Le Figaro

INTERVIEW DE SIMONETTA GREGGIO Sous le Sud étoilé

Propos recueillis par Céline Laflute pour Evene.fr - Mai 2006 - Le 09/05/2006

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INTERVIEW DE SIMONETTA GREGGIO

Simonetta Greggio use de métaphores culinaires enjouées pour parler de ses oeuvres. On reconnaît l’auteur d’'Etoiles' et son art de colorer et d’aiguiser notre appétit littéraire. Rencontre avec une italienne solaire et bien vivante.

D’où est venue l’idée du carnet de recettes de Stella à la fin de la nouvelle ?

Mon complice d''Etoiles', Manuel Laguens, est un créateur de cuisine avec lequel je mets au point des recettes. C’est lui qui a inventé celles pour ce livre. On s’est demandé ensemble ce qui pourrait faire envie à Stella. C’est un garçon très vif qui a 10 idées par jour. Il me proposait des choses et je le réorientais vers telle ou telle saveur. C’est un créateur complet qui a le sens des choses et l’élégance. L’idée de la nouvelle est venue l’année dernière quand je travaillais en Provence sur un livre consacré aux jardins [Editions Ouest-France, sortie prévue en 2007]. J’étais avec un photographe ; tous les soirs j’avançais en lui faisant part d’une petite idée. J’aime travailler avec des gens qui ont la même sensibilité, la même intensité pour les choses. La nouvelle s’est mise en place comme ça, jour après jour, dans mon carnet, avant même d’être écrite. J’en ai parlé à Manuel à mon retour.

Comment votre expérience journalistique particulièrement riche vous a-t-elle amenée à la littérature ?

J’ai toujours voulu écrire, j’ai toujours aimé avant tout les livres depuis toute petite. On ferait n’importe quoi pour lire, pour écrire, pour être dans ce monde-là. Si le journalisme est ce qui vient le plus facilement en premier, pourquoi pas ? Mais à la base il y avait surtout une grande envie d’écriture. Le journalisme c’était la première étape. J’espérais que ça se passe comme ça, que je puisse sauter le pas.

Comment s’est amorcé le projet concret d’écrire votre premier roman, ‘La Douceur des hommes’ ?

Pendant des années, j’écrivais des tonnes de petites histoires pour moi, sans les montrer à personne. J’avais trop peur, je suis trop en révérence face à certains écrivains. Ma manière d’avancer, c’est d’apprendre de ces penseurs. J’avais l’impression qu’il y avait un mur de glace entre moi et le fait d’écrire. Un jour, je me suis retrouvée à habiter dans la même cour qu’un jeune écrivain, Ann Scott. C’est cette rencontre qui m’a fait prendre confiance : le fait de la voir écrire tous les jours, qu’elle me donne ses pages de ‘Superstars’ à lire et écoute ce que j’avais à dire... Je suis assez dure pour les livres qui ne me plaisent pas. Je les jette contre le mur tellement je suis fâchée. Je suis ma première lectrice et bien plus méchante que mes directeurs littéraires. La glace a fondu et j’ai pu toucher ce que je voulais. Ca a été un moment comme ceux dont vous rêvez. La magie s’est installée. C’est comme si j’avais réussi à mettre ensemble tout ce que j’ai lu et appris. Le fait de le faire sur le tard, après quarante ans, n’est pas si mal, on ne sort pas tout armé de la cuisse de Jupiter. Je dis encore des tonnes de sottises mais peut-être que j’en dis moins qu’avant et ça me fait plaisir !

Vous confiez que le choix de la langue française s’est imposé à vous pour ne pas être comprise par votre père. Est-ce la seule raison ?

En ce moment je suis traduite en italien, donc c’est un peu fichu ! On écrit la langue du pays dans lequel on est et où on veut se faire comprendre. Je suis malheureuse qu’on me traduise en italien car la traduction ôte énormément à mon exigence d’écriture, de style, c’est un double très bizarre. Le choix des mots, des rythmes, de la cadence ne me correspondent pas. C’est une catastrophe. Quand j’aurai le temps, je m’y attaquerai. J’ai l’impression de lire un autre livre. Ce n’est pas mon italien rêvé. Si vous choisissez le mot ardent, ça n’est pas pour vous retrouver avec le mot bouillant, ça fiche en l’air toute l’essence de votre phrase !

Un même mouvement vers le sud anime les héros de vos deux oeuvres. Est-ce une façon détournée de renouer avec vos racines ?

