INTERVIEW DE SARNATH BANERJEE Cosmopolite
Propos recueillis par Mikaël Demets pour Evene.fr - Mars 2007 - Le 03/04/2007
Auteur invité du Salon du livre 2007, Sarnath Banerjee passe pour l’inventeur du roman graphique indien. ‘Calcutta’, son deuxième album, paru chez Denoël Graphic, illustre tout le talent et l’originalité de ce jeune homme venu d’un pays où l’imagination règne sans partage.
Sarnath s’est couché tard. La faute aux incessantes sollicitations d’un invité officiel du Salon du livre, certes. Mais aussi la faute à une “grande bouteille de whisky” et à un retour à l’hôtel “à cinq heures du matin”, nous avoue-t-il dans un français balbutiant, restes d’un séjour de six mois à Paris. Sans parler du repas à l’ambassade indienne en France : “On a mangé de la nourriture indienne ! Non seulement ce n’était pas bon, mais en plus, quand je viens à Paris, je veux manger français !” Pas de quoi le faire taire pourtant : l’auteur de ‘Calcutta’ s’avère aussi bavard que passionnant quand il s’agit de nous raconter son pays et son travail - dans la langue de Shakespeare cette fois.
Existe-t-il une tradition de la bande dessinée en Inde ?
Nous n’avons pas de romans graphiques ou de travaux de ce genre. La bande dessinée se résume surtout à des ouvrages pour enfants ou des livres sur la mythologie. Par contre, l’image a une tradition très forte. Au Bengale, on trouve beaucoup d’images liées à du texte. Des tribus nomades, au Rajasthan, basent leur culture sur ces images, cousues sur des tapis. La nuit tombée, sous un banian, ils déplient le tapis. La femme l’éclaire de sa lampe à huile, le mari sort son violon à une corde, la musique s’élève et ils lisent une histoire. Les images sont agencées d’une telle manière que les combinaisons s’étendent à l’infini. Toutes les histoires sont possibles. Ces récits sont mythologiques et millénaires, mais la technique est finalement très contemporaine. Il existe aussi les Kalighat Pat, qui narrent les histoires de coucheries de dieux sur un ton très moqueur. La société bengalie est irrévérencieuse, pleine d’humour. Donc oui, nous avons une longue tradition de l’image, mais pas sous la forme de BD telles que nous les connaissons.
Comment la bande dessinée est-elle considérée ?
Les rapports entre les Indiens et la BD sont complexes. En fait, les Indiens n’ont pas la compréhension de la bande dessinée. Le mot a pour eux beaucoup plus d’importance, ils n’ont pas de familiarité avec ce mode d’écriture comme on peut l’avoir en Europe. J’ai vécu en Allemagne, et c’était assez comparable à l’Inde : la BD n’y est pas inscrite dans les habitudes. C’était donc facile pour moi d’introduire la forme du roman graphique, puisqu’elle était complètement nouvelle. Mon histoire est complexe : je parle de la ville, c’est presque un documentaire par certains aspects, mais ça reste une fiction, tout en étant une étude des habitants de Calcutta… Cette narration ambiguë aurait pu déstabiliser un habitué de la bande dessinée, mais elle a très très bien marché en Inde. En Angleterre, pour qu’un album marche, il faut souvent qu’il soit humoristique pour plaire avant tout aux enfants, et du coup la BD est considérée comme un produit pour les classes populaires. Il y a une forte tradition de dessins de presse, de livres illustrés. Les Indiens n’ont pas ce bagage, pas ces préjugés.
Et ‘Corridor’, votre premier roman graphique, a été un succès.
Quand le livre est devenu un best-seller, je n’en suis pas revenu. Ma mère a été surprise, mon père a été surpris, même mon chien a été surpris. (rires) On ne s’y attendait pas du tout. J’ai fait le deuxième, il s’est encore beaucoup vendu, j’ai encore été surpris. Je crois que je serai toujours surpris qu’un livre que j’ai écrit se vende.
