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INTERVIEW DE SORJ CHALANDON La peau sur les mots

Propos recueillis pas Mathieu Menossi pour Evene.fr - Février 2008 - Le 01/02/2008

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INTERVIEW DE SORJ CHALANDON

Journaliste à Libération pendant 34 ans, Sorj Chalandon s'en est allé jeter l'encre sur un autre papier. Celui du roman et de la fiction. Après 'Le Petit Bonzi', réminiscence de son enfance lyonnaise et après 'Une promesse', son "premier roman d'adulte", 'Mon traître' est né d'une douleur inextinguible. Un livre accidentel.

Pendant plus de trente ans, le journaliste s'est efforcé d'objectiver au mieux le contexte nord-irlandais. La trahison de Denis Donaldson a contraint l'homme à réagir. Il était son ami. Il est devenu son traître. Eminent activiste de l'IRA (Armée républicaine irlandaise), membre charismatique de son aile politique, le Sinn Féin, il a été confondu le 17 décembre 2005, avouant publiquement avoir trahi le Mouvement républicain pendant près de 25 ans. Si Denis Donaldson est parvenu à détruire trente ans d'amitié et de souvenirs, il n'a pas brisé l'Irlande de Sorj Chalandon. Et de son livre, où "chaque mot fait mal", continue de jaillir cet amour de l'Irlande, de son peuple et de sa lutte. De ses murs douloureux aux slogans frondeurs… "Dieu nous a faits catholiques. Le fusil nous a faits égaux."

Quand et comment avez-vous poussé pour la première fois les portes de l'Irlande ?

Au début des année 1970, par la musique et la littérature. Je découvrais ses poètes, ses écrivains. J'aimais sa bière et ses pubs. Ses étendues d'herbe verte. Je découvrais un pays paisible. Puis, aux alentours de 1975, j'ai découvert le Nord et son conflit complexe que la presse réduisait le plus souvent à une simple guerre de religions entre catholiques et protestants. J'ai tout de suite été bouleversé par l'identité à la fois fragile et fière de la minorité catholique. Par ses danses, ses chants, sa langue. Un patrimoine au mieux supporté, au pire interdit. Et pire encore, combattu avec haine par des protestants loyaux à la couronne britannique, s'attaquant rageusement à tout ce qui se rapportait à ces "red niggers", les "nègres roux". Et moi je débarquais dans cette brutalité. J'avais alors une vingtaine d'années.

En tant que journaliste, vous avez énormément écrit sur l'Irlande et cette sale guerre…

Je rentre à Libération en 1973. J'ai couvert pas mal de conflits mais c'est en Irlande que je vois un fusil pour la première fois. Belfast est à une heure et demie d'avion de Paris. Et l'on se retrouvait tout d'un coup face à des militaires, des blindés, des hélicoptères. Les Anglais parlaient de "troubles" alors qu’il s'agissait clairement d'un état de guerre. En tant que journaliste, je me devais d'entendre les deux parties. Mais sitôt la nuit tombée, le papier écrit et envoyé, je redevenais républicain de coeur. On m'a d'ailleurs souvent reproché de prendre partie, alors que les positions clairement probritanniques de la grande majorité des médias ne motivaient aucune forme de contestation. Et à ma volonté de "comprendre", on m'opposait un sempiternel "pourquoi". A un journalisme probe dominant, on opposait mon approche partisane et criminelle.

Vous vous êtes longtemps promis de ne jamais écrire sur l'Irlande autrement que dans un journal. Qu'est-ce qui vous a finalement convaincu de passer le pas ?

