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Le Messie du peuple chauve
de Augustin Guilbert-Billetdoux
INTERVIEW DE SHAN SA L’Amazone en qipao
Propos recueillis par Thomas Flamerion pour Evene.fr, photos (C) Jean-Marc Lubrano, Albin Michel - Septembre 2006 - Le 18/09/2006
La plus française des romancières chinoises revient avec une rencontre au sommet. Quand Alexandre le Grand s’éprend d’Alestria, reine des Amazones, deux cultures aux valeurs antagonistes se choquent et se fondent sous les doigts graciles de la poétesse. Dans un français qui a bien mûri depuis ‘La Joueuse de go’, Shan Sa évoque ses combats d’écrivain et sa vision de l’héroïsme.
C’est une artiste complète, une guerrière-calligraphe qui se bat à coups de mots. C’est une jeune femme inspirée, aspirant à la sagesse et à des valeurs universelles d’amour et de paix. Celle a qui l’on a souvent reproché de pousser le perfectionnisme jusque dans l’autopromotion est avant tout une passionnée, qui explore toujours un peu plus loin les mêmes thèmes, de l’amour impossible et de la rencontre des cultures. Lentement mais sûrement, Shan Sa inscrit à l’encre de Chine, son nom dans les lettres françaises.
Comment est née l’idée de la rencontre entre Alexandre le Grand et Alestria, la reine des Amazones ?
En fait, on n’écrit jamais une oeuvre par hasard, un livre se prépare toujours des années durant, voire la vie durant, et puis ça peut jaillir tout à coup, comme l’éruption d’un volcan. C’était le cas d’Alexandre, qui faisait déjà partie de ma vie lorsque j’étais enfant ; j’adorais la mythologie grecque. Quand j’ai étudié la philosophie en France, je l’ai à nouveau rencontré à travers Aristote. C’est un héros absolu qui m’a donné un élan littéraire. Puis je me suis aperçue que selon une très vague légende, il avait rencontré la reine des Amazones. Mais il n’y a aucune trace écrite. Les Amazones m’ont toujours intéressée même si on n’a également aucune preuve de leur existence... Ca a été l’étincelle.
A partir de quels éléments avez-vous composé le personnage d’Alestria ?
Il n’y avait aucun écrit. Comme je l’explique dans le livre, c’est une tribu qui, j’imagine, n’écrivait pas, comme toute tribu nomade. Seule la reine connaissait la langue des oiseaux. Je me suis donc donné la liberté de faire Alestria, qui est en fait une synthèse de ma vie passée : de mon enfance, de mon adolescence, de mon émigration vers l’ouest et de mes combats. Elle vient aussi de ce que j’aime, de mes lectures, de ce en quoi je crois, de ma philosophie. C’est une reine imaginée qui en même temps fait partie de moi.
Plus que jamais dans vos romans, on a la sensation avec ‘Alexandre et Alestria’ de lire un long poème en prose. Il vous est difficile de trop vous éloigner de la poésie ?
Homère a écrit 'L‘Iliade’ sous la forme d’un poème. J’ai adopté ce style "antique" parce que le contexte était assez particulier. Les uns parlaient le grec ancien, les autres, la langue des oiseaux... J’aime le roman parce qu’il est un combat. La poésie est un don, c’est ce que l’on reçoit, tandis que pendant l’écriture d’un roman il y a toute une série d’épreuves à traverser. On est seul contre soi-même. On est son propre juge et son propre bourreau. La paresse qui vient de la peur de l’écran blanc, crée une tension physique très importante. Cette tension fait partie du roman, et je ne la ressens pas avec la poésie. Pour moi le fait de publier un roman est une très grande fierté. C’est la preuve de ma faiblesse vaincue.
Le livre repose sur un jeu de miroir, une structure narrative proche de celle de ‘La Joueuse de go’. La aussi, l’amour impossible naît de deux parcours parallèles et différents...
Avec ce roman j’ai fait des progrès psychologiques, un autre combat contre moi-même... ‘La Joueuse de go’ hésitait entre ces deux êtres qui se retrouvent en temps de guerre et qui sont réunis pour un amour impossible. ‘Les Conspirateurs’, une narration par des hommes - l’histoire d’une femme vue par deux hommes - est l’histoire d’un amour possible, au coeur d’une guerre économique. Tandis qu’‘Alexandre et Alestria’, avec ce jeu de miroir, ce récit à la première personne, est une histoire d’amour triomphant, absolu, où enfin l’amour se marie à la force. A la base l’amour est impossible, puisque lui est un conquérant, fils de roi et fille de reine. Il a cette vocation de mener la plus grandiose guerre de l’histoire de l’humanité, pour réunir l’Occident et l’Orient. Dans cette conquête il n’y a de place que pour la procréation. Dans le même temps, Alestria, la reine des Amazones, sillonne les steppes sur son cheval roux, et défend la liberté de sa tribu, et le rayonnement des valeurs de sa tribu, cette égalité absolue, cet attachement à la nature, et cette humilité devant tout ce qui est beau et vivant. Elle rencontre l’homme qui vient briser ces valeurs, les envahir, contre lequel elle doit combattre. Et dans ce conflit, la magie fait que l’amour jaillit entre ces deux "aimants opposés", que naît la fusion de deux contraires qui se réunissent jusqu’à la conquête de la mort.
Au-delà de l’histoire d’amour des deux héros, il y a la rencontre des cultures. D’un côté, les Amazones, très proches de la nature, se contentent d’un territoire mobile, de l’autre, un peuple dit civilisé ne pense qu’à posséder la terre, à s’étendre... Des cultures diamétralement opposées...