A la lecture de ‘Calcutta’, on ressent une touche de comics, une touche de manga dans l’atmosphère mystique, et on croise même Tintin au détour d’une vignette. Quelles sont vos influences ?
Tintin est une idole au Bengale. Tous les petits garçons lisent ‘Tintin’ : il a été complètement intégré à la culture bengalie et fait partie de leur éducation. Beaucoup le considèrent même comme bengali ! On ne compte plus les chiens qui s’appellent “Koulktouch” (Milou, ndlr) (1). Son influence est énorme, et elle est également indéniable sur mon travail. Mais mes influences ne se limitent pas à la bande dessinée. En grandissant à Calcutta, on bénéficie d’une immense culture littéraire, riche et variée. Il y a un premier niveau de lecture représenté par tous les romans policiers, les pulp fictions, les romans érotiques, les histoires de fantômes. Et tout le monde en lit. Il n’y a pas de culture élitiste et de culture populaire. Tous les Indiens lisent de tout, des classiques aux romans de gare : la lecture est une passion. ‘Don Quichotte’ est un grand classique au Bengale, comme Molière, Balzac, Céline et son ‘Voyage au bout de la nuit’, Roland Barthes ou Edgar Allan Poe. On trouve tout ça au Bengale, et finalement, un pays comme la France ne nous est pas étranger tant sa culture est connue et diffusée. C’est pareil pour le cinéma - je parle de vrai cinéma, pas de Bollywood. Je hais Bollywood, Calcutta hait Bollywood. Renoir est venu à Calcutta, il existe chez nous un lien fort avec la culture française. Mais aussi avec la culture américaine (Gabriel García Márquez), italienne (Dario Fo, Italo Calvino), etc. A Calcutta, on grandit dans un monde bourré de librairies, de vieilles boutiques débordant de livres anciens entassés depuis des dizaines d’années, provenant de toute la culture mondiale. J’ai pu y développer ma propre culture, mon propre univers. Cela nous ouvre l’esprit.
Calcutta est plus qu’une ville : c’est un monde.
J’ai eu de la chance de grandir dans cette Inde-là. C’était la meilleure période, qui permettait de baigner dans la culture bengalie tout en ayant une ouverture vers l’extérieur. Aujourd’hui, avec l’ouverture économique, la mondialisation et le nationalisme, la culture bengalie est démodée. Elle disparaît. La culture américaine domine le pays, et l’accès à la culture européenne qui a tant fait pour moi est beaucoup plus difficile. J’ai eu la chance de grandir dans une ville où certains de mes amis s’appelaient Tintin et d’autres Tito… (rires)
‘Calcutta’ se nourrit de faits réels, de passages historiques ou documentaires. Vous vouliez que votre album permette de découvrir cette ville ?
Je veux que les gens découvre ma Calcutta. La vraie Calcutta. Pas la Calcutta cliché que l’on imagine, symbolisée par Mère Teresa. Dès qu’un film américain évoque Calcutta, on voit une ville sombre et pauvre, des types louches et des gamins malades crevant de faim qui supplient à genoux qu’on leur donne quelque chose. Je suis un peu cynique, évidemment, et je n’en veux pas à Mère Teresa bien sûr : elle a fait des choses magnifiques pour notre pays. Mais on se rend compte qu’elle est la seule image que les gens ont de Calcutta. Ma Calcutta est toujours la Calcutta qui brillait quand elle était, avec Londres, la plus grande cité de l’Empire colonial britannique, comparable à Alexandrie ou Hong Kong. Elle l’est toujours à mon avis. C’est une ville cosmopolite, avec des Européens, des juifs, des Arméniens... Bombay n’a jamais été cosmopolite, par exemple. Calcutta, elle, possède un peu de chaque ville du monde. Elle a capturé leurs impressions : un rayon de soleil dans un quartier, et nous sommes à Paris. Un peu plus loin, nous ressentons l’atmosphère de Londres. Si tu vas à Cleveland, tu ne verras rien de Calcutta. Alors qu’à Calcutta, tu trouveras un peu de Cleveland. Mon livre se présente comme une sorte de catalogue où chacun trouvera la Calcutta qui est faite pour lui. C’est autant un voyage intérieur qu’une exploration de la ville.