'Mon traître' est un livre accidentel. Il n'aurait jamais dû être écrit. Mais le 17 décembre 2005, j'apprends que Denis Donaldson était un traître. Il était pourtant celui que je conseillais à mes collègues de passage à Belfast. Il était drôle, élégant, jamais excessif. Je l'ai vu grandir. Sortir de prison. Prendre des responsabilités au sein du Sinn Féin. S'investir dans le processus de paix. Cet homme-là, depuis vingt-cinq ans, trahissait la cause républicaine, sa femme, sa famille, ses amis. La personne qui me disait de remonter mon col pour ne pas attraper froid était un traître. La personne qui me prenait par l'épaule d'une main, une bière dans l'autre était un traître. La personne qui venait chez moi à Paris était un traître. J'ai appris la nouvelle par téléphone. Je n'y ai pas cru sur le moment, pensant à une nouvelle tentative de déstabilisation de la part du gouvernement anglais. Mais les faits étaient là : une conférence de presse à Dublin avec des aveux publics. Je me suis effondré. Je devais expulser cette douleur. Je me sentais trop sale. Je devais écrire.

Pourquoi avoir choisi de vous projeter en cet Antoine, luthier parisien du quartier de Batignolles ?

Pour moi, l'Irlande, ce fut d'abord sa musique. Et le violon en est un des piliers fondateurs. Il se trouve que j'habite à Paris dans un quartier de luthiers. Je me suis lié d'amitié avec l'un d'eux. Un vrai Gepeto, de son vrai nom Jean-Michel Desplanches. Les cheveux blancs en bataille. De petites lunettes. Son établi, un bric-à-brac de pièces de bois et de copeaux. Un jour, j'ai poussé la porte de son atelier. Je lui ai fait part de ma passion pour l'écriture et lui ai tendu un exemplaire de mon premier livre 'Le Petit Bonzi', en lui disant : "Si vous en aimez la musique, autorisez-moi à venir vous observer." J'avais besoin de comprendre toutes les subtilités de son savoir-faire. Il a accepté. Je me suis donc assis à ses côtés pendant de longues heures. J'étais comme un enfant. Il a été patient. Ainsi est né Antoine.

Et pour votre traître ?

Je ne le voulais pas à l'image de Denis Donaldson. Je voulais pouvoir m'y identifier. Il devait avoir un côté très paternel. Je l'ai donc vieilli. Au hasard d'un livre, je suis tombé sur une belle gueule d'Irlandais. Genre paysan avec les cheveux en broussaille et la casquette molle. La vraie "trogne" qui boit et chante dans les pubs. Il sera mon traître et s'appellera Tyrone Meehan. Un condensé de ceux que j'aime. Chaleureux et accessible. Il est loin du traître convenu au regard mystérieux et à la démarche méfiante.

En quoi le roman vous a-t-il permis de dépasser de l'approche journalistique de ce sujet d’actualité ?

Je n'ai pas pu "enquêter" sur Denis Donaldson. J'étais beaucoup trop proche de tous les gens qui l'avaient côtoyé. J'ai donc décidé d'entreprendre ce travail de fiction. J'y ai été littéralement contraint, hanté par la douleur et entouré de gens dévastés. J'espérais pouvoir ainsi prendre de la distance. Grâce à Antoine et à Tyrone, je pensais m'échapper de Sorj et de Denis. Malheureusement, le livre n'a pas joué son rôle de catharsis. Antoine et Tyrone sont restés un luthier et un traître de papier. Et Denis Donaldson a été assassiné le 4 avril 2006 sans que je puisse lui demander si notre amitié était vraie. Juste cela. J'ai donc chargé Antoine de le faire pour moi. Un roman, c'est aller là où on ne peut aller. Lui seul a pu me permettre de passer la frontière. De vivre cette rencontre qui me manquait.

Comment passe-t-on de l'écriture "technique" du journaliste à l'écriture plus intime et "dangereuse" du romancier ?

Je suis bègue. Dans mon premier roman 'Le Petit Bonzi', je tenais à expliquer comment un enfant bègue construit les mots. Comment il prend soin d'eux, les nettoie, les polit. J'ai un grand respect pour les mots car ils ont toujours été mes ennemis. Quand on ne parvient pas à dire "rouge", il faut qu'il y ait tout près "vermillon", "carmin", "pourpre". Je suis forcé d'avoir présent à l'esprit une palette de mots la plus large possible. Je n'aime pas non plus les mots gonflés d'orgueil. Les formulations ampoulées. Le mot doit faire son chemin tout doucement. Venir de la tête, du coeur, du ventre. Très souvent, il se suffit à lui-même. Je m'efforce d'aller au plus près du silence des mots. De prendre les mots à l'os. Il doit être tremblant, frissonnant, avec rien autour.

