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INTERVIEW DE SAVYON LIEBRECHT Du silence à l’écriture

Propos recueillis par Nadia Ali-Khodja pour Evene.fr,photos (c) Mathieu Menossi - Mars 2008 - Le 11/03/2008

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INTERVIEW DE SAVYON LIEBRECHT

C’est à l’occasion de la 28e édition du Salon du livre de Paris que Savyon Liebrecht visite la France pour la toute première fois. Elle vient présenter ‘Un toit pour la nuit’, édité chez Buchet-Chastel.

Savyon Liebrecht publie en Israël depuis plus de vingt ans. Romans, nouvelles, scénarios de télévision et pièces de théâtre. Lauréate de plusieurs prix - notamment l’Alterman - elle présente aujourd’hui son premier recueil traduit en français. ‘Un toit pour la nuit’ regroupe sept nouvelles, autour de sept lieux, tant réels qu’imaginaires. Silences, non-dits, mais surtout, récits où l’histoire individuelle fait intimement partie de l’histoire de la (douloureuse) construction de l’Etat d’Israël. Rencontre avec une invitée d’honneur d’une spontanéité exemplaire.

Vos personnages féminins semblent échapper à tout pathos, alors que la littérature féminine est, de façon générale, connue pour être une littérature très "utérine"…

Je crois que derrière chaque femme forte se cache une femme faible. Cela est valable bien sûr pour les hommes. Dans la littérature et dans la vie, le monde n’est pas divisé de cette façon. C’est tentant de vouloir tout mettre dans des moules, de tout vouloir catégoriser. Je crois cependant que nous avons intérêt à ne pas être manichéens et c’est en cela que le monde devient intéressant. Par contre, lorsque j’écris, je me glisse dans la peau d’une autre personne, en m’oubliant complètement. Et cette absence de pathos est sûrement présente à certains moments chez certains personnages. Car cette froideur était l’humeur de mon personnage à un moment donné. Il s’agit de contextualiser...

Le rapport à la mère - principalement dans votre première nouvelle, ‘Amérique’ - semble aussi très paradoxal…

Mes nouvelles abordent aussi les fautes que commettent les parents vis-à-vis de leurs enfants. Je crois que chaque enfant est la victime de ses parents, car même lorsque ces derniers n’ont que de bonnes intentions, leurs erreurs peuvent s’avérer gigantesques. Il faut avouer qu’un enfant est un être si fragile qu’il dépend des autres, de leur jugement, de leurs décisions. La notion de victime est centrale dans ma vie comme dans mon oeuvre. Beaucoup de mes histoires ont pour thème l’Holocauste. Avoir grandi dans une famille de survivants de l’Holocauste est l’élément le plus marquant de toute ma vie. Je m’intéresse beaucoup à la question de victime, et ce, loin de l’histoire allemande et juive...

Vous faites justement un lien entre les victimes d’Hiroshima et le génocide juif. Dans quelle mesure les génocides se ressemblent-ils ?

Je ne pourrais pas vous dire comment les sujets de mes nouvelles prennent vie à l’intérieur de mon imagination. Une phrase, un visage, une ombre... L’idée d’écrire cette nouvelle-là en particulier (‘Hiroshima’) m’est venue à la suite de la lecture d’un article qui établissait une comparaison entre les survivants de l’Holocauste et les survivants de la bombe atomique. A première vue, il semblerait qu’il n’y ait rien en commun entre ces deux histoires, car l’une dura… six ans, et l’autre… quelques secondes ! L’une était le résultat d’une idéologie, et l’autre, complètement arbitraire ! Mais le syndrome est le même, et il se traduit par le silence. La majorité des survivants de l’Holocauste ont tenu secrets leurs souvenirs de la guerre, et la même chose s’est produite chez les Japonais avec cette seconde où leur vie a basculé.

Ne croyez-vous pas que l’horreur soit indicible ?

Oui, certaines choses dépassent le langage. Cette question du silence est pour moi très importante. Car il y a aussi celui des Allemands, le tabou de l’histoire. Un silence différent, mais un silence quand même. J’ai connu des Allemands de ma génération, qui ont grandi dans des familles de nazis. Il y avait de la culpabilité dans ces familles. En grandissant et en sachant que l’on vous cache des choses, que vous êtes entouré de secrets, toute votre énergie est investie dans l’exploration de ces secrets. Il faut des années pour comprendre, et à défaut d’explication, l’imagination ne cesse de fonctionner… Dans mon cas, ayant grandi en Israël, pratiquement tous les enfants qui m’entouraient vivaient la même chose. Ma génération, les gens qui ont aujourd’hui entre 45 et 60 ans, les hommes politiques, les généraux, les professeurs, les écrivains : tous ces gens ont connu le même silence au sein de leur famille.

