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Le Messie du peuple chauve
de Augustin Guilbert-Billetdoux
INTERVIEW SORJ CHALANDON Jamais trop de mots
Propos recueillis par Mikaël Demets - Septembre 2005 - Le 13/09/2005
Sorj Chalandon sort un premier roman touchant sur un gamin bègue. Un ouvrage qu'il a mis presque vingt ans à accoucher. Interview.
Sorj Chalandon, pourriez-vous vous présenter rapidement à nos lecteurs ?
J'ai 53 ans. Je suis journaliste à 'Libération' depuis 31 ans. J'y suis entré comme dessinateur, puis j'ai été monteur en pages, journaliste au service société, puis reporter, grand reporter, chef de service et rédacteur en chef adjoint. Après avoir couvert des événements comme la guerre du Liban, la guerre du Golf, l'Irlande du Nord, le Tchad, le procès Klaus Barbie ou le fait-divers du coin de la rue, je suis actuellement chroniqueur, locataire d'un espace qui a pour vocation de décrypter la télévision.
'Le Petit Bonzi' est votre premier roman. Est-ce le fruit d'une longue gestation ou un coup de tête ? Comment se sont passés vos premiers pas dans l'écriture, puis dans le monde littéraire ?
J'ai écrit une première version du 'Petit Bonzi' il y a 19 ans. Je pensais que c'était un roman, c'était un torrent de mots en désordre. Je l'ai envoyé à des maisons et un éditeur de chez Grasset m'a répondu qu'il y avait tout et rien, dans ces pages. Qu'il me fallait travailler encore et encore. Que "l'enfant devait poser la plume et la laisser à l'adulte". Quand j'ai lu cette lettre, j'ai été tout à la fois heureux d'avoir été lu, et malheureux de l'avoir été. Ce texte n'aurait jamais dû être envoyé. J'ai refermé 'Le Petit Bonzi'. Je l'ai ouvert à nouveau il y a deux ans. Je l'ai lu. Je l'ai déchiré. Et j'ai recommencé à écrire. Comme la première fois, j'ai déposé moi-même le manuscrit à l'accueil de quelques maison d'éditions. Trois jours après, une éditrice de chez Grasset me rappelait. Je ne savais pas encore que le second lecteur du manuscrit serait l'homme qui m'avait demandé de retravailler Bonzi 19 ans plus tôt. Il ne s'en souvenait pas. J'avais conservé ses mots au fond de moi. Pas de coup de tête, donc, mais une gestation très étalée dans le temps, apaisée et sans urgence car l'écriture est mon travail au quotidien. Cela dit, le monde littéraire est effectivement un monde. C'est à dire un autre endroit que le mien. Il n'y a donc pas eu de premiers pas dans ce monde là, mais simplement la publication d'un premier roman. C'est à dire l'amorce d'une tentative littéraire.
Aviez-vous des modèles d'écrivain ?
Pas de modèle dans le sens de la captation, mais certainement des petites musiques que j'aime. Celle de Simenon, des pas lourds sur les pavés mouillés, du rien, des silences et du gris. Celles aussi de Joyce, Beckett, O'Flaherty, O'Casey, Niall Williams ou Roddy Doyle. Les musiques de briques, d'exil, de révolte et de lutte.
Avez-vous un livre de chevet ?
En ce moment, 'La Mort à 15 ans', livre d'entretiens d'André Rossel-Kirschen avec Gilles Perrault, sur la résistance communiste sous l'occupant nazi (Fayard). Et aussi 'Les Autres', de Simenon (Omnibus). Et encore 'La Preuve par le chien' de Michel Chaillou (Fayard). Et enfin 'Les Pays immobiles' de Bayon (Grasset).
Les bègues, à l'image de votre jeune héros, remplacent les mots imprononçables par des synonymes, se créant ainsi un langage propre. A quel point leur conception de la langue a-t-elle influencé votre
écriture ?
Je suis bègue. Même si le Petit Bonzi est un roman, "une oeuvre d'imagination en prose", c'est de l'intérieur que je décris ce mal de mots. Le bégaiement n'est pas une conception différente de la langue ou un langage propre, mais un mécanisme guerrier que le bègue doit mettre en place. Remplacer, sur le front du langage, tous les mots tombés avant même qu'ils ne débarquent en lèvres, oblige à puiser dans une réserve extraordinaire de mots en plus. Le bègue n'a jamais trop de mots, jamais. Mais avant de le dire, il doit les essayer en tête et en gorge. C'est pourquoi, même son écriture est dépouillée. Car son but est d'extraire un mot de la bouillie qui le menace. Alors, lorsqu'il parle ou lorsqu'il écrit, il le fait à mots comptés.
Pourquoi avoir choisi comme cadre le Lyon des années 1960 ? Un souvenir personnel ?
J'ai eu 12 ans et j'ai vécu à Lyon dans ces années là. Ajoutez à cela le bégaiement et vous aurez les seuls éléments réels de ce roman. Tout le reste est fiction.
Le petit Jacques s'invente un autre monde, il ment et se ment sans cesse pour échapper à la réalité. Peut-on voir votre roman comme le symbole du passage de l'enfance à l'âge adulte ?
Je ne crois pas. Au contraire. C'est le symbole de l'errance en enfance, sans porte de sortie, sans lumière au fond du couloir, sans espoir de rien. Au début du roman, Jacques est prisonnier de Bonzi. A la fin, Jacques est prisonnier de Jacques. Il rêve à demain mais ne peut l'imaginer. Il est terré, prostré, il attend que tout cela passe. En cela, il est enfant du premier au dernier mot.
Si vous ne deviez retenir qu'un extrait parmi ces pages, lequel serait-ce ?
"Parfois, il se demande comment mourra sa mère. Un matin au réveil, il ne l'entendra pas. Elle ne viendra pas chuchoter sur son seuil. Alors il frappera à la porte de sa chambre, il tendra la main vers elle et elle sera froide, raide de mort, partie sans déranger au milieu de sa nuit. Ou alors elle tombera, à table, suffoquant de douleur, s'écroulera sur le parquet ciré en emmenant la nappe à deux mains, et les assiettes, et des verres, et leurs ronds de serviette. Elle aura des cris de fauve, elle pissera sous elle, elle chiera, il y aura du sang dans son nez, dans ses yeux. Papa Rougeron aura la bouche ouverte, il agitera les bras en criant chuuuut! à cause des voisins. Ce sera grossier, violent, les pompiers marcheront à pleines bottes sur le parquet ciré, il y aura des voix inconnues dans le salon, des flashes de lumière, le saccage du familier. A moins que ce ne soit très doux. Elle rentrera un matin de printemps, ses cheveux ternes tout frais des brumes de Saône, elle posera son cabas sur la table de la cuisine et restera comme ça, debout, les yeux en silence, morte un sourire en main."
Quel serait, selon vous, le lecteur idéal du 'Petit Bonzi ?'
Quelqu'un qui est flou sur une photo d'enfance parce qu'il a bougé.
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