A votre sens certain de la description, digne d'un naturaliste, vous avez ajouté une dimension très impressionniste…

Le journalisme m'a appris à décrire : une manifestation de l'IRA, les rues de Belfast, ses maisons de briques, ses odeurs. C'est le journaliste qui me fait pousser la porte du luthier en bas de chez moi. Mais l'homme que je suis s'est imprégné de toutes ses observations pour en extraire des émotions. Mais on m'a souvent refusé toute capacité ou toute légitimité à avoir une écriture littéraire. Si je conçois le journalisme comme une activité diurne, la fiction appartient à la nuit. J'ai besoin de son silence. J'ai l'impression de prendre les mots par surprise. Ils s'offrent un peu plus. Sont plus langoureux. Moins aux aguets. Et se coucher vers quatre heures du matin, épuisé mais apaisé des cinq ou six pages écrites, est un moment absolument magique. Place ensuite au jour. Place à d'autres mots.

Etes-vous parvenu aujourd'hui à considérer Denis Donaldson "comme une victime de cette putain de guerre" ?

Oui, tout à fait. Des combattants de l'IRA sont tombés les armes à la main. Des civils sont morts sous les bombes. De jeunes Anglais, la vingtaine tout juste, se sont retrouvés face à la mort dans les rues hostiles de Belfast. Des grévistes de la faim se sont sacrifiés. Et je pense que Denis Donaldson fait partie de cette humanité que la guerre a saccagée. Le leader révolutionnaire irlandais Michael Collins disait : "Je n'en veux pas aux Anglais pour nous avoir combattus. Pour nous avoir emprisonnés, torturés ou tués. Je leur en veux pour avoir fait de moi un tueur." Et j'en veux aux Anglais d'avoir fait de Denis Donaldson un traître. Je le vois encore sur la photo au camp de prisonniers de Long Kesh, la main sur l'épaule de Bobby Sands (martyr de l'IRA, mort en grève de la faim, ndlr). Si ce dernier fut enterré avec les honneurs militaires dans le cimetière de Milltown, où reposent tous les héros de la République, Donaldson fut enterré dans le cimetière des oubliés, de l'autre côté de la rue.

Depuis 'Le Petit Bonzi' et après 'Mon traître', le monde littéraire est-il devenu un peu plus le vôtre ?

J'ai quitté Libération le 2 février 2007. J'avais 55 ans. Difficile alors de refaire sa place dans un autre journal. Et voilà que l'on me dit "écrivain". Personnellement, je me sens comme dans une sorte d'entre-deux. De moins en moins journaliste, pas encore auteur. Je suis un peu comme un homme sans terre qui s'efforce de savoir qui il est. Denis Donaldson a compliqué les choses.

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  • tim.noire

    tim.noire

    Sa note  

    06/06/2011 12h00 sorj, je suis lycéen à Laval et j'ai assisté à votre témoignage au festival du premier roman, Au début je me suis dit que ça allait être ennuyeux mais dès le début j'ai été pris dans cet élan et je n'en suis toujours pas ressorti ( depuis 2 mois !) Moi qui n'aime pas lire j'ai acheté un livre et je compte en acheter d'autres ! c'est que du bonheur ! Bonne continuation et à bientôt j'espère!  

  • quelquepart

    quelquepart

    Sa note  

    13/02/2008 12h00 La personnalité de Sorj Chalandon m'a émue, les mots qu'il dit à propos de son bégaiement et du rôle des mots, parce que j'aime les mots moi-même, et que l'un de mes frères est bègue. Et puis ce respect qu'il a pour l'Amitié et la confiance que l'on met dans l'autre ...  

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