Le Figaro

INTERVIEW DE VASSILIS ALEXAKIS Après V. A.

Propos recueillis par Thomas Yadan pour Evene.fr,photos (c) Sébastien Dolidon, vidéo (c) Léo Ridet - Novembre 2007 - Le 03/12/2007

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INTERVIEW DE VASSILIS ALEXAKIS

Récemment récompensé par l’Académie française, le plus français des écrivains grecs brise le tabou du mont Athos avec son dernier roman ‘Ap. J.-C.’. Entretien passionnant avec Vassilis Alexakis.

“Les moines ne pensent pas, ils prient”, reprend Vassilis Alexakis, la pipe à la bouche, détendu, la critique acerbe au sujet du mont Athos et des religions monothéistes en général. Bien plus qu’une représentation anticléricale, l’écrivain renoue un dialogue avec le passé polythéiste et philosophique de son pays contre l’hégémonie des effluves byzantines. Quand le talent littéraire devient complice de l’engagement et de la vérité historique.

Vous avez récemment reçu le prix du Roman de l’Académie française pour votre dernier roman ‘Ap. J.-C.’. Quel est votre sentiment ?

Je suis évidemment très heureux. Je me suis installé à Paris en 1967, au moment de la dictature grecque et j’ai écrit mon premier livre en français. J’ai énormément travaillé cette langue que je considère aujourd’hui comme la mienne. J’ai l’impression que ce prix récompense la tendresse que j’ai pour elle. Comme si, à son tour, la langue me manifestait son affection. Ca me renvoie à mes débuts à Paris, aux difficultés de l’époque. Si j’avais la possibilité de choisir entre les prix, ce serait celui-ci car il est le plus lié à la langue française.

Votre roman traite du mont Athos. Quelle est sa spécificité ?

C’est une péninsule près de Salonique en Grèce du Nord qui jouit encore de privilèges et d’une autonomie qui datent de l’époque byzantine. C’est un département autogéré par les moines sauf pour les questions de sécurité où il y a intervention d’un représentant de l’Etat. Ils ont surtout des privilèges aberrants - ils ne payent pas d’impôts sur l’essence, ni sur l’électricité et la propriété. C’est un petit monde richissime. Beaucoup d’immeubles du centre-ville d’Athènes, des hôtels, des stations-services leur appartiennent. Ce sont les plus gros propriétaires de la Grèce. Ils ont aussi un pouvoir politique considérable parce qu’aucun gouvernement ne peut prendre le risque de se confronter aux moines très respectés par la population. En Grèce, c’est la foi du peuple qui est à la base de leur pouvoir politique.

Le livre est donc critique et polémique ?

Critique mais pas polémique. J’ai peu de sympathie pour l’Eglise mais j’ai joué le jeu honnêtement. J’ai fait cette enquête en rencontrant une soixantaine de personnes - pas seulement des historiens et archéologues - mais aussi des moines. La polémique ne peut venir que de l’accumulation d’informations négatives. Il y a beaucoup de renseignements officieux, en eux-mêmes explosifs. Mais les réactions peuvent être violentes. Aujourd’hui, les moines du mont Athos continuent à tirer sur les archéologues qui osent faire des fouilles à proximité de leur monastère. J’ai également dû changer de numéro de téléphone, à Athènes, pour ne pas être embêté après la publication du livre (le 20 novembre en Grèce, ndlr). Je connais une femme députée ayant demandé l’abolition de “l’abaton” (interdiction de visite pour les femmes) qui a dû être protégée par la police. On pourrait dès lors imaginer une situation invraisemblable où une femme Premier ministre de la Grèce ne pourrait pas visiter un département de son pays.

Le religieux apparaît alors plus politique que spirituel ?

Certainement. Il y a sans doute des moines - j’en ai rencontrés d’ailleurs - un peu fous, croyant vivre dans un monde irréel, comme des survivants de l’Empire byzantin. Mais il y a aussi des moines courageux qui ont avoué des choses déplaisantes au sujet du mont Athos. Par exemple, cette école pour enfants pauvres, non destinés à la vie monacale, qui n’ont pas le droit de voir des femmes.

Pourquoi appeler votre roman ‘Ap. J.-C.’ alors que vous tentez de réhabiliter la mémoire de la Grèce antique ?

Cela permet de situer directement le thème du roman qui est cette rupture incroyable entre une Grèce classique - le pays de la philosophie, de la raison, de la démocratie parfaitement incarné par les présocratiques qu’étudie mon narrateur - et l’avènement brutal du christianisme qui s’impose férocement, avec l’Empire byzantin, par des destructions et des massacres. Cette manière de s’imposer rappelle le comportement des fanatiques actuels comme dans le cas des bouddhas en Afghanistan. C’est l’essence même du monothéisme d’être fanatique. A partir du moment où un dieu est créateur du monde, omniscient, omnipotent, etc., il ne peut supporter la concurrence. D’où la nécessité de supprimer les autres. Ce fanatisme, on le retrouve un peu dans la manière d’exclure du pape actuel.

Il y a donc plus d’humanité dans le polythéisme des anciens que dans le monothéisme ?

