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La peau sur les motsINTERVIEW DE SORJ CHALANDON
Quand et comment avez-vous poussé pour la première fois les portes de l'Irlande ? Au début des année 1970, par la musique et la littérature. Je découvrais ses poètes, ses écrivains. J'aimais sa bière et ses pubs. Ses étendues d'herbe verte. Je découvrais un pays paisible. Puis, aux alentours de 1975, j'ai découvert le Nord et son conflit complexe que la presse réduisait le plus souvent à une simple guerre de religions entre catholiques et protestants. J'ai tout de suite été bouleversé par l'identité à la fois fragile et fière de la minorité catholique. Par ses danses, ses chants, sa langue. Un patrimoine au mieux supporté, au pire interdit. Et pire encore, combattu avec haine par des protestants loyaux à la couronne britannique, s'attaquant rageusement à tout ce qui se rapportait à ces "red niggers", les "nègres roux". Et moi je débarquais dans cette brutalité. J'avais alors une vingtaine d'années.
En tant que journaliste, vous avez énormément écrit sur l'Irlande et cette sale guerre…
Vous vous êtes longtemps promis de ne jamais écrire sur l'Irlande autrement que dans un journal. Qu'est-ce qui vous a finalement convaincu de passer le pas ? 'Mon traître' est un livre accidentel. Il n'aurait jamais dû être écrit. Mais le 17 décembre 2005, j'apprends que Denis Donaldson était un traître. Il était pourtant celui que je conseillais à mes collègues de passage à Belfast. Il était drôle, élégant, jamais excessif. Je l'ai vu grandir. Sortir de prison. Prendre des responsabilités au sein du Sinn Féin. S'investir dans le processus de paix. Cet homme-là, depuis vingt-cinq ans, trahissait la cause républicaine, sa femme, sa famille, ses amis. La personne qui me disait de remonter mon col pour ne pas attraper froid était un traître. La personne qui me prenait par l'épaule d'une main, une bière dans l'autre était un traître. La personne qui venait chez moi à Paris était un traître. J'ai appris la nouvelle par téléphone. Je n'y ai pas cru sur le moment, pensant à une nouvelle tentative de déstabilisation de la part du gouvernement anglais. Mais les faits étaient là : une conférence de presse à Dublin avec des aveux publics. Je me suis effondré. Je devais expulser cette douleur. Je me sentais trop sale. Je devais écrire.
Et pour votre traître ? Je ne le voulais pas à l'image de Denis Donaldson. Je voulais pouvoir m'y identifier. Il devait avoir un côté très paternel. Je l'ai donc vieilli. Au hasard d'un livre, je suis tombé sur une belle gueule d'Irlandais. Genre paysan avec les cheveux en broussaille et la casquette molle. La vraie "trogne" qui boit et chante dans les pubs. Il sera mon traître et s'appellera Tyrone Meehan. Un condensé de ceux que j'aime. Chaleureux et accessible. Il est loin du traître convenu au regard mystérieux et à la démarche méfiante.
A votre sens certain de la description, digne d'un naturaliste, vous avez ajouté une dimension très impressionniste… Le journalisme m'a appris à décrire : une manifestation de l'IRA, les rues de Belfast, ses maisons de briques, ses odeurs. C'est le journaliste qui me fait pousser la porte du luthier en bas de chez moi. Mais l'homme que je suis s'est imprégné de toutes ses observations pour en extraire des émotions. Mais on m'a souvent refusé toute capacité ou toute légitimité à avoir une écriture littéraire. Si je conçois le journalisme comme une activité diurne, la fiction appartient à la nuit. J'ai besoin de son silence. J'ai l'impression de prendre les mots par surprise. Ils s'offrent un peu plus. Sont plus langoureux. Moins aux aguets. Et se coucher vers quatre heures du matin, épuisé mais apaisé des cinq ou six pages écrites, est un moment absolument magique. Place ensuite au jour. Place à d'autres mots. Etes-vous parvenu aujourd'hui à considérer Denis Donaldson "comme une victime de cette putain de guerre" ?
Depuis 'Le Petit Bonzi' et après 'Mon traître', le monde littéraire est-il devenu un peu plus le vôtre ? J'ai quitté Libération le 2 février 2007. J'avais 55 ans. Difficile alors de refaire sa place dans un autre journal. Et voilà que l'on me dit "écrivain". Personnellement, je me sens comme dans une sorte d'entre-deux. De moins en moins journaliste, pas encore auteur. Je suis un peu comme un homme sans terre qui s'efforce de savoir qui il est. Denis Donaldson a compliqué les choses. Propos recueillis pas Mathieu Menossi pour Evene.fr - Février 2008
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Avis de quelquepart 
La personnalité de Sorj Chalandon m'a émue, les mots qu'il dit à propos de son bégaiement et du rôle des mots, parce que j'aime les mots moi-même, et que l'un de mes frères est bègue. Et puis ce respect qu'il a pour l'Amitié et la confiance que l'on met dans l'autre ...
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