INTERVIEW DE VINCENT QUIVY Des privilèges...
Propos recueillis par Elie Guedj pour Evene.fr - Décembre 2007 - Le 17/12/2007
Qu’est ce qu’un abus de pouvoir ? Quel est le salaire réel des hommes politiques ? Quels sont les dysfonctionnements institutionnels qui entretiennent des avantages illégitimes ? C’est à toutes ces questions que Vincent Quivy, récemment récompensé du prix Gondecourt, a tenté de répondre dans sa dernière enquête, ‘Abus de pouvoir’.
Le mythe, selon Barthes, est un message objectivé à travers (entre autres) une parole. L’essence du mythe n’est pas de cacher la réalité mais de la transformer. Ainsi, durant les grèves, le pouvoir s’est-il attaché à faire des cheminots des privilégiés, influençant la vindicte populaire.
Or, le rôle du journaliste n’est-il pas précisément de briser cette mythologie afin de rétablir la vérité ? Et, à bien considérer le discours et le livre de Vincent Quivy ‘Abus de pouvoir’ - une enquête sur les avantages légaux ou illégaux de nos gouvernants -, les privilégiés ne sont pas ceux que l’on a habilement désignés. Pire, les cheminots n’auraient rien à envier aux dirigeants de l’Etat ou de petites communes. Entretien avec un journaliste définitivement indépendant.
Pourquoi écrire un livre sur les abus de pouvoir ?
C’est un concours de circonstances. Il y a un an et demi, j’ai écrit une biographie de Jean-Louis Borloo, sans son autorisation. Très vite, j’ai rencontré son opposition et j’ai été confronté concrètement à un abus de pouvoir puisque ce ministre a tout fait pour que l’on ne parle pas de lui. J’ai découvert que les choses n’étaient pas tout à fait conformes à l’image que l’on pouvait se faire de l’intégrité politique.
Quelles ont été les difficultés pour mener cette enquête ?
Le journalisme politique est réservé aux journalistes politiques, c'est-à-dire aux gens qui sont dans le microcosme. C’est un monde un peu jaloux de ses secrets et les hommes politiques n’ont pas tellement envie qu’on aille fouiller dans des tiroirs révélant souvent des pratiques illégitimes.
Vous citez très peu de personnes. Y a-t-il une sorte d’omerta ?
J’ai été très surpris, chez certains journalistes, de cette espèce de crainte de dévoiler des choses, probablement parce qu’ils sont salariés d’un journal ou d’une télévision. C’est un monde assez carriériste au sein duquel dire des vérités gênantes peut se révéler préjudiciable à l’évolution professionnelle. La prudence et le silence sont par conséquent des attitudes assez courantes.
Peut-on considérer l’abus de pouvoir comme à la fois légal et illégal ?
C’est là que je trouve le système vieillot et archaïque. D’un côté, il y a tous les abus sous la forme d’avantages liés aux fonctions et confirmés par la loi ou la pratique. Par exemple, les avantages immobiliers sont courants mais si la justice se penchait sérieusement sur cette question, cela poserait des problèmes aux dirigeants. De l’autre, la frontière diminue entre le légal et l’illégal et pousse certains hommes publics à la dépasser. Quand vous avez tous ces avantages, il est difficile de se limiter. Si vous considérez le nombre de dirigeants condamnés, surtout depuis le processus de moralisation de la vie politique il y a environ quinze ans, il est considérable. La mise en examen de Jacques Chirac et de Dominique de Villepin vient confirmer ces pratiques.
Vous évoquez des pratiques tels que les cumuls des mandats ou la participation à des organismes plus ou moins utiles qui permettent d’augmenter considérablement le pouvoir d’achat, même du maire d’une petite ville…
Je voulais montrer que ce train de vie, ces avantages qui renvoient un peu à l’Ancien Régime, à l’aristocratie, se retrouvent un peu partout. Même si l’on n’est pas élu, même si l’on n’a pas de fonction importante, grâce à la multiplication des institutions et des postes, on peut toujours continuer à bien vivre de la politique. Finalement, c’est un petit monde qui, quand on y est entré, réserve toujours une place, des indemnités. Même en cas de défaites électorales.
La complicité entre le monde politique et les journalistes est-elle si évidente ?
Il ne faut pas globaliser. J’ai rencontré beaucoup de journalistes politiques, en presse écrite ou en radio, foncièrement indépendants et méfiants à l’égard de la complaisance ou la connivence. Il y a évidemment des hommes politiques et des journalistes qui refusent ces pratiques et restent intègres. Mais il est difficile quand vous fréquentez les hommes politiques, tous les jours, de ne pas nouer une certaine complicité et de préserver une distance, un recul. Plus précisément, il apparaît un rapport de proximité et pas forcément de complicité. Les médias sont moins responsables de cette situation que les politiques.
Que répondre à l’argument qui justifie les salaires des hommes politiques en l’assimilant à celui des hommes d’affaires ?
