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INTERVIEW DE LINDINGRE Du travail de cochon

Propos recueillis par Mikaël Demets pour Evene.fr - Novembre 2006 - Le 04/12/2006

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INTERVIEW DE LINDINGRE

Remarqué il y a quelques mois avec ‘Jeunesse de France’, Lindingre signe le scénario de l’incisif ‘Chez Francisque’, avec Larcenet au dessin. Pour celui qui se considère toujours en apprentissage dans le monde de la BD, le leitmotiv reste la liberté, une liberté qu’il compte bien développer dans les mois à venir.

Encore catalogué “jeune auteur” puisque le public ne le connaît que depuis son arrivée dans les pages du magazine Fluide Glacial, Lindingre a su rapidement se créer un univers bien à lui, reconnaissable à ses personnages cochons (c’est-à-dire des personnages à l’apparence de cochon, pas des personnages pornographiques). Parallèlement scénariste des strips ‘Allô t’es où ?’ dans le même magazine avec Lefred-Thouron au dessin, il confirme ses talents de scénariste dans ‘Chez Francisque’, mis en images par Larcenet. Entre deux verres d’eau gazeuse (“exceptionnellement”), le Messin de passage à Paris nous reçoit cordialement pendant l’entrée du repas mensuel des auteurs de Fluide.

Comment êtes-vous venu à la bande dessinée ?

J’ai toujours voulu faire du dessin de presse, surtout depuis mon passage aux Beaux-Arts. Je vis dans ma cambrousse à Metz, et le seul journal du coin est Le Républicain lorrain. J’y ai trouvé un petite place dans les pages culturelles, mais le dessinateur en place m’a vite fait gicler. Il aurait alors fallu que je monte à Paris, chez moi il n’y avait pas de débouché, surtout dans les années 1980, mais sur le coup ça m’a semblé compliqué. J’ai bossé pour la publicité pendant 15 ans, je me suis ennuyé. Je gardais malgré tout dans un tiroir des idées de vannes en me disant que je les utiliserai un jour. Un matin, j’avais décidé de me débarrasser de tous ces dessins... mais au contraire je m’y suis mis sérieusement. J’ai brutalement arrêté la pub, et j’ai réalisé une petite compilation de mes cartoons. Mon idée était - naïvement - de faire un dessin pour une vanne. Je n’avais pas percuté qu’il n’y avait pas de place pour ça dans la presse. J’ai compilé ces dessins et je les ai envoyés. L’Echo des savanes a été le premier à me répondre, et chaque mois je leur faisais 3 ou 4 dessins par-ci par-là.

Et puis Fluide Glacial vous a recruté.

Albert Algoud est tombé sur mes envois, ça lui a bien plu. C’est grâce à lui que j’ai mis le pied à l’étrier. L’avantage c’est qu’il n’était pas du sérail : il ne vient pas du monde de la BD, ça a été ma chance, il était ouvert. Moi-même, je ne suis pas raccord avec la BD. J’ai dû petit à petit me mettre à la bande dessinée parce qu’on ne savait pas trop quoi faire de mes dessins, hormis dans les hors série du journal. Léandri, notamment, m’a invité à faire de la BD. Il m’a fait recommencer, recommencer et recommencer mes travaux. Certains m’ont ouvert la porte, comme lui, d’autres, plus classiques, n’ont pas vu d’un très bon oeil mon arrivée : ils trouvaient que je dessinais un peu comme un cochon... De la BD je suis passé au scénario avec Lefred-Thouron, puis dans le magazine Spirou. J’apprends encore le métier.

Est-ce différent d’écrire pour soi-même et d’écrire pour les autres ?

Si on me laisse, je suis dans mon univers : les tarés, les gens qui traînent, les paumés... Un univers inspiré de rencontres dans la rue, dans les bistrots. Pendant les 10 ans où je n’ai pas dessiné, j’ai emmagasiné des personnages. Je m’amuse beaucoup à imiter les gens... Sylvain et Laurent, les héros de ‘Jeunesse de France’, sont nés dans la maison d’association en face de chez moi, parmi ces jeunes qui se font des prises de judo, jouent les cakes devant les nanas aux abribus. Quand je bosse pour les autres par contre, j’ai des choses à respecter, l’écriture est orientée. Seul, je suis débridé.

Avez-vous une préférence entre ces deux exercices ?

Ils se complètent totalement. Avec ‘Jeunesse de France’, j’ai essayé de garder des personnages récurrents, mais j’aimerais raconter des histoires brutes, les retranscrire comme elles sortent. Tant que j’ai des personnages récurrents, je suis forcé de suivre leur caractère, le chemin est balisé. Si plus rien ne me bloque, ni thématique ni personnages récurrents, je serai libre. Je vais essayer quelque chose de nouveau pour 2007. J’espère que le rédacteur en chef accrochera, parce que les éditeurs aiment les personnages récurrents, ça fidélise les lecteurs paraît-il. Pour ma part, je pense que si on commence à penser fidélisation, on n’est plus libre ni naturel.

