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INTERVIEW DE TRISTAN JORDIS L'expérience interdite

Propos recueillis par Thomas Flamerion pour Evene.fr - Août 2008 - Le 12/08/2008

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INTERVIEW DE TRISTAN JORDIS

Unique premier roman publié au Seuil pour cette rentrée 2008, 'Crack' de Tristan Jordis est un ovni. Reportage prévu pour l'écran et finalement porté à l'écrit, il retrace la difficile immersion de son auteur dans l'univers des fumeurs de crack du nord de Paris. Attention, plongée en eaux troubles.

Il est fier d'être allé au bout de son projet, d'avoir creusé loin, très loin en lui-même. Tristan Jordis avait 30 ans, envie de réaliser un "truc". De ce profond désir de créer librement est né 'Crack', un livre documentaire sur une réalité brutale et méconnue. Besoin de se dépasser, de rendre compte au plus près de la vérité, profonde empathie pour ces hommes et ces femmes noyés dans la galère, le jeune écrivain raconte son expérience dans "l'enfer de la galette". Avec conviction et détermination.

Vous publiez cette année votre premier livre. Quel a été votre parcours jusqu'à l'écriture de 'Crack' ?

J'ai commencé par des études de sociologie dans le but d'acquérir une méthode pour appréhender les choses. Puis je me suis intéressé à l'architecture et à l'urbanisme avant de me lancer dans le journalisme, plus précisément dans l'audiovisuel et le reportage. Le documentaire m'a semblé attrayant, parce qu'il est cinématographique, artistique et subjectif. J'ai également réalisé énormément d'entretiens avec des spécialistes, des politologues, des historiens, des sociologues pour une radio associative. Il y avait là un véritable effort d'investigation, qui relevait autant des sciences humaines que du journalisme. En parallèle, je me suis attelé au projet de 'Crack'. J'ai connu à la fois l'opportunité de travailler sous contrainte, la frustration de défricher les sujets pour qu'ils soient ensuite confiés à d'autres, et les expériences qui relevaient de ma propre initiative, très enrichissantes mais qui avaient l'inconvénient de ne pas être rémunérées.

Comment est né le projet de 'Crack' ? S'agissait-il d'un travail personnel ou était-ce une commande ?

En sortant de ma formation technique, j'avais vraiment soif de faire quelque chose. Je voulais me confronter au terrain avec ma caméra, et puis monter mon film. Pour 'Crack', j'avais une liberté totale, ce qui n'allait pas sans poser un certain nombre de problèmes. Se contraindre soi-même à travailler n'a pas été difficile parce qu'il y avait l'impression d'un mystère à découvrir qui m'a donné de l'élan. C'est sur le plan de la méthode que ça a été plus délicat. Heureusement, j'ai eu la chance d'être bien entouré. Et puis le fait que ce soit un projet personnel a contribué à ne pas porter un regard normatif ou pédagogique et à creuser le plus profondément possible pour essayer de comprendre cet univers et ses membres constitutifs. Laisser de côté ses outils d'analyse, sa propre perception du monde et de cet univers pour progressivement adopter ceux de ses acteurs était intéressant. Tout ça n'aurait pas pu se faire s'il avait fallu rendre des comptes.

A quel moment avez-vous compris que le projet d'un film aboutirait sous la forme d'un livre ?

Quand j'ai réalisé que tout se passait dehors, la nuit, porte de la Chapelle et qu'il n'y avait alors plus d'autre monde que celui-là, le projet est devenu à la fois fascinant et effrayant. Il fallait vaincre sa peur et se contrôler pour avancer. Plus j'avançais et plus je me disais que si j'arrivais à filmer ça, ça resterait dans les annales. Mais alors que je montais un dossier pour le CNC, ma productrice m'a orienté vers un film plus lisse, sans accroches. Il fallait écrire 25 pages, et moi j'en étais déjà à 80 ! Le fait de vivre des choses que je ne pouvais pas filmer provoquait une grande frustration ; ça devenait obsessionnel. L'écriture s'est mise en place naturellement, comme une démarche thérapeutique. Exprimer ainsi la réalité me permettait d'acquérir de la distance pour moins la subir, et mieux définir ma place. La difficulté du livre, c'est de prendre la responsabilité de tout ce qui est dit, de réussir à ne pas trahir la parole des intervenants ; de ne pas édulcorer non plus, d'être honnête et juste dans le propos.

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