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INTERVIEW DE ROBERT HASZ Ecrivain hongrois, conteur magyar

Propos recueillis par Guillaume Monier pour Evene.fr, traduit du hongrois par Chantal Philippe - Septembre 2007 - Le 04/10/2007

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INTERVIEW DE ROBERT HASZ

Troisième roman du Hongrois Robert Hasz, 'Le Prince et le moine' met en scène une période méconnue : le Xe siècle magyar. Superbe fresque, ce roman est porté par un souffle épique qui tranche dans cette foisonnante rentrée littéraire. Interroger l'écrivain est l’événement qui prolonge le plaisir de sa lecture.

Très bonne surprise, le talent de Robert Hasz se confirme au fil de ses publications. A l'heure où les pays d'Europe trouvent peu à peu un avenir commun, il est extrêmement intéressant de se pencher sur le passé de chacun. Entre histoire, fiction et devenir, voici le digne héritier des fiers cavaliers magyars.

Vous inscrivez votre histoire dans l'Histoire ; quelle est l'importance du fait historique dans vos fictions ?

J'ai longtemps pensé que, tout comme la maîtrise d’un peintre se révèle dans sa capacité à exécuter des portraits ressemblants, un écrivain ne saurait mieux faire la preuve de son savoir-faire qu’en écrivant un roman historique. C’est bien sûr un avis subjectif, on n’est pas obligé de le partager. Dans ce que j’écris, les faits historiques jouent le rôle d’îlots disséminés à la surface d’un lac, ils montrent une direction, mais je remplis librement le vide qui les sépare. Les faits historiques peuvent authentifier une histoire, c’est de ce point de vue que j’ai besoin d’eux. Mais il n’en faut pas trop, car alors l’auteur a les mains liées.

Comment s'est passé le travail de documentation ? La légende que vous racontez semble vraiment s'ancrer dans un terreau fait de véracité et d'exactitude...

Si vous avez eu l’impression que les légendes de mon roman sont véridiques, c’est que mon imagination a efficacement rempli les espaces entre les îlots. La plupart des légendes sont inventées, à part quelques motifs empruntés à la maigre mythologie magyare. J’ai seulement essayé de reconstituer quelques-uns de ces mythes oubliés, d’une part parce que j’aime donner libre cours à mon imagination, d’autre part parce que du point de vue de sa véracité, l’histoire devait avoir son propre arrière-plan mythologique. Un jour, en faisant des recherches à la bibliothèque de Szeged, j’ai vu une note en latin dans un ouvrage d’histoire - où il était écrit que les Bavarois avaient tendu un piège au prince Kurszán et l'avaient traîtreusement assassiné. J’ai tout de suite senti que cette phrase contenait mon roman tout entier.

'Le Prince et le moine' possède un souffle épique qui n'est pas sans rappeler les chroniques occidentales - comme par exemple les récits de Joinville sur Louis IX. Ce type de récit vous a-t-il influencé pour écrire votre roman ?

La légende du roi Arthur m’a beaucoup occupé l’esprit. De même que le sentiment de frustration que nous autres Hongrois ressentons pour avoir perdu nos légendes païennes. Pourtant, notre ancien peuple de cavaliers nomades devait être riche de légendes, comme en témoignent les quelques bribes qui ont traversé les siècles.

On sent un attachement très profond pour ce peuple magyar. Comment avez-vous choisi de mettre en scène cette société légendaire ?

Peut-être parce qu’étant moi-même magyar, j’étais à même d’écrire fidèlement l’histoire de ce peuple. Qui peut mieux connaître les vices et les vertus d’un peuple que celui qui en fait partie ? Pour parler sérieusement, j’ai trouvé ahurissant qu’aucune oeuvre littéraire n’ait été consacrée à cette période de l’histoire de la Hongrie. Remonter plus loin dans le temps a représenté une sorte de défi, je pouvais m’aventurer sur un terrain que personne n’avait encore parcouru.

L'histoire de Stephanus nous entraîne à la frontière de deux mondes (Orient et Occident) : vous êtes relativement dur avec l'Occident chrétien (Saint Empire romain germanique) et, à l'inverse, fort indulgent avec le peuple "türc". Ne craignez-vous pas que l'on vous reproche un manque d'objectivité ?

Il n’était pas dans mes intentions de faire une différence de valeur entre les “deux mondes” de l’Orient et de l’Occident. J’ai au contraire voulu mettre en lumière le fait qu’il y a des hommes à qui aucun des deux ne convient, qui ne trouvent leur place dans aucun des deux. L’histoire de Stephanus illustre le mieux ce que signifie n’être nulle part à sa place : ni l’Occident chrétien dit civilisé, ni l’Orient païen archaïque ne veulent de lui, il reste étranger aux deux milieux, et ils ne le lui pardonnent pas. C’est aussi ce que j’ai dit dans mes deux précédents romans, mais d’une autre manière.

'Le Prince et le moine' propose trois récits en parallèle. Pourquoi un tel choix ?

Cette forme narrative me semblait la plus à même d’exprimer l’indicible. L’une des questions fondamentales du roman est de savoir s’il existe une histoire, une lecture unique de l’histoire, autrement dit si l’histoire est "seulement" un ensemble d’expériences subjectives. Dans ce qu’Alberich écrit en secret la nuit, il crée une histoire alternative, tout comme Stephanus le fait en racontant ses aventures qu’Alberich note, officiellement cette fois, avec quelques modifications, pour la chronique de l’abbaye. Et bien que ces notes soient très proches de la vérité, elles ne seront pas conservées pour la postérité. Ce sont précisément ces lectures multiples qui nous permettent de découvrir les événements, même de points de vue divergents. Alberich est en fait l’archétype des chroniqueurs qui remâchent leurs propres phrases, il ne peut résister à la tentation d’écrire l’histoire de Stephanus à son gré. Ce dernier est le héros du roman, c’est autour de lui que les événement se déroulent, ce sont ses aventures qui sont racontées, mais sans la détermination d’Alberich, il n’y aurait pas d’histoire de Stephanus, puisque seul existe ce qui est écrit.

Qu'auriez-vous fait à la place de Stephanus : rester moine ou tenter le destin hasardeux du grand "Künde" ?

La question n’est pas de savoir ce qu’on ferait dans une situation donnée, mais ce qu’on peut faire. En réalité, au tréfonds de son âme, Stephanus ne pouvait être exclusivement moine ni exclusivement künde. Il voulait être les deux à la fois, comme le vieil Ejnek le lui conseille dans sa sagesse, parce que deux, c’est toujours plus qu’un seul. Mais ainsi, personne n’a voulu de lui, parce qu’il y a des époques (et il y en a toujours) où ce n’est pas nous qui décidons de notre place dans le monde, mais le monde qui nous assigne une place. Soit on s’y résigne, soit on se révolte.

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