Votre roman baigne dans une atmosphère magique, pleine de fantômes, de voyants ou d’êtres fantastiques. Cette magie du quotidien représente un aspect important de l’Inde ?
Le sens du “bizarre” est primordial en Inde. La pays regorge d’histoires de ce genre, on grandit avec. Raconter un événement magique est aussi banal que d’allumer une cigarette. C’est comme si, parfois, la réalité s’estompait et que tout pouvait arriver. A Calcutta, même certains touristes le disent : on a l’impression qu’il pourrait se passer quelque chose… Brusquement, la réalité paraît étrange, et le bizarre paraît logique. L’ombre des immeubles qui ont disparu est encore là. Des années après, elle reste. Dans les vieux bureaux abandonnés, le bruit de pas des anciens employés résonne encore. Ce qui n’est plus là résonne encore comme un écho. Et alors, il flotte l’idée d’une possibilité mystérieuse…
Graphiquement, votre ouvrage se démarque par l’utilisation ponctuelle de photographies et de collages. Les dessins ne suffisaient pas pour raconter Calcutta ?
J’aime beaucoup la photographie, et je l’utilise comme un outil indépendamment de la bande dessinée. J’avais beaucoup de documents sur Calcutta et j’ai eu envie de les utiliser parce qu’ils apportaient quelque chose. Je ne fais jamais rien pour des raisons esthétiques. Je dessine vite, et je prends par contre beaucoup de temps pour travailler mes textes. A l’inverse des comics qui privilégient le dessin, mon seul souci est de faire avancer le récit. Dans mon livre, j’utilise toujours la photographie à des moments précis. Par exemple, pour décrire les traditions mortuaires. J’ai photographié ce studio photo spécialisé dans la prise de vue des morts. Ce sont eux qui font que votre grand-père est aussi poudré qu’Elizabeth Taylor. Ce studio ressemble à du Bollywood à l’extérieur, mais à l’intérieur, il photographie des morts ! Celui qui n’a pas d’ironie ne peut pas survivre en Inde. Je ne supporte pas de vivre dans un monde aseptisé, dans lequel les gens marchent à égale distance et les arbres parfaitement alignés semblent avoir été retouchés sur Photoshop. Je l’ai vécu à Stuttgart, et je préfère l’humour de Calcutta.
Comment expliquez-vous le succès actuel de la culture indienne ?
Ce n’est une mode, juste une question économique. Bollywood en est l’exemple, c’est de la m***, juste du commerce. Pour être plus positif, je pense que nous avons une façon bien à nous de raconter les histoires. En Occident, toutes les histoires finissent par être les mêmes, mettent constamment en scène les mêmes personnages en prise aux mêmes problèmes. Les gens en ont marre de cette culture industrialisée et mondialisée et deviennent critiques. Nous, quand on raconte une histoire, on s’adresse d’abord aux Indiens ; contrairement aux histoires occidentales faites pour plaire au plus grand nombre, nos histoires invitent les gens à venir vers nous. Ils doivent faire un effort pour nous comprendre, pour apprendre à nous connaître. Nous n’écrivons pas en leur mâchant le travail. C’est ce qui fait le succès de nos livres, je pense.
(1) Mot retranscrit par onomatopées, l’orthographe n’est donc sûrement pas exacte. Si vous savez écrire “Milou” en bengali, envoyez votre réponse à : Evene.fr, Opération Bengale - 41, rue de la Chaussée d’Antin - 75009 Paris.
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30/05/2012 06h14 Moi qui n'aime pas lire , j'ai du lire ce livre dans le cadre du cours de français en 4e année secondaire . J'avais le choix...
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