Le polythéisme a l’avantage de ne pas être une religion porteuse de totalitarisme. Les dieux de la Grèce ou de Rome ne prétendent pas avoir créé le monde. Ils sont là, on leur rend hommage dans le cadre de la cité sans exclure personne. En Grèce, on honorait également Isis par exemple. Le polythéisme est très accueillant par rapport aux autres religions. Et puis il y a cette différence fondamentale : les dieux grecs ne proposent pas de paradis. Dans l’ancienne Grèce et à Rome, la vie sous terre est représentée par une ville sinistre occupée par des ombres qui s’ennuient. D’après Castoriadis, les Athéniens ont inventé la démocratie parce qu’ils n’avaient rien à espérer de leurs dieux. La seule chose qu’ils avaient à faire était de s’occuper des affaires de la cité.

Vous en profitez pour opposer la philosophie à la théologie ?

La théologie a des réponses à tout. Donc, elle empêche de réfléchir. La philosophie, c’est le contraire, c’est un questionnement permanent. Les présocratiques, ce sont tous les philosophes grecs en dehors de Platon, Socrate et Aristote. Ils s’amusaient de la religion de leur époque. Comme disait l’un d’eux : “Si les boeufs savaient peindre, ils représenteraient des dieux semblables à des boeufs.”

Quels sont les rapports entre les habitants du mont Athos et le pouvoir ?

L’Eglise s’entend toujours très bien avec les puissances politiques et financières. Le mont Athos est très significatif à cet égard. Les moines se sont entendus avec Hitler pour préserver leurs avantages. Le jour de la défaite nazie, les moines sont devenus amis avec les communistes qui envahissaient la Grèce du Nord, en ajoutant même un titre à leurs habitudes : celui de camarade. En contrepartie, ils ont immédiatement passé des accords avec eux afin de préserver leurs pouvoirs. Aujourd’hui, ils reçoivent Poutine, le prince Charles (qui vient tous les ans) et communiquent avec de nombreux puissants du monde.

Les personnages de votre roman et l’histoire même du mont Athos incitent le lecteur à jongler insatiablement entre passé et présent...

C’était très intéressant sur le plan romanesque. Cela permet un jeu. Le fait que le mont Athos se réclame de l’Empire byzantin le place hors du temps, dans une certaine immobilité. En apparence, car la plupart des moines ont des téléphones portables, Internet, jouent à la bourse de New York, etc. On est dans le mensonge et une fausse perception du temps, ce qui se retrouve également chez mes personnages. C’est le cas de Nausicaa qui est très vieille et qui, malgré tout, est associée au portrait dans lequel elle n’a que 20 ans. Ce portrait reste aussi présent que la vieille dame. Et c’est finalement ce jeu qui donnera la fin du livre. C’est également le cas pour le narrateur qui a 24 ans au début du livre mais qui progressivement se fatigue et oublie des choses. Il apparaît plus vieux que son âge. Ainsi, le temps nous trompe en n’étant qu’une apparence et permet d’imaginer certaines scènes.

Qu’en est-il de la séparation de l’Eglise et de l’Etat en Grèce ?

Cette séparation aurait dû intervenir au moment de l’indépendance de la Grèce en 1830. Pourtant elle ne s’est pas faite et l’Eglise est toujours entretenue par l’Etat. Les prêtres sont des fonctionnaires et si les moines ne sont pas payés, ils n’en ont pas vraiment besoin. L’ensemble crée une confusion et donne le droit à l’Eglise d’intervenir dans les affaires politiques avec, trop souvent, un nationalisme outrancier et une ingérence constante dans l’enseignement. Les livres d’histoire grecs faussent la réalité. On apprend dans les lycées que Byzance et le christianisme ont pris le relais logique de l’Antiquité alors que ce sont deux mondes diamétralement opposés. Ces choses sont peu connues et il y a peu de publications. Même en Grèce, peu de gens savent que le mont Athos était constitué dans l’Antiquité de cinq villes. Elles ont été rasées par les moines et les statues ont disparu. On peut retrouver, éparpillés, un bout de colonne, une tête, etc. Mon narrateur découvre progressivement tous ces éléments qui vont permettre de tricoter le roman. Car il faut deux aiguilles : le monde orthodoxe d’un côté, le monde présocratique de l’autre. C’est du dialogue et du conflit entre ces deux mondes que naît le roman et qu’apparaissent les personnages.

Comment avez-vous vécu le débat en France sur la laïcité ?

Je pense que l’école laïque est une magnifique conquête et je l’envie. La Grèce devrait suivre cette initiative. En définitive, je reste persuadé que toutes les religions sont extrêmement néfastes pour l’esprit humain. Chacun pense ce qu’il veut mais la non-imposition d’une idéologie est pour moi la chose la plus sacrée. Toute la philosophie grecque dit cela : qu’il faut se poser des questions et ne pas se river à des réponses qui engendrent les fanatismes. D’ailleurs l’église se méfie énormément d’un retour au passé philosophique de la Grèce.

Qu’espérez-vous pour la Grèce ?

Qu’elle retrouve la mémoire en reprenant contact avec les philosophes d’antan. Ils ont beaucoup d’humour et donnent de merveilleux conseils. Ils sont de bien meilleure compagnie que tous les saints de l’église. Ils sont au moins plus drôles. Par exemple, si l’on demande à un présocratique quand il faut être amoureux, il répond : “Quand on veut être malheureux”...

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