INTERVIEW DE STEFANO BENNI La résistance de l'imagination
Propos recueillis par Mikaël Demets pour Evene.fr - Avril 2008 - Le 07/04/2008
'Margherita Dolcevita', son dernier roman paru en France chez Actes Sud, regroupe à peu près toutes les qualités du roman idéal : drôle, intelligent, fantastique, policier, réaliste, satirique, porté par des personnages uniques et une écriture envoûtante. Rencontre avec Stefano Benni, l'un des plus grands écrivains italiens actuels.
Plein d'humour et d'humilité, Stefano Benni répond à nos questions avec un petit air d'enfant qui vient de faire une bonne farce, impression renforcée par son accent italien chantant. Ce n'est pas pour autant qu'il laisse passer l'occasion de s'attaquer aux politiques italiens ou à la télévision. Finalement, l'écrivain est à l'image de ses livres : derrière l'humour des dialogues, la beauté d'une écriture poétique et imaginative bourrée de néologismes, l'acuité avec laquelle il bâtit ses personnages et la folie de l'intrigue se cache souvent une critique acerbe de la société moderne, une dimension dramatique qui hante son univers merveilleux. 'Margherita Dolcevita', l'histoire d'une adolescente maligne qui doit résister au monde absurde qui l'entoure, porte cette opposition à son paroxysme. Un hymne à l'imagination.
Commençons par 'Margherita Dolcevita' : comment vous est venue l'idée de ce roman ?
Lorsque je faisais la présentation de mes livres, je croisais beaucoup de jeunes filles de 15 ou 16 ans qui aimaient mes ouvrages et me disaient combien elles se sentaient comme des extraterrestres parce que dans leur école, personne ne lisait. Ce n'est pas facile en Italie, pour une jeune fille avec une curiosité culturelle, d'être différente. Déjà à mon époque, c'était difficile. Alors j'ai pensé à ce personnage de Margherita, jeune fille avec tous les problèmes que tu peux rencontrer si tu as de l'intelligence, de la curiosité, de l'amour et de la passion en Italie.
Vous choisissez ainsi une héroïne qui lutte contre le monde dans lequel elle vit.
Margherita possède une conscience, une responsabilité. Dans la jeunesse, il y a le futur ; les jeunes pensent tout le temps à ce qui va se passer. Ils sont en harmonie avec le monde et y sont profondément liés : ils ont en eux cette attention de ce qui les entoure. On les traite comme des innocents qui ne connaissent pas le monde ? Non, ils en sont beaucoup plus proches que les adultes, et ressentent une vraie préoccupation, une vraie responsabilité envers l'avenir, plus que les hommes politiques, et bâtissent des prospectives autres que celles liées à l'économie ou à leurs carrières. Malheureusement, en grandissant cette harmonie est condamnée par la société qui leur fait comprendre qu'il y a déjà quelqu'un qui pense pour eux.
Margherita et son petit frère paraissent d'ailleurs beaucoup plus lucides et adultes que leurs parents...
C'est quelque chose qui se passe beaucoup pour les jeunes en Italie. Les enfants ont conscience que les choses tournent mal, et se battent pour sauver l'originalité de leur culture. Evidemment il y a aussi beaucoup de jeunes conformistes parmi eux. On dit que notre génération qui a fait 1968 était plus politique, mais ce n'est pas la majorité qui a fait 1968 en Italie. Aujourd'hui c'est pareil : tous les jeunes ne sont pas stupides à passer leur journée devant la télé comme on l'entend souvent, la situation est plus complexe. La preuve c'est que mon livre a bien marché, auprès des jeunes notamment, et qu'il a entraîné un débat. Certains demandaient, surpris : "Alors les jeunes, ce ne sont pas tous des cons ?" Bien sûr que non, ce sont les politiques qui disent ça.
Vous utilisez une langue particulière, mêlant des mots enfantins, poétiques, et des néologismes. Comment l'avez-vous créée ?
Elle est le fruit d'une recherche linguistique. J'aime beaucoup la complexité de l'italien : c'est un langage bâtard. Ma mère est du sud du pays, mon père du nord, j'ai étudié le latin et le grec, je parle un peu le sarde… Cette langue est en fait naturelle pour moi, je l'entends comme un orchestre qui résonne. D'autres ont plus de style que moi, mais moi j'essaie d'utiliser tout l'orchestre de la langue italienne, et en effet quelques fois je me plais à inventer des mots car c'est très beau. Un écrivain doit jouer avec les mots. Dans ces mots il y a toute l'histoire de la langue italienne, très riche, qui a croisé le phénicien, l'arabe, etc. Beaucoup se contentent d'écrire avec un vocabulaire très réduit, comme le feraient des Américains traduits en italien, je trouve ça étrange. Je suis un peu provocateur avec la langue, et au fur et à mesure des années ma langue devient de plus en plus complexe.
Puisque vous parlez français, vous avez justement participé à la traduction de cette langue originale ?
Avec Marguerite (Pozzoli, ndlr), nous sommes au-delà des rapports de grammaire : nous sommes amis, et avons du coup développé des sensibilités, une empathie communes. Parlant un peu français, je participe. Je pense que le traducteur doit être un peu artiste, et Marguerite l'est quand elle invente les mots pour traduire ceux que j'invente.
Vous vous plaisez à détailler vos personnages, souvent de manière très drôle. Vous jouez presque à l'entomologiste.