Je suis chinoise de naissance, écrivain d’expression française. J’ai beaucoup voyagé à travers le monde, je suis également anglophone... J’ai vu la diversité du monde. J’ai vu aussi que chaque peuple, souvent, se retranche derrière ce bouclier qu’est la culture. Au nom de sa préservation on refuse de voir autre chose. Dans tous mes romans, il y a cette volonté de mélange... Je suis certaine que c’est ce qui va se réaliser maintenant. Avant la fin de notre siècle il y aura une fusion culturelle. Nous sommes dans la mondialisation. Je ne suis pas un missionnaire en train de prêcher, mais j’écris des rencontres de personnages de cultures opposées, de religions opposées, qui ont des intérêts opposés, pour montrer que ces conflits sont la base de la naissance d’une culture nouvelle dans laquelle tout le monde se retrouve. On ne perd pas la particularité culturelle, on en gagne une autre. Cela explique peut-être le succès de romans comme ‘La Joueuse de go’ et ‘Impératrice’. Le lecteur est sensible à ce thème. C’est une actualité, même quand je parle de personnages de l’Antiquité, c’est ce que nous vivons maintenant.
Vous peignez Alexandre comme un héros qui cache sous sa brutalité une grande souffrance... Ceci explique cela ?
Dans l’Antiquité, ce qui faisait la force de la Macédoine, c’était une culture militaire. Les hommes étaient élevés pour faire la guerre, et non pour jouir, comme les Athéniens. Alexandre a ce côté absolument bestial, l’instinct du combat, des hurlements, du jaillissement de la force. D’un autre côté, il a quelque chose de plus que ses généraux. La raison pour laquelle il a été Alexandre le Grand et non Alexandre de Macédoine tout court, c’est qu’il porte dans son coeur cette fragilité et cette lucidité. Ca n’est pas un faible, mais lorsqu’il triomphe, il sait que la victoire est le résultat de la mort qu’il a causée. Quand il est au sommet de sa gloire, à la tête d’une armée de cent mille hommes, il sait aussi qu’il vit parmi des courtisans qui veulent l’assassiner, qui ne pensent qu’à prendre sa place. Son rêve absolu dans cette conquête, c’est la beauté. Il est en perpétuelle frustration puisque son objectif ne peut être compris par les autres qui galopent après la richesse. D’ailleurs le livre se compose de deux parties. Dans la première il y a l’ascension lumineuse d’Alexandre, dans la seconde lorsqu’il entre dans la forêt tropicale des Indes, son autorité s’affaiblit. Il est trahi de partout, on veut le remplacer. Il n’y a plus rien à piller, les soldats veulent rentrer chez eux... C’est à ce moment qu’il devient Alexandre le Grand tel qu’on le connaît aujourd’hui, car un héros se révèle dans l’adversité, et non dans la facilité.
Vos héroïnes sont toutes un peu des Amazones ; elles cachent leur fragilité sous leurs armures de combattantes. Vous ressemblent-elles ?
C’est moi ! C’est mon évolution, ma quête personnelle. Ces héroïnes reflètent une partie de mes questionnements, de mes rêves. Leur combat est la métaphore de mes propres combats. Ce que je veux dire au travers de ces Amazones, c’est que l’invincibilité ne se construit pas sur la violence et sur l’ignorance. A mon sens, un héros n’est pas un homme qui avance sans doute, sans peur ni dégoût de soi. L’invincibilité vient de l’expérience des échecs, des épreuves traversées, de la faiblesse vaincue. Si ces Amazones sont aussi libres, c’est que leur liberté se base sur le choix lucide de ce qu’elles veulent ou pas, de ce qu’elles doivent être. La connaissance de soi, du monde, des vraies valeurs, est aussi un élément important du roman. La différence entre la grande armée d’Alexandre et la petite des Amazones, c’est que la première galope après des illusions terrestres : la gloire, la richesse, la domination... et que la seconde avance avec les valeurs de la famille, l’amour, le partage...
Quand vous parlez de conquête de territoire, d’asservissement des peuples, on ne peut s’empêcher de penser à l’invasion chinoise au Tibet. Un sujet qui vous touche ?
L’histoire entre la Chine et le Tibet est très compliquée, plus compliquée que les relations entre la France et la Corse par exemple... Ce qui me touche en ce moment, c’est l’attitude du Dalaï Lama, sa démarche vers le gouvernement chinois. Il a cette sagesse, cette paix et cette force intérieures qui lui permettent de négocier avec le gouvernement chinois pour trouver une solution, à la fois pour la préservation de la culture tibétaine mais aussi pour l’entente avec la Chine. A mon niveau, je ne me permets pas de juger cette affaire importante, mais je suis très admirative du Dalaï Lama qui essaie de résoudre un problème politique par sa force spirituelle. C’est un exemple pour tous les hommes politiques du monde.
Vous retournez souvent en Chine ? Comment vos livres y sont-ils accueillis ?
J’y retourne très souvent, une à deux fois par an. ‘La Joueuse de go’ a été un très grand succès en chine. ‘Impératrice’ n’est pas encore publié parce que j’ai un problème avec la traduction. Je ne suis pas satisfaite des traductions. Je suis poétesse chinoise et j’ai une exigence terrible envers les mots. Je veux réécrire moi-même mais il faut que je trouve le temps de m’y mettre. Il y a ‘Alexandre et Alestria’, je travaille sur un autre roman de science-fiction, j’ai écrit un scénario, je peins, une exposition est en préparation... Je suis très perfectionniste. C’est une force et un défaut.
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