Comment sont nés ces personnages cochons qui sont un peu votre marque de fabrique ?

C’était aux Beaux-Arts, il y a une vingtaine d’années. J’avais imaginé un personnage appelé Jean-Luc Le Porc. Il faisait marrer mes copains, c’est resté. Le compromis entre le cochon et l’humain me plaît : ça fait naître des personnages au comportement de pourceau. C’est quelque chose que j’aime dans les BD de Vuillemin - Vuillemin le maître ! : tout le monde est mauvais. Et d’un autre côté, tout le monde n’est pas si mauvais non plus, mais tout le monde a un comportement de pourceau, personne ne sort grandi de l’histoire. Ses héros sont de vraies taches, j’adore.

‘Chez Francisque’, en prenant place dans un bistrot, dénonce le racisme, la xénophobie, l’homophobie, la misogynie... Considérez-vous cet album comme une BD engagée ?

Le but n’était pas de faire quelque chose de militant, mais c’est vrai que... (il réfléchit) ‘Chez Francisque’ est né de ces matins où j’allais prendre mon apéro au bistrot : tous les matins, il y avait un vieux bidasse à la retraite qui gueulait. Alors évidemment au début c’était contre les Arabes, puis les Noirs, les Italiens... Il revenait sur des vieux trucs, des espèces de haines périmées - et puis évidemment les bonnes femmes, les pédés, les infirmières et les profs. Il sortait des choses incroyables : par exemple il engueulait les mecs qui avaient besoin d’un réveil pour se réveiller, ça l’énervait ! Il vomissait sa haine et repartait soulagé. Impossible de discuter avec lui, impossible d’argumenter avec ces gens. Qu’est-ce qu’on peut faire avec eux ? On peut certainement les représenter, travailler le personnage à la manière d’un clown, leur laisser la parole : si tu commences à argumenter c’est infini. Si tu t’opposes systématiquement, tu deviens aussi chiant qu’eux : ça fait deux mecs qui font du bruit. L’opposition n’est pas toujours constructive. La caricature est sans doute plus efficace. C’est comme l’aïkido : tu prends la connerie du mec et tu la pousses en avant, et t’essayes de faire rire avec.

Par contre ‘Jeunesse de France’ découle plus de l’observation que de la critique...

J’aime cette idée d’observer autour de moi et de retranscrire, sans engagement. La banlieue que je représente n’est pas celle que l’on voit d’habitude. J’ai fait un mélange entre ma jeunesse et les ringards actuels. Sylvain et Laurent sont jeunes, mais ils ont encore des survêtements de la mauvaise marque, récupérés gratuitement, ils vivent chez leur parents à vingt-cinq balais, collectionnent les porte-clés. Je n’ai pas voulu faire un travail sur la banlieue. Vivant en Lorraine, je n’aurais de toute façon pas trop pu en parler. Tout est venu d’un gag où un des frangins joue au casse-briques, et casse des barres qui ressemblent aux immeubles dans lesquels il vit, c’est parti de cette idée. Pour ‘Titine au bistrot’, je ne devrais pas le dire, mais je suis parti de l’idée de livres ‘Martine à l’école’ et tout. Maintenant elle a trente balais, elle prend des cuites, elle couche, ses parents sont morts, elle est libre... Et ses journées se passent au bistrot.

La bande dessinée peut-elle être un bon support militant ?

Ca peut être un bon support à partir du moment où c’est lu. Larcenet est lu, pas moi pour l’instant. Donc on fait une BD qui, grâce à Manu, va être lue. J’ai l’impression que ses lecteurs ont aimé ‘Le Combat ordinaire’, un bouquin qui dit des choses intelligentes. Mais les lecteurs de BD sont aussi des collectionneurs, alors est-ce que le message passe vraiment ? Si on peut faire passer des idées tant mieux. Mais si c’est le cas ça voudrait dire que tout ce qui est véhiculé dans d’autres genres de BD... Bref, je ne sais pas ce qui fait passer des idées aujourd’hui.

Avez-vous le projet de réaliser un album complet, de 48 pages ?

Je ne m’en sens pas capable. Et tant que je suis avec Fluide Glacial, je reste sur ce format de 4 ou 5 pages qui me va bien. J’aime les sprints, une image me suffit. Si je trouve aujourd’hui un journal qui m’embauche pour faire une vanne par mois, celle que je veux, je signe. J’ai fait une couverture de Fluide, ça m’a plu. Les hors série aussi, j’adore : même s’il y a un thème imposé, j’ai une grande liberté. Une page, voilà ce que j’aime. Quatre ou cinq, c’est mon maximum pour l’instant. Il faut savoir rester dans ce qu’on sait faire. Malgré tout, je commence avec Ju CDM une histoire qui sera séquencée, mais où chaque petite histoire sera à suivre. Je progresse par étapes...

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