Chaque fois que j’ai été malheureuse, je suis allée chercher le soleil de mon enfance, dans le sud. Je suis venue à Paris pour travailler dur. Le sud, c’est ma tendance à la paresse. Comme tous les paresseux, je suis capable de beaucoup travailler, parce que je sais que la paresse me guette et que j’adore ça. Le sud c’est se laisser, aller, prendre le temps, se laisser caresser par une brise tiède, ne pas se demander pourquoi on est là, se laisser vivre. En Italie, même si les choses ne vont pas très bien, on est plus heureux qu’en France, je le sens. Les Italiens aiment se laisser aller à la vie et ont la possibilité de le faire. Vous vivez moins intensément dans la pensée, mais plus léger. En vous, il y a toujours deux personnes : l’animal qui veut bien qu’on lui fiche la paix, qui veut avoir sa gamelle tous les jours et sa course dans les bois. Et de l’autre côté, l’exigence, la volonté d’apprendre, de comprendre. Paris est une ville où il y a les premiers de la classe et les cancres. Vous êtes obligé de donner ce que vous avez dans le ventre.

La question de l’anorexie apparaît en creux, en contrepoint à l’art gastronomique. Ce thème simplement esquissé dans ‘Etoiles’ était-il présent dès la trame initiale ?

C’est une novella donc je n’avais pas la place de trop appuyer. Je ne veux pas rentrer dans la lourdeur de la chose car ça demanderait un essai et je ne suis pas une spécialiste. Le grand plaisir d’un livre c’est de pouvoir penser ce qu’on veut des personnages, de leur trajectoire. J’ai eu des amies très proches qui étaient anorexiques. Comme je suis au contraire quelqu’un qui aime profondément la vie et la bonne chair, j’étais souvent dans le cas de figure de Gaspard, obligée de leur faire à manger, de les faire manger des choses qui pouvaient leur plaire et de respecter cette volonté, cette envie de rester légère, dans leur tête et dans leur corps. C’est un choix personnel qui me touche et que je respecte, chacun a le droit d’avoir les obsessions qu’il veut. Gaspard est un peu une maman dans l’histoire. Je me suis souvent sentie investie de cette mission-là.

Peut-on qualifier ‘Etoiles’ d’oeuvre épicurienne à travers les valeurs véhiculées comme le retour aux choses essentielles, à la simplicité de la vie ?

Non, parce qu'‘Etoiles’ est une toute petite chose, écrite sur le pouce, comme un très bon casse-croûte, ça n’est pas un repas. C’est presque des tapas. Alors que ‘La Douceur des hommes’ était un vrai dîner préparé à l’avance en faisant le marché. ‘Etoiles’ est moins épicuriste que mon premier roman qui est un livre pensé. C’est quelque chose de délicieusement inattendu, un charmant rosier qui vous grimpe dans la chambre mais ça n’est pas votre jardin. ‘Etoiles’ se raconte aux enfants le soir avant qu’ils se couchent. Il est moins dans la philosophie, plus dans la fraîcheur du fruit, quelque chose qu’on cueille et qu’on mange très vite. Moravia disait que les écrivains sont comme les oiseaux, ils chantent toujours la même chanson. Ma chanson c’est celle-là en effet. On la retrouvera dans mes prochains livres, même si dans le roman que je suis en train de terminer pour Stock, j’explore un univers de neige, de noir et blanc. C’est encore une histoire d’amour où on peut mettre un morceau de vie, de société. Les grands écrivains donnent toujours la température d’un moment en racontant des choses très simples.

L’intrigue d’Etoiles’ basée sur un nouveau départ après un carrière fulgurante a-t-elle des résonances avec votre propre parcours ?

Les grands initiés se sont toujours pris des portes dans la figure. Vous ne pouvez pas regarder au-delà de la réalité si, sur Terre, vous n’avez pas risqué de tout perdre au moins une fois. C’est le propre de celui qui crée que d’essayer de voir un tout petit peu plus loin que la surface de l’eau, d’aller plonger sa main un peu plus loin. La phrase clé : "Pour gagner il ne faut pas avoir eu peur de tout perdre", c’est un peu l’histoire de Gaspard. Quand on se fait mal, on n’a qu’une envie, se faire encore plus mal. Mettre à contribution cette souffrance, c’est aller au-delà, déchirer le voile.

Comment est venue l’idée du titre ?

Ce sont les étoiles du chef, les étoiles qui nous guident, la destinée... Et c’est Stella. Le premier titre était : ‘Ici plein d’étoiles est le vent’. Quand on coupe jusqu’à ce qu’il ne reste que l’essentiel, on trouve ‘Etoiles’. Ann Scott m’appelle Stella dans un de ses romans [‘Héroïne’, 2005], c’est le plus joli prénom que je connaisse et il faut toujours que je joue avec mon italianité.

Que pensez-vous de la production littéraire italienne actuelle ?

J’adore Erri De Luca avec ‘Montedidio’ qui me fait rougir de bonheur quand je le relis, c’est encore une histoire dans le sud. J’ai bien aimé ‘Non ti muovere’ de Margaret Mazzantini, Lucarelli. Je trouve que les Italiens s’en tirent bien en ce moment, surtout avec le lourd passé et les grands dont il faut se remettre, Visconti, Scola…

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