Cela revient à comparer ce qui n’est pas comparable. C’est une question de morale politique. C’est comme si un responsable d’association, pour le Darfour par exemple, réclamait un salaire important parce qu’il était chef d’entreprise. La politique est un engagement. Actuellement, la plupart des hommes politiques qui nous dirigent - la nouvelle génération particulièrement - sont plus préoccupés par le confort et l’attrait des avantages dus à leur fonction. Au départ, la politique était un choix qui consistait à sacrifier certaines choses pour le bien commun, avec le désir de servir au mieux l’Etat et l’intérêt général. Une vocation éthique en quelque sorte.
Quel est votre sentiment au sujet de l’augmentation des députés en 2002, puis aujourd’hui du président de la République ?
Les politiques sont un peu coupés de la réalité. Ils considèrent que 13.000 euros pour un Premier ministre ou 20.000 euros pour un président, c’est normal. Quand le salaire moyen des Français est de 1.500 euros, on prend la mesure de la disproportion. Les hommes politiques doivent être bien payés mais il y a des excès. Il faut trouver un équilibre. A l’heure actuelle, le salaire et les avantages cumulés sont beaucoup trop conséquents. Quand on voit que pour les retraites, on remet en cause énormément d’acquis sociaux, comme les régimes spéciaux, on se dit que les politiques devraient montrer l’exemple en renonçant à certains avantages illégitimes au regard de ce qu’ils réclament aux Français.
Vous n’avez pas peur de tomber dans la démagogie ?
Je prends souvent pour exemple des démocraties qui me paraissent beaucoup plus modernes car libérées du poids de l’absolutisme et de la culture de l’Ancien Régime. Je pense aux démocraties du Nord, la Suède ou la Norvège. Leurs institutions fonctionnent bien, avec des revenus et avantages beaucoup plus modestes. Ce n’est pas démagogique de considérer que quand on est représentant d’un pays, on se doit d’être un peu modeste dans son salaire et ses avantages. Ce qui est amusant, c’est que lorsque vous débattez avec un homme politique, il finit toujours par avouer que l’on a raison sur certains points et qu’il faut que ça change. Il y a des critiques légitimes qui prouvent le bon fonctionnement de la démocratie. Les enquêtes de ce type font en sorte de dénoncer les dysfonctionnements afin d’y remédier.
Il y a une autre forme d’abus de pouvoir, celle de la distribution de portefeuilles ministériels à des personnes incompétentes dans ce domaine…
On est dans une ère où les calculs politiques sont plus importants que la volonté d’efficacité. On le voit bien avec ce gouvernement. On est trop souvent rivé à l’image aux dépens des compétences. Il suffit d’avoir une ministre qui représente la jeunesse, la féminité ou la banlieue pour lui donner un portefeuille. Mais c’est également du clientélisme. On donne des fonctions et du pouvoir à des gens qui n’en ont pas les compétences mais qui représentent le choix du courant politique, des amitiés ou des réseaux. Encore une fois ce n’est pas du poujadisme de constater les incompétences de certains (Gilles de Robien à l’éducation) et de montrer qu’aujourd’hui la popularité et l’image importent plus que les qualités pour mener à bien une réforme ou un ministère.
Y a-t-il une rupture avec le président Sarkozy ?
S’il y a rupture, elle va à contresens de ce qu’il faudrait accomplir. On est encore une fois dans une démocratie trop influencée par la culture de l’Ancien Régime, qui donne un pouvoir énorme à un seul homme. Et Sarkozy, au lieu de rééquilibrer les pouvoirs, les concentre aux dépens du Premier ministre en particulier et du gouvernement en général. Mais il n’y a pas sur ce point de clivage droite / gauche. Quand Jospin ou Fabius étaient ministres, on savait que Matignon gouvernait avec son cabinet. Les ministres étant relégués à un rôle de représentation. Actuellement les collaborateurs de Sarkozy dirigent et ne se gênent pas pour affirmer cet état de fait. A quoi servent un gouvernement et des ministères très étendus si le pouvoir est effectivement à l’Elysée ? C’est assez choquant moralement car une démocratie suppose un partage des pouvoirs, des débats et des confrontations d’idées. Le propre d’une démocratie moderne est de contenir beaucoup de contrepouvoirs, de transparence et de contrôle.
Les journalistes sont une partie de ce contrepouvoir ?
Malheureusement, car une démocratie qui fonctionne normalement n’a pas besoin que des journalistes se substituent aux failles des institutions. La cour des comptes, par exemple, est chargée de surveiller les comptes de l’Etat. Elle a un rôle fondamental qui demande plus de pouvoir, un contrôle renforcé pour qu’un journaliste n’ait pas à révéler une affaire.
Votre conclusion sur un éventuel changement est assez pessimiste ?
Le seul candidat à la présidentielle de 2007 qui n’a pas remis en cause les institutions de la Ve République est Nicolas Sarkozy. Royal et Bayrou étaient eux pour une VIe république, ou du moins pour des réformes institutionnelles. C’est donc celui qui proposait le moins de changements dans ce domaine qui a été élu. Je ne peux donc pas être optimiste. Il n’a pas non plus le profil de quelqu’un qui veut couper le monde politique de l’affairisme et du clientélisme...
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Vincent Quivy
Historien et journaliste françaisJournaliste engagé, auteur de documentaires pour France Culture, Vincent Quivy publie en 2003 ‘Les Soldats perdus’, sur la guerre d’Algérie. Devenu spécialiste de la scène politique...
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« Vincent Quivy »
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