, engagée, prophétique, que je ne souhaitais pas…
Il y a une autre BD dont on a beaucoup parlé cette année, c'est 'Retour au collège'. Comment vous est venue cette idée d'enquête dans un collège ?
J'avais fait il y a quelques années un livre appelé 'Le Manuel du puceau'. L'album avait bien marché, beaucoup de gens avaient aimé. Mais une partie des lecteurs avait trouvé que j'avais exagéré, en donnant une image trop cruelle, impitoyable et agressive de l'adolescent. Comme c'était une création, une fiction, j'ai voulu retourner dans un vrai collège pour voir de mes yeux si je m'étais trompé. J'ai choisi un collège bourgeois : puisque les gens qui m'avaient fait des procès étaient des catholiques des classes bourgeoises, j'ai décidé d'aller voir comment étaient leurs enfants. L'adolescence est en plus un sujet que j'adore, et je ne me lasse pas de dessiner les faits et gestes des ados…
Vous alternez les albums délirants et des travaux plus "sérieux". Vous avez besoin d'aller et venir entre ces deux styles ?
Pas vraiment, parce que je n'ai pas l'impression de faire des choses détachées de moi. A chaque fois, que je sois dans l'écriture d'un gag ou d'une histoire plus réaliste, je place dans le récit des choses personnelles. Pour chaque sujet abordé, j'essaye de trouver l'angle qui permet de mieux l'exprimer. C'est plutôt là que se fait la différence. Par exemple, pour 'Retour au collège', si je ne m'étais pas mis en scène moi-même, ça n'aurait pas été exactement ce que je voulais obtenir. Si j'avais mis un personnage imaginaire à la place, ça aurait plus tiré vers la fiction, ce que je ne voulais pas. Ca n'aurait pas eu la même portée. A l'inverse, dans 'Jérémie', si j'avais raconté ma propre vie en la romançant ça aurait donné autre chose, or je voulais que ça reste de la fiction.
J'aimerais revenir sur ce qui vous a donné envie de faire de la BD. Votre grand-mère vous en expédiait ?
Tout à fait. Lorsque j'étais en Syrie, enfant, elle m'envoyait des colis de bandes dessinées et de magazines. Elle ne savait pas ce que ça allait engendrer. Peut-être qu'aujourd'hui elle le regrette… (rires)
J'ai aussi vu que vous auriez voulu être pilote de ligne. Pas trop déçu de n'être qu'auteur de bandes dessinées ?
Au contraire, je ne regrette pas du tout. J'adore ce métier, même si je ne désespère pas un jour de passer mon brevet de pilote... C'est marrant, parce que cette information je l'ai donnée un jour, il y a très longtemps, à une stagiaire des éditions Delcourt. Et depuis on la retrouve très souvent quand on cherche des choses à mon sujet. Je suis presque devenu l'auteur-pilote ! Plus sérieusement, j'aime énormément le monde de l'aviation, et j'ai d'ailleurs un projet sur ce sujet.
Votre carrière a connu un tournant, lorsque vous avez décidé de changer complètement de style graphique, après une première série où vous opériez comme dessinateur. Ca a été une décision difficile à prendre ? Une sorte de quitte ou double ?
La première série que j'ai faite, c'était 'Petit verglas', avec Eric Corbeyran au scénario. Je n'avais alors que 18 ans, je sortais de l'école d'arts appliqués. Mon dessin était en effet très réaliste. Quand j'avais montré mon book à Guy Delcourt, je n'avais pas de style vraiment personnel : je lui avais apporté des dessins qui ressemblaient à ce que je fais aujourd'hui dans la série 'Jérémie' - et je savais déjà que c'était ce que je préférais faire -, mais je savais aussi que c'était beaucoup moins séduisant que mon style réaliste. Logiquement, Guy Delcourt ne s'est intéressé qu'à mes dessins très réalistes. Donc j'ai fait cette série, j'en étais très content, d'autant que ça s'est très bien passé avec Corbeyran. Je n'ai pas du tout regretté : c'était un moyen de mettre le pied à l'étrier… Ensuite j'ai proposé d'autres projets, essuyé beaucoup de refus pour finalement réussir à imposer mon style.
Qu'est-ce qui a motivé ce changement ?
Le monde du dessin réaliste est quand même un monde très particulier. J'avais envie de raconter mes propres histoires, et j'avais envie d'être drôle. Etre drôle avec un dessin réaliste, c'est pratiquement impossible. Quand on est un dessinateur réaliste, le challenge c'est d'être le meilleur. Etre dessinateur réaliste pour être dessinateur réaliste n'a que peu d'intérêt ; si tu veux progresser, te faire connaître et faire ce qui te plaît, il n'y a pas d'autre solution que d'être le numéro 1. Et ça, pour moi, c'était impossible : il y a toujours un paquet de surdoués qui sont hors de portée… Mais après tout, si je n'avais jamais voulu raconter mes propres histoires, j'aurais pu continuer comme ça.
Et vous pourriez revenir à ce dessin réaliste ?
Non, je ne pense pas. Ou ponctuellement. Il m'arrive d'avoir un trait plus ou moins réaliste, selon le sujet, selon le moment. Par exemple, dans la chronique que je fais pour Charlie hebdo, je suis plus précis que quand je fais 'Jérémie'.
Un mot sur Angoulême : c'est toujours un plaisir ?
C'est très agréable de passer ses journées avec ses potes. Quoique dans le fond je passe déjà toute l'année avec eux, alors ça ne me change pas tant que ça... Ca me change d'air au moins… Et puis on a vraiment l'impression d'appartenir à un milieu, ça fait plaisir. On peut sortir les chemisettes, se faire beau...
Quel est l'album qui vous a le plus marqué en 2006 ?
J'ai adoré 'La Volupté' de Blutch. C'est pour moi le meilleur album de l'année, tant au niveau du dessin que du scénario. J'ai lu pas mal de mangas aussi. 'L'Ecole emportée' de Kazuo Umezu était vraiment incroyable. Plein d'autres aussi, mais c'est très dur de se souvenir de tout…
La question subsidiaire : "Sattouf", c'est un pseudo marrant quand on est ado, mais à votre âge, vous trouvez pas que ça commence à faire vieux salace ?
(Rires) Pour tout vous dire, je vais prendre un pseudonyme très bientôt. Un vrai cette fois. Et il sera bien français ! J'ai envie d'écrire un album discrètement, sans que l'on sache qu'il est de Sattouf…

* Dans la série, Alain Madelin est président de la République.
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