Je regarde l'homme comme un animal mystérieux. C'est la variété qui m'intéresse ; il y a des stéréotypes sur les Italiens, que parfois les écrivains italiens eux-mêmes alimentent en écrivant des livres sur l'idée qu'ont les étrangers de nous. Je veux montrer qu'il existe un pays extrêmement complexe, alors je joue l'entomologiste à voir les qualités des petits et des grands monstres - il y en a beaucoup dans l'Italie contemporaine. Mais ce n'est pas réaliste, l'oeil de l'écrivain déforme. J'aime utiliser l'hyperbole, la litote, la rhétorique en général. Ce que j'aime dans le ton comique c'est qu'il fonctionne comme des mathématiques, mais évidemment le résultat n'est pas mathématique. Alors je donne une vision du monde qui, au premier abord, ressemble à une vision fantastique et exagérée : c'est ensuite au lecteur de faire la réduction. Par exemple, quand Rabelais raconte l'histoire de France, c'est drôle, déformé, mais ça reflète parfaitement l'histoire de la France de son temps. Idem pour 'Don Quichotte' de Cervantès. L'esprit d'un pays se retrouve mieux dans les livres considérés comme fantastiques que dans les récits réalistes.
Derrière l'humour, on décèle toujours chez vous un aspect satirique, d'autant que vos romans semblent, au fil des ans, évoluer du comique vers le tragique. C'est l'âge qui vous rend triste ?
(rires) C'est peut-être l'âge en effet… Mais dans tous mes romans se cache un côté dramatique : le comique c'est le langage de l'attention. Pour dessiner une caricature, tu dois maîtriser parfaitement l'anatomie. De même, mieux tu connais le monde, mieux tu peux le déformer. Je n'aime pas la manière dont a évolué l'Italie ces dernières années. J'apprécie toujours autant le rire et l'ironie, mais parfois il y a des choses qui sont très difficiles à passer. Ce n'est pas moi qui suis devenu plus triste, c'est l'Italie. Les Italiens ont changé, ils sont devenus un peuple triste, conformiste. Peut-être que dans les années à venir, les choses changeront… En France aussi, je pense que le climat est devenu un peu plus sombre. La substitution des relations humaines par les relations médiatiques a vraiment changé les mentalités.
Justement, vous prenez souvent la télévision comme symbole néfaste de la société actuelle. Je me souviens par exemple d'une nouvelle dans laquelle les élèves devaient réciter par coeur l'histoire de la télévision italienne… (1)
Je la considère comme une ennemie. Si tu dis que tu combats dans le camp de la littérature et de la culture, tu ne peux pas être également du côté de la télévision - je parle de la télé italienne, c'est peut-être un peu mieux en France... Beaucoup d'écrivains italiens restent ambigus sur ce problème, et disent qu'elle a de bons côtés. Moi, je préfère dire que c'est une ennemie, et je fais les petites choses que je peux faire pour ne pas être complice de cette catastrophe culturelle. Cette opposition est un peu sommaire, je le conçois. Mais je trouve ça trop facile d'aller à la télé et de faire l'écrivain star. Si tu as du respect pour la force de l'écriture, tu dois respecter sa diversité, tu dois te prendre en main et te battre contre la télévision.
Vous considérez-vous comme un écrivain engagé ?
Si on me dit que je suis engagé, je l'accepte, mais je n'écris pas pour ça, je ne suis pas un politique. Evidemment, je place mes idées dans mes livres… Au public d'y voir ce qu'il veut. J'aime beaucoup le monde du livre : tu écris un roman, et ensuite le lecteur t'explique que ce texte est important à ses yeux pour telle ou telle raison. Ce n'est pas comme la télévision, dont tu ne peux rien dire. Je commence seulement à concevoir ce que représente 'Margherita Dolcevita' pour le lecteur. Le final a été perçu de façon très dramatique, plus que je ne l'aurais cru. Et il y a eu une augmentation des ventes de disques de Tim Buckley, que j'évoque dans le roman. Une petite augmentation, mais je trouve ça extraordinaire : beaucoup m'ont remercié car avant, ils ne connaissaient que Jeff Buckley, pas Tim. Pour le lecteur je suis un écrivain engagé, pour d'autres je le suis même trop ; pour certains je suis tragique, pour d'autres drôle, et chacun a sa préférence. C'est ça la grande liberté du livre. Ca rejoint l'étymologie du mot "cultivé" : écrire c'est planter en chacun une petite graine qui devient un arbre.
Un mot sur le football, à qui vous avez consacré le roman 'La Compagnie des Célestins', mais qui traverse également toute votre oeuvre…
Quand j'étais jeune, je vivais dans un petit village à la montagne. Je n'avais que trois choses à faire : rêver de princesses, aller à la bibliothèque et jouer au foot. La joie que j'avais en tapant dans le ballon, je ne l'ai jamais oubliée, comme cette sensation de liberté dans la rue. C'est différent du football professionnel : il y avait une vraie relation avec la rue, qui est résumée dans le dessin animé dont le succès en France me réjouit. (2) Le foot a toujours été mon sport préféré, j'ai commencé à rêver dans la bibliothèque, et sur le bitume en espérant devenir un grand joueur de football. Mais le destin en a décidé autrement, et je suis devenu un intellectuel. Et ça, c'est vraiment une catastrophe… Quelle désillusion… (rires)
(1) 'Un mauvais élève', dans l'excellent recueil 'La Dernière Larme', éd. Actes Sud.
(2) 'Foot 2 Rue', dessin animé diffusé sur France 3, est inspiré de 'La Compagnie des Célestins' de Stefano Benni.
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