Mais comme enfants vivant dans ce silence, vous n’échangiez pas, entre vous ?

Oh non ! Jamais ! Je savais qu’il y avait quelque chose qui n’allait pas, un tabou, mais quand vous êtes enfant, vous ne pouvez pas définir tout cela. Vous ne faites que ressentir quelque chose qui n’est absolument pas verbalisé. Cette expérience est un outil pour l’écrivain. A un très jeune âge, vous développez une sensibilité dans le but de comprendre la situation. Je pouvais, enfant, comprendre par la gestuelle une expression faciale, par des moyens autres donc, que par le langage.

Vos personnages connaissent l’exil et ne semblent pas - ou peu - en souffrir. Quelle place occupe l’exil dans votre écriture ? Est-ce un arrachement à la patrie ou tout simplement l’ouverture à de nouvelles expériences humaines ?

Je viens d’une famille d’immigrants, donc c’était l’opposé, les gens tentaient le rassemblement et non l’exclusion. Mes parents, après la guerre, auraient pu aller où ils voulaient. Je suis née à Munich, et mes parents avaient des papiers pour aller au Canada. Je n’ai su cela qu’à la mort de mon père. Mais il voulait habiter avec d’autres juifs. L’expérience ne fut donc pas l’exclusion, mais le rapprochement.

‘Un toit pour la nuit’ est un best-seller en Israël. Est-ce que vous vous attendiez à un tel succès ?

Je n’aime pas dire ce genre de choses, de peur de passer pour narcissique, voire mégalomane, mais j’écris depuis maintenant plus de vingt ans. Nous ne sommes que six millions d’habitants en Israël, et j’ai l’énorme chance d’avoir un lectorat de 20.000 personnes. 20.000 personnes, qui, qu’importe ce que j’écris, me liront, achèteront mes livres. J’ai donc la liberté d’écrire ce que je veux !

Peut-on dire que vous êtes une écrivain politisée ?

Le seul fait de résider en Israël est un acte politique. Tout pour nous est un acte politique. Prendre l’autobus, aller au restaurant, bref, tout ce qui concerne le quotidien est politique. Il existe une tension constante, permanente, en Israël, et ce, dans toutes les villes. Les gens ont tendance à croire que Tel-Aviv est une ville très festive, mais sous ses apparences, la tension y est réelle. Donc, oui, bien sûr, je suis une écrivain politisée, car ma vie, qui l’est de façon extrême, se reflète dans mon écriture.

Est-ce la première fois que vous visitez Paris ? Et que signifie pour vous être une invitée d’honneur au Salon du livre ?

C’est la toute première fois que je visite la France. J’adore. Paris est une ville sublime. Je visite certains lieux que je n’aurais jamais cru voir un jour, et qui me rappellent mes lectures de jeune fille. J’ai dîné hier soir dans un restaurant où allaient régulièrement Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre. L’endroit, la Coupole, est immense et doit avoir une centaine d’années ! J’avais l’impression d’être assise à leurs côtés… Pour ce qui est de mon invitation au Salon du livre, j’en suis très honorée. Ce que je trouve cependant déplorable, c’est toute la polémique qui entoure ce Salon, le boycott. Les écrivains israéliens qui ont été invités sont des écrivains de gauche. Nous sommes tous pour la paix. Cette violence est inutile. Mais je la comprends et en même temps je crois que le Salon aurait pu être l’occasion d’entamer un dialogue. Tout cela m’attriste énormément...

Vos prochains projets d’écriture ?

J’ai publié deux romans, mais la forme littéraire que je préfère est sans conteste la nouvelle. Cela dit, depuis quelques années, je me consacre quasi entièrement au théâtre. Je viens d’écrire une pièce sur la relation amoureuse qu’entretenaient Hannah Arendt et Martin Heidegger, intitulée ‘The Banality of Love’. Je ne m’attendais pas à un tel succès. La critique est très favorable. Cette pièce, qui n’est pas encore traduite en français, est jouée en Israël par une troupe de théâtre russe. Une troupe magnifique ! Et je travaille présentement sur une pièce de théâtre féministe consacrée aux trois femmes qui entouraient Freud...

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